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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 15:45

 

Notes de lecture et réflexions autour de

Histoire de l'éternité

J. L. Borges1

Oeuvres complètes, La Pléiade, 2010, pp. 367-84

 

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L'éternité n'est-elle qu'un splendide artifice qui nous délivre de l'oppression intolérable des événements successifs ?

 

Oppression des événements à venir et angoisse, oppression du vide d'événement et mélancolie, et puis la plongée en l'instant, noeud du bonheur de cette triade passé-présent-futur ? Dans les Ennéades, Plotin prétend que pour connaître la nature du temps, il faut d'abord connaître l'éternité2. Borges réfute, il part de la réalité qu'est pour lui la matière (ce "mal absolu" de Plotin), et discute la flèche du temps. Pour lui, l'éternité est la simultanéité du passé, du présent et de l'avenir, l'intelligence (divine) embrasse toutes les choses à la fois, tandis que nous, concevant une chose isolément, en perdons alors mille...3

 

 

Le présent, c'est quand l'énorme branche a craqué, et personne n'y était: avant, la torpeur de la sieste, et après, l'excitation du danger passé et de la remise en état de la cour: une communauté se dit autour de ce qu'a été ou de ce que sera le présent. 

 

 

"Cette éternité que le temps imite en tournant autour de l'âme, nous dit Plotin,  toujours désertant un passé, toujours en quête d'un avenir".4

 

 

 

 

La matière (néant de Plotin, solide réalité de Borges), n'est qu'une forme où sont mises en commun des particules, celles-là mêmes qui sont "partout et en même temps" dans l'univers des physiciens quantiques5; la matière est donc bien pour Borges ce "réseau de limites", sans inférence du contenu6, et les individus et les choses existent dans la mesure où ils participent à l'espèce qui les comprend et qui est leur réalité permanente: l'oiseau vit en bande, est lié aux deux crépuscules, celui du matin et du soir, est plus souvent révélé à l'ouïe qu'à la vue, etc...: prééminence de l'espèce et presque parfaite nullité des individus. Le rossignol qui nous enchante était déjà celui qui enchantait Ruth dans les champs de blé de Judée, et Stevenson décrit le rossignol dévoreur du temps, qui abolit les siècles: pure actualité corporelle où vivent les animaux.  Une forme  rossignol, cet oiseau qui chante aussi la nuit, Nightingale: une forme au-delà de l'alternance du jour et de la nuit. Pour Schaupenhauer également, c'est toujours le même chat gris qui joue de la même façon, là, il y a cinq siècles comme aujourd'hui. La forme est la respiration de l'espèce, au-delà des naissances et des morts, réalité du mode de vie et non des individus. Mais la culture brisa l'éternité en fragments de temps, et le mal fut bien la corruption d'une forme en la matière... Incarnation monothéiste et douleur: nous vivions dans un flux d'immanence, nous ne ressentons plus que la matière en mouvement dans le temps, transcendance-incarnation, et derrière la matière la mélancolie, et devant elle l'angoisse...

 

 

 

 

 

Métaformes

 

Une forme éternelle  mais qui se meut dans le réseau de la maya: nightingale est le concept de Borges, le mien (mais quelqu'un me l'a-t-il déjà enformé-piqué ?) est celui de la contenance à l'instant de cette forme: ce qui tient la forme dans l'espace (le tissu), et ce qui l'emplit de félicité et de charisme (ou bien ne l'emplit pas: douleur à la chair, et absence aux autres). Car la douleur est bien perte de contenance, et non rasa; elle est imposibilité faite aux rasa de se propager, car dans une absence de tissu7. Elle est corollaire d'une instabilité de l'enveloppe-limite, qui soit se collapse, par perte interne de contenance, soit enfle et éclate, par perméabilité excessive au chaos. 

 

 

L'éternité livrée à l'instant est une métaforme, un contenant dans une forme; métaformes aussi sont les "philosophies comparées" (Orient/Occident) et les braconnages en disciplines "différentes" (Philosophie/Psychanalyse/Métaphysique). La métaforme relève du sac kleinien originaire, mais aussi de la peau douloureuse, de l'enveloppe, du crible bergsono-deleuzien, des stades freudiens. Borges fait jaillir au grand jour la réalité d'outil des métaphores de concepts de la forme, et Freud vit vrai dans l'utilisation des jeux de mots et autres associations.

 

 

 

Vivre l'éternité, ce sera, pour le mystique ou le yogi, stabiliser sa contenance8. 

