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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 12:10

samsara-3366.jpg photo@alcoodoc

 

Freud voulut coloniser l'Inde qu'il refoulait, Bose négocia, Gandhi s'imposa à l'Oedipe, se déclarant déjà femme. Heureusement le bouddhisme avait préparé la Terre-Mère

(keep walking in the inconscient)

 

 

autour de 

Savoirs en dispersion: la domestication indienne de la psychanalyse

M. Renault

 La Revue des Livres (RdL)

n°5 mai-juin 2012

 

et de

Bouddhisme zen et psychanalyse

D.T. Suzuki, E. Fromm et R. de Martino

puf 1971



 

 

 

1. UNE REDUCTION DU PERE  EN TERRE HINDOUE

 

Un retour au sous-continent de l'inconscient ! Peut-être Vienne ne fut-elle finalement qu'un organe de l'inconscient, qui se retentait sans l'avouer à son corps tissulaire, "Christophe Freud redécouvrant le passage vers l'Inde", comme le dit joliment B. Breytenbach... La  position de Freud contre le "sentiment océanique", son retrait envers occultisme, le mysticisme, et même l'hypnose, n'était sans doute que de principe, et moins une position personnelle qu'une stratégie, car le fondateur de la psychanalyse craignait que l'adhésion à ces concepts par trop "orientaux" ou "surnaturels" puisse contrarier l'ambition qui fut toujours la sienne de développer une technique véritablement scientifique. Mais Freud était pourtant bien perméable à ces influences alors prégnantes en Europe, et A. Nandy1 pose bien ce point dans son ouvrage d'une contradiction intime entre un Freud romantique, guérisseur holiste, et un Freud positiviste, soucieux de dépouiller sa science de toute "Weltanschauung", philosophie de la vie, conception du monde. Et parmi les analystes principalement anglo-saxons qui prolongèrent l'oeuvre de Freud, nombreux sont ceux qui ne renièrent plus les apports "orientaux" à leurs théorisations (Winnicott, Bion, et en France Green), mais dans cette époque qui allait voir déferler le mouvement de contre-culture américaine issu de contacts nouveaux avec une Inde "powerflowerisante", et retentissant de slogans tels que "l'ashram plutôt que la psychanalyse", l'aveu de ces apports-là était plus aisé. On pouvait également se démarquer alors plus clairement des vieilles ambivalences d'un Jung à l'égard du "bon sauvage indien"...  Il n'en reste pas moins que le mouvement peu connu de la psychanalyse occidentalisante vers et en Inde, "tentative psychanalytique" entre outil colonial et voie de libération, est tout-à-fait original; le "retour" de la psychanalyse en Inde fut bien l'épopée - toujours en devenir - de sa ré-immersion dans ce tissu de monde, peut-être plus d'ailleurs qu'une forme de critique sociale, exceptée celle du système colonialiste alors en vigueur.

 

 

