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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 14:38

P1060488.jpgSphères III, Ecumes, Sloterdijk. L'auteur poursuit le développement d'une pensée pré-métaphysique, et ce tome III dit les compromis contemporains aux sphères, les passages qu'elles ouvrent au pôles de leurs courbures, de leurs blessures. Cap sur le Thanatotope:  car dans ce tome III les sphères se mille-feuillent à la Deleuze, deviennent tissus, mais ces strates n'en restent pas moins courbées, sous la force de gravité des morts, comme l'espace physique est, depuis A. Einstein, courbé de par sa propre masse, ce qui donne effet gravitationnel.

 

 

Dans ces topes que nous habitons donc, nous sommes toujours plus ou moins directement soumis à l'ivresse, à la rage, ou à la compassion de nos morts, et notre réel s'y construit de par même cette poussée rétrograde; les hommes sont mortels, énonce Sloterdijk, plus encore dans le sens qu'ils ont leurs morts derrière eux que parce que la mort les attend. Thanatotope, donc, ou province du divin, car notre pensée-savoir actuel n'est qu'une île dans la mer du savoir-pensée, l'intelligence y prend pour point de repère ce par quoi elle est surmontée, nous y explorons ce Dieu que Pessoa désignait comme un intervalle immense, entre cette porte du dedans et celle du dehors, entre quoi et quoi ?

 

 

Aux premières communautés, "on a les ancêtres sur l'échine", leurs images nous touchent, nous effleurent, nous poussent, nous frappent et nous blessent, cultes et spectres, sur l'île anthropocène. In illo tempore, dans ces petites collectivités où s'équilibrent morts et vivants, en nombre proche et en partage de la terre, le thanatotope est un "quelque-chose quasi-personnel et visqueux qui entoure et imprègne l'être", tout près, tandis qu'en haut de la colline proche cent yeux regardent, affamés, vers le petit camp des vivants. L'âme personnelle et des forces anonymes s'associent étroitement, le culte est celui des échanges de proximité de la petite thanatosphère, le vivant est réceptacle d'une  pronoïa toute pregnante, comme si "notre campement était l'objectif logique des sorties et des razzias de nos voisins invisibles", qui revendiquent, qui sont ce Dieu premier, ce "raseur transcendental" !

 

 

Puis, du campement, on éloigne les tombes, on met du silence, de la distance, le Dieu s'éloigne, devient le "Dieu lointain d'Eliade", et nous nous en croyons parfois abandonnés: alors il faut bien obéir à la logique que l'on s'invente, cette organisation de l'espace - comme de la société et du langage - autour de trous, de manques, d'indicible, d'interdits; alors on communique encore par-delà la sphère, mais par la blessure, et dans le temps absolu du traumatisme, ce temps archaïque devenu invasif à l'isolant imparfait de notre société, ce temps électrique, et qui nous dépasse quand il gagne le conducteur, quand il inonde la contenance. Alors les groupes actuels naviguent au sein de la double membrane d'une violence externe, celle des morts-Autres déniés, et interne, celle de la blessure logique que cet oubli impose.

 

 

Cette double membrane est bien un trope courbe, car l'espace humain se courbe sous la gravité des morts; et aux rares et brefs et peu prévisibles instants d'équivalence, sans doute y-a-t-il flip-flop transitoire de la membrane, et instants de possibles, d'émergence de tous les refoulés, de communication pleine dans la thanatosphère, d'utopies naissantes et autres contre-cultures. Courbure du trope, dès la domestication néolithique, et aussi production dès lors d'une immunologie des organismes-groupes, d'une xénopathie du psychisme, où seul le spécifique incorporé est alors soumis à l'entropie, tandis qu'on s'autorise et on s'invente les "bons" Dieux éternels de la création, mais exilés, inaudibles; pourtant chaque résistant au sein de ce système immun a bien le possible de l'oreille directe de quelque ancêtre de choix. "D'aucuns" en tout cas, dont Sloterdijk, nous le proposent.

 

(Ecumes, p. 392)

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 20:41

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Le voyage n'a pas de lieu mais un milieu, là tout est présent, Paul prend sa part, parcourt beaucoup de chemin avec ses parents et ses amis, descend, meurt. L'image du voyage. Le souvenir en pérégrination. Il y a un milieu comme lieu d'origine et destination du voyage. Ai-je atteint le but ? Suis-je l'invité ? Je me tiens sur la scène, même en tant que mort fuyant le phénomène. Il y a un milieu où exister, et la contenance est dmilieu/dt. La fuite devant l'apparence, pas de tranquillité... voyage... emporté... déchet, rien que déchet. Le pèlerinage, lui, est contenance du groupe, contenance des morts, communauté. Il me restait encore quelques représentations. Le déchet est partout. Ce qui nous appelle, c'est le devoir de reconstruire.

 

H.G. Adler

Un voyage

Christian Bourgois 2011

 

 

 

toutes les notes de 7ème vague sur Voyage

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 23:00


Notes de chevet d'un sujet encore à même le sol:
 Systèmes et Modèles, une introduction à la théorie des indicateurs

F. Chevallier et C. Lefèvre

Editions du CNRS, 1984

 

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Bien que  chantant avec certains l'aurore d'une méthode scientifique régénérée, nous restons cartésiens dans l'approche systémique; s'il est bien évident depuis l'émergence des travaux de Prigogine que l'émergence de l'"ordre biologique" est l'expression morphologique et fonctionnelle de systèmes non linéaires, une version large "représentative" donc intuitive d'un ensemble ne peut être fructueuse que si les bases élémentaires sont assimilées. L'intuition d'un diagnostic s'appuie sur une vaste et profonde culture de la pathologie; cette règle est applicable à toute discipline.
François Chevallier
(1985/2012, avec mes excuses)


 

 

Nous ne devrions pas entraver la théorie en la forçant à opérer au sein d'un espace-temps préexistant. Au contraire, tout comme nous devons laisser l'artiste travailler sur une toile vierge, nous devons permettre à la théorie de créer sa propre scène. Elle décrira alors un univers destiné à évoluer, conduisant aussi aux notions conventionnelles, qui ne sont pas cependant des éléments de définition essentiels, mais plutôt des notions commodes, issues d'un état originel plus basique, atavique.
Brian Greene
L'Univers élégant
Gallimard, 2000

