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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 12:41

Que sommes-nous prêts à risquer pour un monde nouveau, une vie mailleure (meilleure de l'ailleurs) ? Qu'est-ce-qui nous pousse, inlassablement, à désirer le nouveau, tout en en refusant la possibilité même ? Comment comprendre cette "pulsion de test" qui nous anime et nous pousse à nous mettre à l'épreuve, à soumettre à la question, nos croyances les plus enracinées ? Est-ce une pulsion de mort, de destruction, ou cherchons-nous plutôt à découvrir la part indemne de ces croyances ? Pour A. Ronell1, le témoignage est ainsi de plus en plus lié à l'expérience de la torture, et on rejoint ici le cheminement mystique sur les braises, le chemin vers un ailleurs inconnu encore mais senti, ressenti, pressenti toujours, pressenti qui découpe, exonère, eviscère, énuclée, défigure, mais chemin impératif, tel celui de l'écriture qui blesse, jour après jour2.



Une marche jusqu'aux situations extrêmes, celles devant lesquelles l'observateur se posera - malgré lui - d'autres théoriseront l'eugénisme - la question éthique unique: est-il encore de l'espèce ?3 Est-il encore de l'espèce, celui-là même, cet être-là même mon voisin hier encore, qui n'a plus de visage, qui n'a plus de parole, qui est devenu lisse à mon accroche, ce "musulman" du camp dont la douleur s'est solidifiée, imperméable, au bout de l'expérimentation du camp; cet artiste perdu, Artaud au bout de sa logique divine; cet enfant autiste, artiste de ses tréfonds qui se heurtent à tenter de se connecter; cette sorcière-moine que l'on brûle, et dont le coeur persistera à briller ? De l'inhumain (un « au-delà de l'espèce » dans la psychose et le saut de conscience, un « en-deça de l'espèce » dans l'autisme ou le « musulman » des camps) ? Il faut travailler, réfléchir, à partir non pas de son corps mais d'un fond commun de l'humanité. Mais ce fond commun n'est pas fini; il n'est pas fini et c'est à nous de le créer, de l'alimenter, par notre accès même. Regardant l'autre, cellulle (est-elle morte se dit-on parfois ?), nous contemplons notre limite, nous ne savons pas ce que cet autre « au delà » contient, or c'est là que le fond commun s'enrichit. Et la question devient: comment communiquer ? Quels médias ? Quel « cannibalisme » entre Homo sapiens même ? Et quel Karma de l'Etre ?


Comment promouvoir l'impératif éthique de l'exposition risquée ?
Comment articuler les deux modes de la pulsion de test, le vérifier et le détruire ? L'Etat, lui, ne cesse de faire des expériences sur le corps des minorités, et les systèmes pénitenciaires fonctionnent comme de très nombreux lieux de la science: cette expérimentation est-elle à potentialité productive, et serait-elle finalement bénéfique, créant avec escient des refoulements aux marges, marges indispensables à l'expansion de l'espèce ? La normalisation est elle expérimentation nécessaire ? Avons-nous donc besoin d'Auschwitz, du panoptique et du biopolotique ? La voie du nirvana et du lâcher-prise est-elle stérile, celle-là même qui ne blesse personne ? Ou bien l'Eveil est-il bien une marge de manoeuvre avec le risque absolu, l'Orient peut-il nous sauver de l'Accident, transformant la douleur en torsion4, le tortionnaire en thérapeute ? Comment déclarer son a-dépendance ? Comment expérimenter, s'offrir à l'aventure sans se détruire, s'autodétruire et tout détruire ? L'indépendance, elle, en effet, ne peut jamais être stabilisée, mais doit toujours se soumettre à l'épreuve du traumatisme.



Il s'agit bien du corps historique, dissimulé, secrètement sacrifié, sur lequel le système occidental de l'épreuve s'est reposé, dans l'urgence qu'il y a à arracher la réponse au sujet et à le conduire à dire ce qu'il sait, ce véritable atelier pénitentiaire de production d'inscriptions. L'épreuve a un rapport avec l'exploitation d'un corps d'esclave, qui peut être intériorisé - à chacun le sien - ; pour exhumer une vérité essentielle, quelque chose doit être sacrifié; le témoignage, dans la lutte contre l'impossibilité d'assurer un langage librement posé, repose sur des formes extrêmes d'épreuve. Recroquevillé, le corps esclave continue d'être transmis et transmuté.

A. Ronell


Dans l'écriture sur le corps une partie du sujet est habitée par l'autre, le bourreau, et devient non nommée, transparente, ouverte; cette écriture crée une même chaîne signifiante entre le bourreau et la victime, et il y a confusion des places de temps de vie et de mort.  On retrouve cette dimension persécutive de la jouissance, qui est marque sur le corps, assujettissement aux signifiants. Le sujet torturé est ainsi placé devant une faille intime, on ne lui demande pas de déclarer vrai ce qu'il tient pour faux, mais d'être ce qu'il doit être pour que l'institution soit. La victoire de la torture, c'est d'effacer la mémoire, dire sa non-identité, cette nomination qui rend possible la vérité de tout le reste. Le "dehors", l'exclus, l'étranger entre dans l'espace maîtrisable du "dedans", de l'identité, du lieu organisé, converti à  l'étrangeté de son propre, et une réalité sans racine s'impose: la douleur. Peut-être touche-t-on là une limite dans la clinique du trauma, dans l'analyse de l'exceptionnel ? Selon Ferenczi, la fragmentation traumatique, mécanisme de défense et d'adaptation lié aux forces d'auto-conservation, pourrait parfois faire place à un abandon total de la maîtrise extérieure et à l'instauration d'un état au cours duquel devient concevable de se réconcilier même avec la destruction du moi, c'est-à-dire avec la mort, en tant que forme d'adaptation, délivrance, libération, pour trouver place dans un état d'équilibre supérieur, peut-être universel.  Le traumatisme conduit à la fois au "musulman" des camps et à sa rétraction douloureuse sur le corps-condensation, et au mystique qui s'enfle à l'océan-folie par l'inflammation psychique; le problème du traumatisé c'est qu'il se souvient confusément et impérieusement d'avoir été ces deux sujets-douleur en même temps. Refaire du lien entre le corps organique obligé de vivre et les restes de l'être humain, masse affective séparée, inconsciente: l'objectif n'est ni plus ni moins qu'une réincarnation, dont la douleur sera l'outil obligé. Un fil ténu et invisible, mais pas de rupture avec l'espèce.

Certeau-Freud-Ferenczi



1. A. Ronell, Test Drive. La passion de l'épreuve, Paris, 2009
Trad. C. Jaquet
Analyse F. Neyrat, Revue Internationale des Livres et des Idées, sep.-oct. 2009
2. M. de Certeau, 
Corps torturés, paroles capturées , in Michel de Certeau, sous la direction de Luces Giard, Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, Paris, 1987, p.61-70
3. G. Saulus, Ethique et handicap, in Des jeunes filles originelles, Association Française du Syndrome de Rett, 2008 (DVD)
4. Réflexion contemporaine de la publication du Tao de la physique, La vie est une torsion du néant à cheval sur une onde de probabilité (P. Ledru).


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