La première société psychanalytique "hors du monde occidental" est bien créée en 1922 à Calcutta, et présidée par Girindrashekhar Bose, jusqu'à sa mort en 1953. Comme le souligne S. Kakar, un des psychanalystes indiens les plus renommés (mais aussi sans doute un des plus "occidentalisés"), les cultures non-occidentales représentaient alors, pour les pionniers de la psychanalyse, des continents noirs à annexer comme celui de l'inconscient ou celui de la sexualité féminine. Les colonisés, eux, tentaient de s'émanciper d'un père blanc imposé, et saisirent l'outil qui leur tombait entre les mains; la psychanalyse formait avec le marxisme une des plus puissantes critiques de l'"occidentalité", mais n'en demeurait cependant pas moins ambivalente, en se nourrissant de la sphère bourgeoise européenne... Bose sut exploiter ces contradictions internes à la psychanalyse, la réinscrivit dans une philosophie de la vie, dévoilant en quelque sorte le moi secret de Freud, selon A. Nandy. Bose continua à faire usage de l'hypnose, et l'introspection, ancrée dans la culture indienne, fut la clé de sa technique thérapeutique. Il remit l'Oedipe en question, mettant au premier plan le désir originaire d'être femme en strate profonde de la psyché, qui conduit l'enfant à souhaiter la castration de son père, remplaçant l'angoisse par le désir de castration. Il oppose ainsi, reprenant le concept de Mother India (ou de la femme en continuité du divin), des limites culturelles au désir universaliste de la science de Freud. Plus largement encore, et plus loin que l'opposition Inde/Occident, ne s'agit-il pas d'un renversement de paradigme, avec une détermination culturelle du modèle pulsionnel, plutôt qu'un étayage d'une culture autour de pulsions innées comme le suggère Freud ? Ou aux profondeurs du psychisme est-il bien ce désir de lien maternel, comme le suggère Sloterdijk développant son concept des sphères primordiales, en particulier autour du plus refoulé peut-être de notre être, le placenta? Les cultures de Terre-Mère ne seraient dès lors plus rejetées, comme le pensait Freud, en dehors du savoir psychanalytique, ni considérées commes ces cultures en situation régressive par rapport aux civilisations patriarcales; et l'exploration des "pensées archaïques" n'est plus de nos jours un interdit pour certains analystes kleiniens ou winnicottiens, bien en amont de l'Oedipe...


 

Cette affirmation d'un monde féminin mis à mal par un père dominateur étranger, cohérente d'ailleurs avec l'idée d'une androgynie comme figure de complétude dans l'hindouisme, aurait pu diffuser à toute l'Inde cherchant à se libérer du joug anglais; Gandhi d'ailleurs put déclarer publiquement qu'il était "psychiquement devenu une femme"2, refusant de lutter contre le colonisateur sur son terrain de l'hyper-masculinité, mais plutôt  convertissant la pulsion libidinale, où sont intriquées sexualité et violence,  pour effectuer une traversée de la violence, comme on traverse la douleur, le deuil ou le traumatisme...  On pourrait imaginer là une interrogation en prolongement sur un des postulats-clés de Freud, la pulsion de mort, dont l'existence est discutée aujourd'hui: l'étude de sa réception dans le sous-continent qui est aussi celui de Shiva, créateur et destructeur composite, permettrait peut-être d'avancer sur le débat entre le caractère intrinsèque à la psyché ou le déterminisme culturel de cette "pulsion", et de discuter plus avant la question soulevée autour de Bose, celle de l'universalisme supposé de la théorie freudienne versus l'impact des limites culturelles sur la psyché même. Mais le mouvement bengali, auquel participe Bose, cédera le pas au gandhisme et à son ascétisme, puis, à partir de la fin des années 50, les psychanalystes indiens se conformeront aux courants dominants de la maison anglo-saxonne; et il faudra attendre les post-colonial studies des années 80 pour qu'émerge à nouveau un questionnement réellement autochtone dans un débat majeur dont l'occident ne soupçonne pas encore l'importance... (sur la notion de Soi par exemple, confrontée à la notion sanscrite de Jivatman).

 

 

 

 

2. UNE MÊME TENTATIVE DE LIBERATION DE L'INCARNATION

(bouddhisme et psychanalyse en traversée de la séparation primordiale)

 

L'"Occident" oppose, l'"Orient" lui accepte, nous dit D.T. Suzuki, cette subjectivité absolue qui ne fait pas le sujet simple spectateur de l'objet, à qui ne suffit pas non plus le regard inversé des mystiques face à l'objet, mais qui abolit la distance sujet-objet. Freud analysa en biochimiste la psyché, les enzymes-pulsions devinrent les ponts retrouvés entre le sujet et l'objet qui n'en restaient pas moins discrets, gouvernails de nos limites jamais défaites. Mais la réalité ne peut s'atteindre par la dissection; sujet et objet fusionnent par le yoga de chaque acte. Par-delà cette opposition, on peut cependant considérer la psychanalyse, comme la tentative Zen  d'atteinte au silence, à la désincarnation, au contrepoint de la chair3, en tentative de libération du Moi des dualismes, de la matrice-génération, des limites corporelles de l'incarnation où nous a plongé la religion judéo-chrétienne. Psychanalyse comme Zen prétendent conduire à la transformation par la simple connaissance, et l'association libre, voie d'accès à l'inconscient, s'oppose au dualisme et aux interdits de la logique, à son carcan, à ses lacunes qui créent la distance sujet-objet. Dans la théorie de Freud, ces éléments de proximité avec la pensée orientale étaient cependants plus implicites qu'explicites, plus... inconscients que conscients !