 

 

Théorie des systèmes: un compartiment est la partie indécomposable d'un système (l'organe est compartiment, et le corps fait partie d'un système plus vaste). Les systèmes évoluent; leurs  fluctuations s'analysent de façon déterministe ou dans des modèles stochastiques, probabilistes. Les paramètres d'un système définissent sa dynamique, sa structure; les variables son état. L'état d'un système est le point d'un espace à n dimensions, défini par l'ensemble des valeurs de ses attributs (mécaniques, thermiques, chimiques, etc...) en un temps donné, la théorie du système décrit la trajectoire de ce point, d'un état l'autre. Modèle à une seule dimension de temps, dont il faudra bien s'affranchir dans l'étude du sujet pour un modèle diachronique; l'actuelle théorie des cordes propose un univers à onze dimensions mais dont une seule temporelle, et d'autres dimensions de temps s'imposeront à la physique...


 

 

On s'intéresse au contenu des systèmes ouverts. On parle de systèmes de transfert si la chose du système est unique (le corps sans organe), de système de transformation si une chose-mère a des produits successifs, le système est alors bi-compartimental au minimum. Les entrées ou sorties d'un système dynamique quelconque sont toujours régies par transfert. Le renouvellement du système est le rapport des sorties au contenu, l'occupation d'un système le rapport des entrées au contenu. Un système libre n'a aucune référence physique; la pronoïa est la pensée d'un univers sans organes (après la mort le sujet est un système libre). Un système contraint n'existe que grâce à un support, interne (contenance) ou externe (contenant). L'os est devenu notre contenant interne.


 

 

L'étude d'un système est topologique, énergétique, chronologique. La thermodynamique s'intéresse aux attributs énergétiques d'un système, qu'il soit isolé (n'échangeant ni matière ni énergie), fermé (n'échangeant que de l'énergie) ou ouvert (échange de matière et parfois d'énergie). Le sujet est un système qui échange de la pensée, parfois de la matière et de l'énergie. Les systèmes ouverts, et ouverts diachroniques (le sujet) disposent donc  de structures dissipatives, et sont régis par un ordre par fluctuation. L'état du système peut être l'équilibre, l'expansion ou la contraction. Mais y-a-t-il vraiment une théorie de systèmes, ou reste-t-il plutôt une thermodynamique unifiée à élaborer ?

 

 

 

Le processus déterminant des systèmes biologiques est à l'entrée, c'est l'auto-reproduction. La chair-contenance est auto-reproductrice, le sujet ne l'est pas. L'auto-reproduction de l'être vivant, lui-même à l'entrelac de multiples systèmes physiques, mène à la population et à la divergence; la réflexion du sujet mène sûrement à quelque-chose, mais quoi ? Le système population d'êtres vivants est, comme les systèmes physiques, un système à processus unilatéral, évoluant dans un sens privilégié, à expansion continue, divergent. L'unilatéralité définit la dynamique, mais la dynamique du sujet n'est que conviction de son unilatéralité; or le sujet est un système à processus multilatéral, avec une diffusion d'ordre élevé entre des compartiments non homogènes et non adjacents, entraînant un temps de retard dans la perturbation de la dynamique d'un compartiment à un autre. La diffusion entre ces compartiments, dans l'espace continu et à dimension élevée des membranes intercompartimentales, cet espace intermédiaire du sujet, est l'essence de sa diachronie.

 

 

 

La topologie des systèmes est de type caténaire (en compartiments successifs) ou mamillaire (un compartiment central est précurseur de tous les compartiments périphériques, indépendants entre eux). Les compartiments du sujet ont une disposition en abyme, ou polaire. Artifice topologique des systèmes excréteurs: la topologie des systèmes êtres vivants est dépendante en priorité de la nature endogène ou exogène du constituant biologique considéré. Les molécules strictement exogènes (ions, minéraux, acides aminés essentiels, etc...) nous reploient à la roche, l'herbe ou l'animal; les molécules endogènes ne passent aucune membrane du règne des vivants (notre milieu intérieur lui-même, extracellulaire (plasmatique, intersticiel ou lacunaire, lymphatique), est contraint  par le secteur intracellulaire: le milieu "extérieur" des cellules est le milieu "intérieur" de l'organisme, sur lequel seul s'exerce l'homéostasie bernardienne) (le liquide lacunaire est espace de transfert par excellence); les molécules mixtes (certains sucres, acides aminés, acides gras, mais aussi l'eau dont 5% est d'origine endogène par cuisson oxydative de chaînes carbonées) sont autant de plis de nos non-limites minéral/organique ou végétal/animal.


 

L'Etre est une Intelligence qui pense la totalité du réel et du possible. L'Etre désire l'Un et s'y fonde, comme la solidité du vase du Tao n'a de sens que par le vide qu'il enveloppe. 

 

La douleur, externe, nous reploie à l'inorganique

La douleur, interne, est damnation divine

La douleur, impératif de la limite, circule sur le ruban de Moebius du Moi


 

L'automatique, science des systèmes programmés, séquentiels, asservis, adaptatifs, nous convie à la cybernétique par analogie aux processus biologiques. Des apports directs et spontanés par des transferts autres que la diffusion, du milieu extérieur vers les systèmes: métamorphose des roches, systèmes cosmogéniques. Des entrées automatiques dans les systèmes êtres vivants, celle de l'oxygène, par diffusion; tout système biologique qui n'est plus alimenté converge, ce qui signe la dénaturation des structures et la mort. Dans les systèmes populations d'êtres vivants sévit un automatisme par asservissement régulateur, la sortie étant constante (quelles que soient les perturbations du contenu du système, la mort est commande de sortie constante). Entrée, sortie: la vie d'un système vivant s'effectue sans la participation de sa volonté. Le métabolisme est régulé; les systèmes régissant les mouvements et la communication (la vie de relation) ne sont que "suiveurs".


