Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 17:38

P1050137.jpg
Sloterdijk et l'espace thanatologique0:
un programme symbiotique, et ses accidents de déliaison

(nul besoin de "pulsion" de mort)


 

 

Des corps meurtris - et pourtant sans blessures - restés en dehors de sphères semi-protectrices;  des corps offerts au plaisir mais sans jouissance à l'intérieur de ces mêmes sphères,  c'est bien dans le subtil pointillé argenté de la limite que tient la prouesse artistique,  comme l'interrogation métaphysique, du Jardin des délices; car dans cette tentative des ouvertures, on est toujours dans un avant de la formation de toute cicatrice, et aussi hors de tout état stable, malgré l'apparente fixité qui peut émaner en première analyse du tryptique.

 

images-1

 

 

 

Métaphysique ? Pour Peter Sloterdijk comme peut-être pour Jérôme Bosch, les hommes se provoquent et se créent mutuellement; car le microcosme des « bulles » ne concerne que des couples, et non des individus; car la sphère quiète aux parois tendres et à la douce pression intérieure – cette contenance de l'androgyne sans doute – n'est qu'uchronie, et toute sphère va se fondre et se survivre dans des dynamiques de transferts de situations qui ne sont jamais primaires; il s'agit de de rejeter, d'incorporer, voire de partager l'espace entre deux; il s'agit d'être border-line. C'est bien là la condition à ce qu'advienne l'âme du monde, cette invitation à concevoir toutes les choses et tous les événements situés à l' « extérieur », et à les pressentir comme les éléments d'un « intérieur » à agrandir1.

 

arcencielle.jpg

 

 

Un programme qui vise à étendre, nous dit encore Sloterdijk, la symbiose mère-enfant jusqu'à la lisière du monde: les sphères sont des systèmes immunitaires aux parois croissantes, l'interne s'y métabolise à l'environnement, l'agresseur y fait ressource. Le proche extérieur est cette zone essentielle mais encore incontrôlée, tampon d'où l'on tente de ne pas laisser revenir l'exclu primordial, où aussi se relèguent provisoirement nos morts, et zone que l'on incorporera progressivement par le deuil, et ainsi de proche en proche. La circonférence miminale d'une culture s'étend forcément à ses morts, et faire son deuil c'est déménager dans un espace plus étendu. En d'autres termes seul un système de coexistence des morts et des vivants a le caractère d'un monde, et l'espace humain naît de la vaccination par la mort; les autres-de-la-sphère, les morts, sont un noeud topologique (généalogique/Moi ou Autres/à venir); l'espace thanatologique est le contrepoint immense et dynamique de notre monde.  Si, en première instance, la sphère-culture est stabilisée par l'envie et par la douleur, et si entre le Moi et la Culture il y a bien conflit, il n'y a cependant pas là besoin de théoriser aucune destructivité2: la mort d'une sphère culturelle contient en abyme la survie et l'expansion de ses contenants, et ainsi de saut en saut; l'inorganique, ou l'extérieur, n'est ni le lieu ni l'objet d'une « pulsion » de mort, mais cette mort relative de l'extérieur est matériau de construction, métamorphase, la société se construisant progressivement à l'interface sphère/thanathosphère.


 

Ce qui a été compris n'existe plus

Paul eluard

Le miroir d'un moment

in Capitale de la douleur

Gallimard 1926

 

 

 

Si la mort-deuil est liaison et expansion de nos sphères individuelles comme culturelles, alors où faut-il rechercher la déliaison, qui survient malgré une capacité  d'attachement sans doute primordiale du petit d'être ? Il faut d'emblée chercher à repérer ces morts-non-deuil, survenant par ces gommages de la notion même de mort dans nos sociétés post-modernes, ou encore par ce trauma retranché des deuils survenus avant notre propre naissance lors de catastrophes collectives du lien (guerres, génocides, etc...)3, ces morts qui restent tus par la collectivité, la famille ou l'histoire, en attente d'atteinte testimoniale, et dont l'annonce et donc le deuil restent à faire...