 

La naissance physiologique est le contraire d'un acte, ce phénomène qui lie; la naissance est la mise sous contrainte d'un fragment-monde à une culture-généalogie de l'agir et de l'oubli, dont l'écrit et l'institution seront bientôt les paradigmes5; la séparation nous jette dans l'intellectuation, rançon de notre réflexivité. La souffrance commune de l'homme de culture occidentale est celle de l'aliénation de lui-même, de son prochain, de la nature; c'est l'absence de joie au sein de l'opulence, absence de plaisir, que Freud cherchait à redéployer dans l'apaisement de la tension: accepter le bien-être, et non se guérir d'une quelconque maladie. La libido et l'Oedipe, cependant, n'étaient encore que "tangents" à l'immersion dans le bien-être d'un homme total, en accord retrouvé avec la nature, surmontant l'expérience princeps de la séparation d'avec la Terre-Mère... Car de placentaire et amniotique, par rupture du cordon et respiration, dans l'incomplétude de la mère totalitaire qui s'instaure, l'homme atteint à un souffle qui n'est bientôt plus "l'arc-en-ciel spiralé" qui unit à l'univers; il faudra alors à l'homme-des-limites que nous sommes devenus, à l'animal-à-la-peau-médiate, ré-apprendre la résonance du bain primordial4. Après celle déliaison primordiale, n'importe quelle autre rupture des liens devient possible, moyennant certes un gain d'activité originale à chaque étape... Deux voies peuvent alors être explorées ou empruntées par le moi souffrant, celle de la régression au pré-né, condensation placentaire, ou celle du devenir totalement-né mystique, expansif; entre circule le sujet. La vie en devient l'expérience à venir qui nous permettra de renaître, mais la plupart d'entre-nous mourrons avant que de n'être nés; certains, dans leur désir étonnamment précoce de retour au sein-mère, développeront leur folie propre; d'autres régresseront plus tardivement, d'autres aussi iront au suicide; la plupart resteront esclaves dans leur position déliée, névrotiques, border-line à l'attachement maternel excessif, ou pervers à l'image paternelle démesurée. 


 

Tout homme est religieux en tentant de répondre à la question de l'être-nature qui se transcende par sa vie consciente elle-même, par sa réflexivité, par sa conscience-ego. Depuis le narcissisme primordial, constitutif du délié de la naissance, chacun viendra à se poser la question "qu'est-ce que la vie ?", et s'abandonner parfois à la sécurité de sa religion secrète ou de sa folie privée, y donnera sa réponse créatrice personnelle, son symptôme-apport en vue du rejointoyage à venir au réel-nature, ce retour au bien-être par dépassement du narcissisme, cette re-liaison qui permettra cependant de continuer à s'éprouver soi-même. Le bien-être est ainsi cette aire de créativité, de transformation de tout ce qui est devenu étranger au monde6. Le XXè siècle fut l'irreligiosité même, possession, prestige, production, l'individu n'y exista plus mais fut réduit à la vie et à la mort des milliers d'objets produits et reproduits7 sans créativité aucune; "l'homme du XXè siècle pensa à Dieu au lieu d'expérimenter qu'il était Dieu". E. Fromm décrit, dans l'histoire des religions, des expériences de retour à un stade pré-humain dans des confréries fusionnelles au cannibalisme symbolique, aux meurtres rituels et à l'anhilation de la pensée des disciples, et leurs résurgences brunes et nazies8; les cultes orgiaques et psychodysleptiques pourraient relever également d'une tentative de régression. Taoïsme et bouddhisme, mais aussi Judaïsme, tenteraient eux une voie vers une unité nouvelle après une "traversée de la séparation", aspirant à un futur nouveau, Tao, Nirvana, illumination, etc... Bouddhisme et Judaïsme abandonnent la volonté d'un Moi, qui doit s'ouvrir, la bulle clivée s'ouvre et s'enfle au monde, le "vide" oriental est ce réceptacle; il y aurait là - dans cette perspective du bouddhisme en tout cas- abandon de volonté narcissique, mais sans danger de régression, et sans idolâtrerie d'un père secourable.