 

 

L'aspect chronologique ne concerne que le comportement individuel des éléments d'un compartiment d'un  système dynamique. L'élément peut disparaître au hasard selon une probabilité de dissipation, ou suivant son ordre d'apparition (ou temps de transit). Chaque être vivant a une durée de vie caractéristique de son espèce (le système êtres vivants est sous la contrainte externe temporelle stricte du système population d'êtres vivants). Des problèmes spécifiques aux systèmes biologiques êtres vivants, non réductibles à ceux de multi-systèmes physiques: la durée de vie, et l'éventuelle capacité maximale du compartiment; les capacités de différenciation et de renouvellement cellulaires. L'innovation de la reproduction sexuée est la persistance de l'individu-mère. Horizons nouveaux du vieillissement du sujet, confronté à la forme, cette structure  de l'espèce. Accroissement du système être vivant, procréation, stérilité: la durée de vie d'un être vivant n'est que la somme des durées de temps partiel de chacune de ces trois étapes. Reste à déterminer si ces temps sont de même nature, s'ajoutent, se chevauchent, et quel type de temps caractérise la mort, et donc le sujet.



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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 17:38

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Sloterdijk et l'espace thanatologique0:
un programme symbiotique, et ses accidents de déliaison

(nul besoin de "pulsion" de mort)


 

 

Des corps meurtris - et pourtant sans blessures - restés en dehors de sphères semi-protectrices;  des corps offerts au plaisir mais sans jouissance à l'intérieur de ces mêmes sphères,  c'est bien dans le subtil pointillé argenté de la limite que tient la prouesse artistique,  comme l'interrogation métaphysique, du Jardin des délices; car dans cette tentative des ouvertures, on est toujours dans un avant de la formation de toute cicatrice, et aussi hors de tout état stable, malgré l'apparente fixité qui peut émaner en première analyse du tryptique.

 

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Métaphysique ? Pour Peter Sloterdijk comme peut-être pour Jérôme Bosch, les hommes se provoquent et se créent mutuellement; car le microcosme des « bulles » ne concerne que des couples, et non des individus; car la sphère quiète aux parois tendres et à la douce pression intérieure – cette contenance de l'androgyne sans doute – n'est qu'uchronie, et toute sphère va se fondre et se survivre dans des dynamiques de transferts de situations qui ne sont jamais primaires; il s'agit de de rejeter, d'incorporer, voire de partager l'espace entre deux; il s'agit d'être border-line. C'est bien là la condition à ce qu'advienne l'âme du monde, cette invitation à concevoir toutes les choses et tous les événements situés à l' « extérieur », et à les pressentir comme les éléments d'un « intérieur » à agrandir1.

 

arcencielle.jpg

 

 

Un programme qui vise à étendre, nous dit encore Sloterdijk, la symbiose mère-enfant jusqu'à la lisière du monde: les sphères sont des systèmes immunitaires aux parois croissantes, l'interne s'y métabolise à l'environnement, l'agresseur y fait ressource. Le proche extérieur est cette zone essentielle mais encore incontrôlée, tampon d'où l'on tente de ne pas laisser revenir l'exclu primordial, où aussi se relèguent provisoirement nos morts, et zone que l'on incorporera progressivement par le deuil, et ainsi de proche en proche. La circonférence miminale d'une culture s'étend forcément à ses morts, et faire son deuil c'est déménager dans un espace plus étendu. En d'autres termes seul un système de coexistence des morts et des vivants a le caractère d'un monde, et l'espace humain naît de la vaccination par la mort; les autres-de-la-sphère, les morts, sont un noeud topologique (généalogique/Moi ou Autres/à venir); l'espace thanatologique est le contrepoint immense et dynamique de notre monde.  Si, en première instance, la sphère-culture est stabilisée par l'envie et par la douleur, et si entre le Moi et la Culture il y a bien conflit, il n'y a cependant pas là besoin de théoriser aucune destructivité2: la mort d'une sphère culturelle contient en abyme la survie et l'expansion de ses contenants, et ainsi de saut en saut; l'inorganique, ou l'extérieur, n'est ni le lieu ni l'objet d'une « pulsion » de mort, mais cette mort relative de l'extérieur est matériau de construction, métamorphase, la société se construisant progressivement à l'interface sphère/thanathosphère.


 

Ce qui a été compris n'existe plus

Paul eluard

Le miroir d'un moment

in Capitale de la douleur

Gallimard 1926

 

 

 

Si la mort-deuil est liaison et expansion de nos sphères individuelles comme culturelles, alors où faut-il rechercher la déliaison, qui survient malgré une capacité  d'attachement sans doute primordiale du petit d'être ? Il faut d'emblée chercher à repérer ces morts-non-deuil, survenant par ces gommages de la notion même de mort dans nos sociétés post-modernes, ou encore par ce trauma retranché des deuils survenus avant notre propre naissance lors de catastrophes collectives du lien (guerres, génocides, etc...)3, ces morts qui restent tus par la collectivité, la famille ou l'histoire, en attente d'atteinte testimoniale, et dont l'annonce et donc le deuil restent à faire...

 

 

 

Autre déliaison fondamentale, et sans doute aussi du registre d'un non-deuil encore, car ce sont cette fois les autres-de-la-sphère qui doivent porter ce deuil qui longtemps nous échappera4: la naissance. Mais ce deuil absolu à l'autre-du-monde porte en même temps en lui le germe de la nouvelle symbiose mère-enfant, première extension de sphère. Puis viendra l'adolescence, en déliaison à la parentalité, et en germe encore d'une nouvelle symbiose, mais horizontale cette fois, à une communauté de désir et d'idéal, et non plus inflation de la sphère à l'aune d'une matrice. D'autres ruptures viendront encore, avec l'exil de la terre, exode rural des siècles derniers ou migrations transcontinentales d'aujourd'hui, et qui portent - avec l'éloignement à l'image des morts proches - un contact à l'image d'un nouveau monde, où il s'agit de dompter la furie de la disparition en constituant un espace géo-culturel plus large. Déliaison, et extension encore de l'aire interne, avec le traumatisme, sa fragmentation mais aussi ses nouvelles connexions synesthétiques qui ouvrent plus largement à toutes les facettes masquées de l'objet, du réel; déliaison aussi par la maladie et sa nouvelle homéostasie obligée5, dans laquelle le corps maintenant ressenti comme contingent doit fonctionner sur un autre mode, avec de terrifiants invités surprises, qui de parasites d'un organisme deviendront commensaux d'une structure plus lâche mais plus large6.