 

 

 

Autre déliaison fondamentale, et sans doute aussi du registre d'un non-deuil encore, car ce sont cette fois les autres-de-la-sphère qui doivent porter ce deuil qui longtemps nous échappera4: la naissance. Mais ce deuil absolu à l'autre-du-monde porte en même temps en lui le germe de la nouvelle symbiose mère-enfant, première extension de sphère. Puis viendra l'adolescence, en déliaison à la parentalité, et en germe encore d'une nouvelle symbiose, mais horizontale cette fois, à une communauté de désir et d'idéal, et non plus inflation de la sphère à l'aune d'une matrice. D'autres ruptures viendront encore, avec l'exil de la terre, exode rural des siècles derniers ou migrations transcontinentales d'aujourd'hui, et qui portent - avec l'éloignement à l'image des morts proches - un contact à l'image d'un nouveau monde, où il s'agit de dompter la furie de la disparition en constituant un espace géo-culturel plus large. Déliaison, et extension encore de l'aire interne, avec le traumatisme, sa fragmentation mais aussi ses nouvelles connexions synesthétiques qui ouvrent plus largement à toutes les facettes masquées de l'objet, du réel; déliaison aussi par la maladie et sa nouvelle homéostasie obligée5, dans laquelle le corps maintenant ressenti comme contingent doit fonctionner sur un autre mode, avec de terrifiants invités surprises, qui de parasites d'un organisme deviendront commensaux d'une structure plus lâche mais plus large6.

 

 

 

De la naissance à la mort donc, autant de catastrophes des sphères culturelles et de notre microsphère du Moi, et autant de réparations originales et remontant pas-à-pas vers le non-clivé et l'âme du monde, par intelligence de l'attachement primordial; car le Moi ne nait pas d'un reflet lacanien ni d'un combat entre Narcisse et sa pulsion de mort, mais bien de cette anticipation/digestion constante de la mort; le Moi est l'organe du pré-abandon et des pré-adieux, et ce pré-deuil constant, ce compostage de l'autre se manifeste sous la forme d'une distance, cette distance même qui est  abolie dans la psychose de l'amour fou ou du suicide collectif, et où justement tous les protagonistes mourant en même temps, aucune sphère ne peut s'élargir. Se préparer au contraire à une prestation de remplacement, c'est prendre sa part de la croissance du monde; chaque crise de forme consiste à occuper la place d'autres, disparus et auparavant irremplaçables. Entre l'étrangeté interne de sa propre mort et le refus de la mort de l'autre, circule Shiva le destructeur/créateur, sans pathos ni pulsion7.

 

 

 

 

 

 

 

0. P. Sloterdijk, Lever de la proximité à distance, in Globes, Macrosphérologie, Sphères II, Pluriel 2010

1. L'"âme du monde" relève bien du même substrat que la Maitrî, cette amitié entre tous les vivants, mais dans cette uchronie qui touche aussi aux morts.  

2. S. Freud, Malaise dans la culture

3. F. Davoine et J.-M. Gaudillière, Histoire et trauma, la folie des guerres, Stock

4. J.-J. Rousseau "commença à vivre le jour où il accepta d'être mort"

5. G. Canguilhem, le normal et le pathologique, 1943

6. J.-L. Nancy, L'intrus

7. Inchoactivité: ainsi le lecteur mourant à sa propre pensée dans cette vibration de l'écrivain, ressentie bien « au-dessus » de lui,  crée-t-il dans cette non-compréhension partielle de l'oeuvre déjà passée la distance où dorénavant il pose le cursus de sa réflexion nouvelle; dans tout roman par trop limpide meurent au contraire simultanément deux âmes, sans aucune extension de territoire intime...


 

 

 

 

 

Bergsonien ?


..."une dilatation progressive du sentiment" (traversant ces cercles englobants de la maitri qui vont du Soi à Gaïa, dirait en substance un indianiste). Mais entre la société ou la nation et l'humanité, il y a une différence de nature et non plus de degré comme entre famille et société; les deux premiers cercles incluent le conflit avec l'Autre qui leur est étranger; le lien à toute l'humanité relève d'un "saut" et nous amène avec les mystiques dans un "au-delà du bien et du mal".

Ce mal, cette douleur, cette haine sont relégués par ce saut, avec la compassion, à la frontière (mobile et active) entre le sujet et le monde; cette compassion qui est pourtant outil nécessaire à l'élargissement progressif du premier cercle, cette douleur qui est interface entre deux états (successifs pour Bergson, noeud entre plateaux simultanés pour Deleuze).

"Un bond qui mène à une autre morale", non plus celle du social, imparfait bricolage, mais une morale complète, absolue. Et alors que la morale sociale est impersonnelle, la morale absolue est incarnée par un modèle, un saint, un guru; alors que la morale sociale est loi, obligation, pression, "l'existence (de ces modèles) est un appel" qui tire le sentiment...

Partager cet article

Repost 0
Published by panopteric - dans poussières d'os
commenter cet article

commentaires