 


 

"Quel était votre visage avant la naissance ?" demande le maître lors du koan.

Nous possédons en nous une matière embrasée qui ne demande qu'à être percutée pour se mettre en direction; une fois mis en doute, l'ego, qui était dans une impasse existencielle entre les seules postures de vanité et de désarroi, reçoit ce choc et s'ouvre, meurt dans le soudain et grand réveil, ses anciennes membranes retournées et en cendres deviennent source du Tout.

Le Moi comprend alors qui il est, et sait où il sera.

 

 

 

 

 

 3. LA PSYCHANALYSE AU RISQUE DU SANSCRIT

 

 

L'abord de la notion de Soi dans la tradition indienne est riche d'enseignement quand on la confronte aux données de la psychanalyse. Les disciples anglo-saxons (Winnicott, Bion), et A. Green par exemple en France, développeront des concepts (espace intermédiaire, diachronie) qui reformuleront sous le "facet-design" oriental, et non plus avec la linéarité des stades de développement freudiens, certains concepts de la psychanalyse. L'approche comparative par le sanscrit de la philosophie indienne, telle que développée par exemple par F. Zimmermann à l'EHESS, permet d'intégrer les concepts de connexion (plutôt que de causalité), de lien instantané sujet-objet via les organes des sens (plutôt que de représentation de l'objet), de conjonction signifiant-signifié-chose. On peu ainsi peu-à-peu proposer une intégration de certains concepts psychanalytiques et indianistes de la personnalité, malgré l'illusion occidentale de la notion de moi, qui relève de la maya, ce "réseau de limites" selon O. Lacombe, et dans une conception du temps en succession d'instantanéités sans lien de causalité9.L'immunologie du Soi, par certains aspects, rejoint cette recherche. Enfin, dans certaines situations extrêmes difficilement théorisables et mal abordables par la psychanalyse (psychose, traumatisme, camps, amour, handicap, douleur, mort), l'approche des "philosophes de l'immanence" de la "lignée bergsonienne" (Deleuze, Canguilhem, etc...) "et donc" influencés par la philosophie orientale, semble  pouvoir proposer des approches pertinentes et originales de la compréhension de ces phénomènes.


 

 

 

1. A. Nandy, The Savage freud and Other Essays on Possible and retrievable Selves, Nex Delhi, Oxford University Press India, 1999

2. L. Boni (dir.), L'Inde de la psychanalyse. Le sous-continent de l'inconscient, Paris, Campagne première, 2011

3. G. Deleuze: la toile d'araignée contient un portrait très subtil de la mouche, qui lui sert de contrepoint; ainsi le "a-" sanscrit n'est-il pas anti-, contraire, mais complément, contrepoint, jugement indéfini qui contient tous les autres possibles, n'implique pas seulement qu'un objet n'est pas contenu mais qu'il se retrouve en dehors de la sphère du prédicat (Kant); limite d'un concept, action positive, mais ce fini n'est pas donné. Puissance positive du a- sanscrit (ainsi AHIMSA, "non-violence", est-il bien plus que l'absence de violence). 

4. Une psychanalyse de poisson serait sans doute plus totale que celle vouée à l'échec d etout amphibien.

5. M. de Certeau, L'écriture de l'histoire, Gallimard

6. De "cotardisation" du soi...

7. W. Benjamin

8. M. Eliade, Naissances mystiques 

9. L'immunologie du Soi, par certains aspects, rejoint cette recherche.

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