 

 

 

De la naissance à la mort donc, autant de catastrophes des sphères culturelles et de notre microsphère du Moi, et autant de réparations originales et remontant pas-à-pas vers le non-clivé et l'âme du monde, par intelligence de l'attachement primordial; car le Moi ne nait pas d'un reflet lacanien ni d'un combat entre Narcisse et sa pulsion de mort, mais bien de cette anticipation/digestion constante de la mort; le Moi est l'organe du pré-abandon et des pré-adieux, et ce pré-deuil constant, ce compostage de l'autre se manifeste sous la forme d'une distance, cette distance même qui est  abolie dans la psychose de l'amour fou ou du suicide collectif, et où justement tous les protagonistes mourant en même temps, aucune sphère ne peut s'élargir. Se préparer au contraire à une prestation de remplacement, c'est prendre sa part de la croissance du monde; chaque crise de forme consiste à occuper la place d'autres, disparus et auparavant irremplaçables. Entre l'étrangeté interne de sa propre mort et le refus de la mort de l'autre, circule Shiva le destructeur/créateur, sans pathos ni pulsion7.

 

 

 

 

 

 

 

0. P. Sloterdijk, Lever de la proximité à distance, in Globes, Macrosphérologie, Sphères II, Pluriel 2010

1. L'"âme du monde" relève bien du même substrat que la Maitrî, cette amitié entre tous les vivants, mais dans cette uchronie qui touche aussi aux morts.  

2. S. Freud, Malaise dans la culture

3. F. Davoine et J.-M. Gaudillière, Histoire et trauma, la folie des guerres, Stock

4. J.-J. Rousseau "commença à vivre le jour où il accepta d'être mort"

5. G. Canguilhem, le normal et le pathologique, 1943

6. J.-L. Nancy, L'intrus

7. Inchoactivité: ainsi le lecteur mourant à sa propre pensée dans cette vibration de l'écrivain, ressentie bien « au-dessus » de lui,  crée-t-il dans cette non-compréhension partielle de l'oeuvre déjà passée la distance où dorénavant il pose le cursus de sa réflexion nouvelle; dans tout roman par trop limpide meurent au contraire simultanément deux âmes, sans aucune extension de territoire intime...


 

 

 

 

 

Bergsonien ?


..."une dilatation progressive du sentiment" (traversant ces cercles englobants de la maitri qui vont du Soi à Gaïa, dirait en substance un indianiste). Mais entre la société ou la nation et l'humanité, il y a une différence de nature et non plus de degré comme entre famille et société; les deux premiers cercles incluent le conflit avec l'Autre qui leur est étranger; le lien à toute l'humanité relève d'un "saut" et nous amène avec les mystiques dans un "au-delà du bien et du mal".

Ce mal, cette douleur, cette haine sont relégués par ce saut, avec la compassion, à la frontière (mobile et active) entre le sujet et le monde; cette compassion qui est pourtant outil nécessaire à l'élargissement progressif du premier cercle, cette douleur qui est interface entre deux états (successifs pour Bergson, noeud entre plateaux simultanés pour Deleuze).

"Un bond qui mène à une autre morale", non plus celle du social, imparfait bricolage, mais une morale complète, absolue. Et alors que la morale sociale est impersonnelle, la morale absolue est incarnée par un modèle, un saint, un guru; alors que la morale sociale est loi, obligation, pression, "l'existence (de ces modèles) est un appel" qui tire le sentiment...

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 16:08

Hier la nuit au niveau même,  vaporeuse, les pèlerins affluaient s'ils le pouvaient encore, sur l'autre rive les temples perçaient les tensions policières, il pleuvait, P1040016.jpgtrès peu, langueur, moiteur, fatigue, tentative de calme. Mais tous les transports ont des  arrêts de courte durée, destructeurs parfois. Ici encore l'on gagne le flux. Le retour presque brutal de l'horizon lève comme un doute, et les bateaux déjà voguent couleur, cercle en tête, sillage minimal, larges orbes du retour dictés par le fleuve, déjà. Une épopée, tout ce qui brûle, une délivrance : au hasard, l'acte prisonnier, au hasard, la traversée, au hasard, l'extase, ce regard lié à la terre, et plus large que le soleil, ces impressions qui sont présence, et non images. Immobilité à nouveau dans le courant, face aux ghats qui y cyclent, la vie y est prise par le milieu, temples vieux et tonnelles, dans la rue noire et basse, interdite d'ici, dans cet entre-deux des still-born, une noria orange porte le fleuve, il faudra se passer ici des gestes plus doux que l'odeur. Nous ne nous écartons plus comme l'instant d'avant des corps et des bois qui passent, maintenant nous montons au centre, là où les yeux pleurent le moins, même si quelques éclats chargés, cuisant encore, gagnent parfois cette colonne de quasi-unique, et nous atteignent, germes d'or et de safran.

 

 

(demain il faudra gagner la source en descendant le fleuve)

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 12:18
La marche est un mode de locomotion bipède avec activité alternée des membres inférieurs et maintien de l'équilibre dynamique


Contrairement à la course, la marche est une succession d'appuis (doubles et unilatéraux): le marcheur garde toujours un pied au sol, le pas est la distance qui sépare deux appuis des talons au sol. La cadence de marche est de l'ordre de 70 à 80 pas/minute.



Le cycle de marche est l'activité d'un seul membre inférieur, depuis le contact du talon au sol jusqu'au prochain contact de ce même talon au sol: attaque du talon, puis le pied s'abat au sol, s'y aplatit, s'y fixe (appui talonnier, puis les appuis passent aux têtes des métatarsiens, il y a fusion des appuis métatarsiens, puis fusion talonnière-métatarsienne: le pied est à plat au sol); déjà le talon se décolle (les orteils sont alors les seuls points fixes, c'est l'ensemble du pied et du squelette jambier qui bascule autour d'eux, le membre inférieur devient un double pendule dont le seul point fixe sont les orteils), deuxième impulsion et décollement des orteils, et l'oscillation: un membre est portant, l'autre est oscillant. Avancée du membre oscillant, rapide, en décharge.




La marche est un déséquilibre antérieur permanent: le centre de gravité dépasse toujours la base de sustentation



Le membre antérieur (frein) rattrape le déséquilibre provoqué par le membre postérieur (propulseur). Pour un rendement optimal de la marche, le centre de gravité, qui oscille dans le plan sagittal, doit décrire une sinusoïde de la plus faible amplitude possible; il décrit également une autre sinusoïde dans un plan horizontal, car l'ensemble du corps se met en équilibre sur le pied porteur: le centre de gravité  a une allure hémi-hélicoïdale.


Importance de l'inertie, vers un mouvement perpétuel du squelette, pour que la marche soit le moins coûteuse possible; le muscle stabilise, équilibre, solidarise, mais tend au silence.




Le pied sert de point fixe et tout le reste est mobilisé par rapport à lui

La ceinture scapulaire effectue une contre-rotation opposée à celle de la ceinture pelvienne; les vertèbres suivent les rotations des ceintures, qui s'annulent au niveau de D6-D8, vertèbres neutres. Les rotations sont freinées pour préparer leur inversion dès que les orteils quittent le sol.





Achat de l'armoire indienne et rangement des cartons jamais ouverts parfois:
entre un cours de 1983 sur le SIDA, "hors-programme mais ça pourrait prendre de l'importance dans l'avenir",
et une diapo-culte de la vallée du Rift  où tout aurait commencé pour moi,
 je retrouve ce cours sur la marche, emprunté au frère, et véritable anthropologie dynamique à lui seul.
 Je suis là pour ça.




dessiner des talus
les pieds sur le plancher
l'homme est dans la perte de l'opposition de deux de ses quatre mains
empreintes de pas
la mer peut laver sur le sable nos pas, et le vent...
je ne danse pas, je saute, je perd le contact
la marche est évidement: le centre y risque, s'y blesse, agresse, prend
métamorphase et métatarso-phalangienne
tout démarra dans l'os, tout avance par l'os, la chair accompagne la marche: parole, moelle et os
est-ce que j'ai pied ?
chute en avant, disait le père

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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 19:26
ceci n'est pas un organe



Il y a autant de lignes de partage que de vivants. Poser des lignes rouges, des limites entre les règnes, est essence du racisme et chaque arbre cladogénétique construit son propre système à partir des critères qu'il a imposés a priori. En sciences "dures" comme en sciences humaines. Tout-au-moins si l'on raisonne dans la trajectoire de notre système linéaire, argumentatif, déterminatif, basé sur la causalité. Mais l'échelle des êtres peut aussi être pensée en réseau de limites, en facettes, en repliements topologiques interstrates, et chaque démarcation n'est plus alors séparation mais point de contact, non exclusif d'un autre. Il y a autant de lignes de partage que de vivants...


Pour un être, ceci est matériel qui est moins spirituel que lui 


P. Teilhard de Chardin

 

Lettres à Léontine Zanta
(éditées par M. de Certeau)
30 octobre 1923, Sur le Fleuve jaune




Entre le vivant et l'inanimé, entre l'organique et le minéral, où placer la "bonne ligne" ??



- ligne rouge métabolique, non plus celle du carbone, mais celle  du cycle du calcium dans lequel l'os apparaît en matériau biocomposite naturel, et "est issu "du fond des océans (cf. coup de calcaire);


- ligne rouge métaphysique, telle que proposée par Aristote par exemple, attribue une âme, immortelle mais différente, aux êtres vivants selon leur position dans son échelle de la nature:

âme nutritive / sensitive / appétive / locomotrice / rationnelle enfin pour l'homme;


- ligne rouge physique: pour les stoïciens, c'est la nature du mouvement qui va déterminer la catégorie des êtres: au premier degré de l'échelle des êtres est la pierre, capable de cohésion, disposition (HEXIS), mouvement immobile interne qui permet son transport. Le Pneuma des stoïciens, qui assure cette cohésion, permettant le mouvement, est ainsi partagé de la pierre aux Dieux, certains êtres étant animés de mouvement, de l'extérieur mais grâce à leur nature cohésive (pierre, morceau de bois, etc...), d'autres étant automoteurs, à partir d'eux-mêmes (croissance des végétaux; du feu; des sources) ou par eux-même (mobilité des animaux). Pour les stoïciens toujours, le destin agit sur l'être par l'intermédiaire de sa nature, et les mouvements ne sont donc pas imposés mais en accord avec la nature interne de l'être (sans cohésion, la pierre ne tomberait pas sous l'effet de la gravité). Le Pneuma de la disposition, caractéristique de la base de l'échelle des êtres dotés d'une âme, est décrit comme "un souffle se retournant vers lui-même", en "double trajet depuis le centre jusqu'aux limites" (pour Deleuze et Guattari, une telle relation constitutive entre son centre et sa limite externe est d'ailleurs une caractéristique du vivant (par opposition  au cristal qui, lui, peut continuer à croître même s'il s'évide en son centre));

Une divergence dans les échelles du vivant entre Aristote et les stoïciens est dans la présence d'une âme chez les végétaux pour le premier mais pas les seconds, et inversement dans la présence d'une automotricité des végétaux pour les stoïciens mais pas pour Aristote.



- Les stoïciens nous amènent par cette notion de cohésion à une autre ligne rouge, celle des êtres organiques versus les êtres homogènes. Les êtres doués d'une cohésion tissulaire, au bas de l'échelle des vivants, sont des êtres homéomères et tissulaires (dont les parties fragmentées sont semblables au tout), tandis que ceux du haut de l'échelle sont anhoméomères car constitués d'organes: clivés, ils meurent. Cette distinction fondamentale qui fonde la physiologie moderne, (et avant laquelle la physiologie circulatoire par exemple n'était pas concevable) remonte à Aristote mais ne sera opératoire en occident qu'aux XVIIè et XVIIIè siècles (sans doute à l'issue d'une  transmission par Avicenne, Averroes, etc...). Quoi qu'il en soit, nous pensons aujourd'hui le vivant en ensemble organique, nous voyons sa réalité dans son intégrité;
Les deux grands principes stoïciens sont la matière passive et une raison active donnant une cohérence à la matière, le tonos, qui se différencie, selon J. Brunschwig, selon les régions de la réalité physique: hexis (maintien, tenue) dans les solides inanimés, phusis (croissance) dans les végétaux, psuchè (âme) dans les animaux, mais a toujours la fonction d'assurer le dynamisme qui unifie tous les corps dans le monde, et pour commencer, ce grand corps vivant qu'est le monde lui-même.


- La médecine ayurvédique est elle basée sur les sept tissus vivants ou DHÂTU (chyle, sang, chair, graisse, os, moelle, sperme); les cinq éléments grossiers (terre, feu, etc...) ainsi que les trois humeurs (vent, bile et flegme) sont également des dhâtu et assimilables dans la pensée indienne à des tissus, composés homéomères. Elle considère donc le vivant comme constitués de tissus entre lesquels circulent des humeurs, et la ligne rouge êtres organiques / êtres tissulaires n'existe pas: en Inde comme chez les stoïciens, la terre est le premier degré de l'échelle des êtres, de même nature tissulaire.
Et "ligne rouge de l'humain": nous, vivants logiques, et pourtant paniqués à la cloche du sublime, les humains en seuls vivants capables de devenir illogiques ! Aucun autre être vivant, aucune matière inerte ne le peut !


- Th. Bénatouïl,
Echelle de la nature et division des mouvements chez Aristote et les stoïciens
,
 Revue de métaphysique et morale, PUF 2005, 4:537-56
- F. Zimmermann, Philosophindia (link)
- F. Zimmermann, Généalogie des médecines douces




Retour à l'os dans cette combinatoire d'interfaces...



L'os en tissu de cohésion, assurant la disposition d'un vivant disposant d'un squelette interne, nécessaire à ce type de mouvement automoteur particulier des animaux supérieurs ! L'os, plus que le muscle, car point d'appui interne assurant la locomotion. L'os, toujours, ce tissu bio-calcaire, ce tissu osseux, ostéoïde solidifiée de cristaux plans d'hydroxyapatite (lien). Tissu qui est levier de la mise en mouvement, degré supérieur au mouvement lui-même dans l'échelle d'Aristote... un appareil locomoteur, et point d'organes1... Une nouvelle ligne rouge, anatomique, squelette interne secondaire au flip-flop (cf. l'os fut notre "limite externe"), passage de la carapace, cette pierre transportée, extérieure, à l'os, cette pierre tissulaire automotrice et interne...
Combinatoire d'interfaces, donc, strates multiples, plutôt que lignes de partages arbitraires: l'os en plan de consistance recevant de chacunes de ces strates du vivant, de chacune de ces lignes rouges illusoires organique / minéral, l'os en degré zéro de cette limite vivant / inanimé, biocalcium en flux dans la biocénose.



Quand quelqu'un vous dit "je sais":
posez-lui une pierre sur la langue, tranchez-lui la gorge
 et interprétez la pierre rouge.


Breyten Breytenbach
Métamorphases
Paris, Grasset, 1987




1. un système sans organes, tout comme l'inconscient !
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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 17:43


Le plan de consistance de Deleuze, c'est le Réel, et c'est la septième vague:

     quand, quittant la strate consumériste de la "station" de ski, et aussi la strate biomasse, et aussi la strate technique, et la strate physiologique, quand quittant la représentation de tout celà, mais restant intimement connecté à des singularités de chacunes de ces strates, que disparaît la piste.

   que disparaît la piste, à l'aide de l'ombre double du soleil et de l'opacité des lunettes, que seuls les genoux voient le relief, sans différé, en quasi-instantané proprioceptif: alors on ne se sent plus que part intime d'une trajectoire surfée, ondulée, périodique, on n'est plus que cette ondulation sur fond blanc fusionné de toutes les autres représentations, on est tout, on est toujours, ça ne s'arrête jamais, comme le rythme du train de nuit qui s'entremêle au corps béat qui pourtant s'obstine à ne pas dormir, à rester dans une cinétique réguliérement heurtée dans son infini.



... Le professeur avait exposé sa conception des strates, personne n'était resté, il continuait pourtant..


   Car les strates Deleuziennes ne sont pas des plans évolutifs, cosmiques ou spirituels (n'en déplaise à Teilhard); il n'existe pas de biosphère, il n'existe pas de noosphère, mais il y a partout une mécanosphère, une seule; et on ne peut pas dire quelle strate (par exemple minérale, organique, humaine) communique avec telle autre, ni dans quel sens.


     Des choses et des signes sont arrachés à leur strate, décodés, déterritorialisés (interactions chimiques, fragments sémiotiques, trous noirs, messages génétiques, cristallisation, passion, ...) et voisinent, sans métaphore, dans le Plan de Consistance, le Réel; le Réel ignore les différences de niveaux, les distances, la différence naturel/artificiel, la différence contenu/expression; le Réel, la septième vague, sont l'anti-strate, chaque vague venant se fondre dans la précédente (Ω = log Os ), en un mouvement permanent, apériodique et créatif;

       La déterritorialisation est intrinsèque à la strate, et le plan de consistance opère des conjonctions de flux déterritorialisés; analogue au Corps sans organes, il est composé de multiplicités singulières non segmentarisées; mais il existe des règles: le Réel est à mi-chemin des strates et du chaos; il est lien topologique entre strates.


          ...Personne n'était resté, il continuait pourtant, il avait surfé sur la septième vague...



Le grand fleuve sans frontière
Ne se perd pas dans l'océan
Il replonge dans la lumière
La source ardente des vivants

Graeme Allwright
et Maurice Cocagnac
Le contrebandier



- G. Deleuze et F. Guattari, Géologie de la morale, in Mille Plateaux.
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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 23:08
A septième vague, on s'intéresse (aussi) aux liens (au moins métaphysiques) entre le monde des morts et celui des vivants...


Est-ce que ça change quelque chose s'il y a plus de morts que de vivants ? Est-ce qu'on est "débordés" par la gestion du souvenir, par la rencontre des images, ou tout autres contacts ? est-ce que ça perturbe la bonne marche du samsara ?
 
Mais d'abord il faudrait savoir compter les morts du genre Homo, pour ne pas remonter trop loin, disons...


 
SUJET DE L'EPREUVE
 
 
1. Si une population est stable, très rapidement, le nombre de morts dépasse celui des vivants, à une vitesse qui dépend du taux de mortalité, comme nous l'explique par cet exemple un spécialiste de paléodémographie:
 
"avec une pop de néandertaliens disons  de 10.000 individus en moyenne X 250.000 ans X  le taux de mortalité de 0.04 (40 pour mille) = 100.000.000 (cent millions)  d'individus morts depuis l'origine, au dernier néandertalien , à comparer avec les 10.000 vivants (en moyenne).

Ceci peut d'écrire : P X m X t = d*

(avec P la population initiale (constante), m le taux de mortalité, t la durée, d* le nombre de morts cumulé)

On trouve :

 t = d* / (P  X m), c'est à dire, avec l'exemple néandertalien ci-dessus : 25 ans".
(merci à link)



 
2. Mais actuellement et jusqu'en 2050 selon les prévisions, la population humaine est en croissance rapide, du fait de l'existence de nombreuses populations encore en première phase de transition démographique (diminution de la mortalité tandis que la fécondité reste forte); par ailleurs le "temps d'égalisation" entre nombre de morts et de vivants, qui est l'inverse du taux de mortalité comme le calcul ci-dessus le montre, augmente puisque la mortalité diminue.

Alors: au commencement de l'expansion humaine, le monde des morts a très vite été plus peuplé que celui des vivants (cf. 1); qu'en est-il depuis ces quelque(s) siècle(s) actuel(s) de croissance quasi exponentielle des vivants ?

Des données démographiques très synthétiques sont disponibles par exemple ici: link


 
Un grand merci au ou à la "matheux (se)" qui,
 si ça n'est pas trop "chronophage",
arriverait à "pondre" une courbe de mortalité cumulée en parallèle à la courbe d'accroissement de la population vivante...
et si les croisements passés, actuels et/ou à venir de ces deux courbes étaient contemporains de transitions culturelles, cultuelles, philosophiques, ou autres ???
 Et peut-on approximer la date de la "transition biothanatologique" la plus proche de nous ?

 
 
Une réponse de M. de Certeau sur Radio France: à l'époque des premières communautés chrétiennes, dans l'Apocalypse, on estime à 200 millions le nombre d'anges, c'est-à-dire bien plus que la population du monde telle qu'on pouvait alors la penser; ce nombre va augmenter considérablement, et au XVIIè siècle, le nombre d'anges calculé est alors de l'ordre de 1062... ((on se voudrait bien un nombre de disparus bien plus considérable que la masse de corps de passage sur cette terre, une sécurité incontestable apportée par le monde de l'azur ?)Surangélicité... Anges gardiens..., mais aussi anges représentants de l'histoire chez W. Benjamin, pour qui les anges sont ceux qui se retirent, reculent d'horreur devant l'histoire qui se ruine... Ces anges éphémères du Talmud qui disparaissent le soir... comment alors calculer un nombre aussi variable, de ces fulgurances aussi indispensables ?
 
PIB et économie, prise de conscience de la biosphère et empreinte écologique... un pas de plus, vers l'empreinte thanatologique...
 
 

 

Depuis deux siècles, les vivants prennent un peu d'importance par rapport à la thanatosphère; nous, les vivants, sommes maintenant plus de 6% de tous ceux qui sont passés, contre 0,5% environ au début du XVIIè siècle... est-ce qu'on migre pour se détacher de l'emprise de nos morts ??


Une réponse d'Annie Dillard dans Au présent (Ch. Bourgois, 2001): "Les morts dépassent en nombre les vivants, écrivait en 1991 Nathan Keifitz de Harvard dans une lettre adressée à Justin Kaplan. Selon des estimations plausibles, le nombre d'hommes qui ont vécu sur terre irait de 70 milliards à plus de 100 milliards". D'après ces chiffres relativement modérés, les morts nous dépassent en nombre selon une proportion de 14 pour 1 (autrement dit, nous ne représentons que 6,8 % de tous les humains venus au jour; parmi ces morts, la moitié sont des bébés et des enfants). Cependant, si tout se passe normalement, le nombre des Américains morts ne l'emportera sur celui des Américains vivants  qu'en 2030, car c'est une nation jeune. 



 

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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 19:28
Pour François Dagognet, au cours de l'évolution l'animal s'est retourné.

 

1. Un "flip-flop" encore partiel

Flip-flop: le squelette solide derrière lequel l'organisme se barricadait a été remisé au centre, et la sensibilité mise à la surface, la peau en cerveau périphérique. Prémisses d'une métaphysique à allure topographique: un dehors n'existait pas sans un dedans. "Dès lors, la douleur communique l'invasion au centre: pas de solution de continuité entre extérieur, peau, psyché". Le toucher, contact avec l'objet,  devient le premier de nos sens, tant chronologiquement que hiérarchiquement; "nous n'habitons plus à l'intérieur d'une carapace, d'une coquille, mais dans ce carrefour des informations, des influences et des reconnaissances", nous dit encore F. Dagognet.

S'y implante, en cette peau, l'immunologie du moi; s'y exhibe ses particularités, formes, odeurs, couleurs. Et ce cutané reste l'appareil le plus intérieur, dans la mesure où il participe de tous les autres. Sur cette bande le vivant défend sa maintenance: la mer intérieure n'existe que par ses rivages. Léchage des nouveaux-nés, peau-à-peau. Plus tard, par le langage, on pourra même toucher le psychisme autrement quen touchant le corps. Des chevaux de Troie, aussi: infection, inflammation, blessure. La peau bouge des deux côtés. Les lignes se perdent. Kafka chercha partout un refuge et ne cessa de subir le drame d'une enveloppe impossible, menacée, torturée: Le terrier rempli de bruits colle à son être, perte de sa forme dans La métamorphose, perforation de la peau et perte du soi dans La colonie pénitentiaire. Nous devenions un sujet en degré zéro de la limite. Avec ce paradoxe cependant que notre limite somatique qui a gagné en souplesse devient limitée en taille au cours de la croissance, régie par l'allongement linéaire génétiquement déterminé de l'endosquelette, tandis que la taille des invertébrés porteurs d'un exosquelette, elle, évolue ad libitum au cours de leur existence, au rythme de mues successives ou de phases de croissance concentriques...


Nous vivons sur une grève, entre ciel et mer.
 Nous sommes des êtres protoplasmiques,
 nos parties charnues sont à l'extérieur (...).
A chaque nouvelle blessure on apprend la sensation particulière
 à la parcelle de corps concernée. Elle s'éveille.(...)
Chaque endroit de son corps où l'on se blesse
 ajoute un pan de plus à la conscience qu'on a des choses.
 On devient plus vivant.
Et au bout du compte, une fois qu'on s'est blessé partout, on meurt.


A. Dillard, L'amour des Maytree



F. Dagognet apporte donc sa substrate au mille-feuilles deleuzien (deleuze et les flux absolus entre les strates), en "haut" de la strate du vivant , vers "l'essence humaine". Mais tout là-haut, alors, de notre animal ? Pourquoi le cerveau interne s'enveloppe-t-il toujours d'une carapace ? Un nouveau saut évolutif reste-t-il à franchir, corrélatif demain d'un nouveau "saut de conscience" ? (Teilhaurobindo de Chardin)

















Notre exposition sensitive est encore partielle: persiste  une barrière au monde, le système nerveux central est toujours doublement isolé par sa boîte minérale, doublée d'une limite cellulaire étanche au sang (la barrière hémato-encéphalique, qui isole le système nerveux des échanges humoraux et en fait un "sanctuaire"... du Soi !). Seul contact direct peut-être, prometteur: l'oeil, la rétine, pure émanation embryologique du système nerveux central.


- F. Dagognet, La peau découverte, Paris: Les empêcheurs de penser en rond, 1993

2. L'os est notre océan primordial


Les composés biominéraux sont de plus en plus reconnus comme une non-limite entre la chimie inorganique et la chimie organique. Ils comprennent le carbonate de calcium de la coquille des mollusques, de la carapace et des gastrolithes des crustacés, des coquilles d'oeuf d'oiseaux; la silice de l'exosquelette des diatomées; l'aragonite des barrières de corail, et l'hydroxyapatite (hydrophosphate calcique), composant majeur de l'os, de la dentine et de l'émail dentaire des vertébrés (d'autres squelettes sont organiques par contre, comme la chitine des insectes).
Le cycle du calcium débute par la désagrégation de roches silicatées, d'origine éruptive, qui permet la libération d'ions Ca++, transportés par les rivières jusqu'aux océans où ils sont incorporés par les bivalves, les crustacés, etc... Lors de la sédimentation des débris de ces animaux, il y a  reformation sur les fonds océaniques de silicates de calcium, roche qui redevient part intégrante de la croûte terrestre, etc... Et  c'est plus tard par l'intermédiaire des plantes (dont la composition en calcium varie de 0,2 à 3,5% de leur poids sec), qui l'extraient de l'eau, puis du lait des herbivores, que l'homme absorbe le calcium. De la pierre à l'os en passant par la coquille-carapace, l'os relève donc de notre océan primordial, et persiste, interface dans notre" thanatosphère"  (Ω = log Os).



Les deux formes inorganiques (minérales ? la nature minérale de l'eau fait débat; les chaînes carbonées sont organiques, mais le CO2 inorganique) principales qui nous composent sont l'eau et l'e calcium. L'eau, cette substance unique par son mode ternaire d'existence à l'état naturel sur terre (solide, liquide, et gazeux) et son double paradoxe de l'état chaud plus dense que l'état froid, du solide moins dense que le liquide. L'os, ce matériau biocomposite naturel (link) avant l'heure des nanotechnologies, ce calcaire armé (sur fibre cellulaire) qui nous est spécifique, et ce lien à notre poussière minérale à venir. Or il se trouve que l'eau dissout tout ce qui traîne (S. Balibar, Je casse de l'eau et autres rêveries scientifiques, Le Pommier, 2008)... Se résume ainsi d'une certaine façon notre vie inorganique, l'os étant notre minéral privé, provisoirement insoluble, et l'eau notre bain public. Rien d'étonnant non plus alors, à ce que l'os,  notre seul tissu minéralisé avec la dent, concocte, en sa moelle, le seul tissu conjonctif et liquide de l'organisme: le sang.


la vie est peut-être une danse
qui suit le mouvement de l’eau
et le grand fleuve sans frontière
ne se perd pas dans l’océan
il replonge dans la lumière
la source ardente des vivants

G. Allwright et M. Cocagnac link,
 Le contrebandier
Un glacier a-t-il moins de pensée qu'un virus ?
René Daumal, Le Mont Analogue, Paris, Gallimard, 1981

Au commencement la sphère et le tétraèdre étaient unies en une seule forme impensable, inimaginable. Contraction et Expansion mystérieusement unies (...) La sphère fut l'Homme primordial, le Tétraèdre fut la Plante primordiale. L'Animal, fermé à l'espace extérieur, se creuse et se ramifie intérieurement, poumons, intestins, pour recevoir la nourriture, se conserver et se perpétuer. La Plante, épanouie dans l'espace extérieur, se ramifie extérieurement pour pénétrer la nourriture. Flip-flop inter-règne, contrepoint.
Car même la pierre n'est pas née à l'état de pierre, mais de "créature" molle semblable au beurre. De créature, pas d'objet. La pierre n'est un objet que lorsqu'elle est vieille. Les jeunes tufs liquides des roches calcaires de la montagne fascinaient les évadés et les travailleurs des prospections géologiques. Il fallait des miracles de volonté pour s'arracher au spectacle de ces rivages de gelée et de ces rivières de lait formés par les coulées de jeune pierre. Mais là-bas, c'était la montagne, le rocher, la vallée.
Récits de la Kolyma
Varlam Chalamov
Verdier, 2013
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