 

Rassembler, dans la plongée tissulaire en soi-même, par la méditation et le souffle, l'élan psychique de compassion vers le centre-douleur de l'autre, et l'attraction-beauté par l'autre, désir amoureux de fusion des peaux. Alors l'événement-poupée russe qui nous expand et nous souffre devient événement complet, d'abord pour la première fois, et il est marche de la forme, naissance-encore.

 

    

 

L'immortalité est dans la forme affranchie de la génération9. Mais Borges relit Saint Augustin: l'éternité dogmatique est attribut de l'intelligence sans limites de Dieu, et la mort doit se transmettre de père en fils par la procréation de la chair. Ne nous reste, lot de consolation, que l'identité personnelle nourrie de la mémoire, ce souvenir de nos états "antérieurs". Heureux sommes-nous par la mémoire d'échapper à l'états de fantômes, ces formes sans mémoire... Mais refermant vite Les Confessions, Borges se "souvient" de cette extase d'éternité qu'il vécut et durant laquelle il put fouler la terre originaire de son pays, en spectateur abstrait, mort, mais cette terre primitive était bien toujours la même, identique, et le temps devint succomba de sa compréhension fulgurante de l'illusoire du concept de succession des événements.

 

 

 

...et quand, le taxi roulant fenêtres ouvertes sur la piste, je pressentis dans mon demi-sommeil le choc de la branche sur mon visage, et pus donc l'éviter d'un geste: même extase d'éternité...  

 

 

 

 

 

1. Abord de ce maître nouveau depuis longtemps pressenti - compagnon, plutôt, car maître sous-entend une linéarité du temps à laquelle ni lui ni moi (en toute modestie) ne semblont souscrire - via La machine de Morel et quelques autres Sud-américains: pourrai-je moi aussi le vénérer ? Et puis, aussi, surtout peut-être, cette aura de la quasi-cécité (je mâche mes mots), qui renvoie aux pères traumatisés, et à l'au-delà de l'image. A une rétine touchée, comme l'on tend à l'immédiat du monde. Peut-être écrit et égaré vers 1922, me dit d'emblée cete bible neuve, me dit le sphinx d'un livre que j'avais peur d'ouvrir, craignant de ne pas y trouver ce que je ressentais, cette mutuelle nuit et ces clés que nous ne saurons jamais. Je respire.

2. Sont-ils étonnants, ces "exercices bouddhistes" chez un néoplatonicien ? L'éternité présentée comme  "tous les événements en tout lieu en des instants différents"  nous parle de la contagion de l'infini, d'une "conjonctive infinie" stoïco-hindoue, d'un rasa conjonctif, de l'extase du prayanama... (alors que l'occident est plongé, depuis l'antiquité, dans une quête de  causalité de la succession des événements, et donc dans un temps linéaire, le bouddhisme conceptualise le temps en illusion donnée par la succession d'instants, et l'hindouisme voit le temps en simple juxtaposition d'instantanéités sans causalité). Plotin avait donc "quelques bon restes" ?

3. Pauvre mémoire, et ambition divine de l'analyse freudienne ? Mais, encore, encore, c'est la représentation qui utilise et paralyse tout notre espace mémoire: l'éternité, immédiate, en est dispensée.

4. Ainsi nos poupées russes d'expériences: moi ce jour me demandant avec l'angoisse de mon futur Alzheimer quand, avant "lîle de l'intérieur", j'avais connu telle expérience totale, alors qu'il ne s'agit pas d'oubli, mais de conjonction d'expériences, jointes dans l'éternité, la "dernière" contenant toutes les autres (l'expansion de mon souffle touchant à la beauté de F. comme au noyau de douleur de l'humanité), autant de facettes dont la représentation est maintenant inutile, et consommatrice de réel.

5. Sans doute Rosa Montero, Instructions pour sauver le monde, fait-elle donc partie de la secte (des adulateurs de Borges)

6. Pour O. Lacombe, la matière, ou Maya de l'hindouisme, est en effet un "réseau de limites, les limites des genres, des espèces, des individus".

7. Ce qui, selon moi, rend le mal non contagieux, rend le mal banal dans la mesure où l'homme banal d'H. Arendt est bien sans contenance, non traversé de pensée. 

8. Mais pourquoi demain matin ces "progrès de conscience", cette compréhension nouvelle, cette explosion-rencontre me paraîtront-elles fades, inaccessibles, et surtout douloureuses à écrire, douloureuses de difficulté et d'inutile ? Comment stabiliser sa contenance ? Riche d'une expérience "nouvelle", je m'exhauste et m'effondre de ce souffle infini avec lequel j'ai communié: état métastable douloureux mais dans lequel les "vieux" organes se retirent, se "défilent" pour laisser place à la contenance nouvelle; mixité de douleur d'effondrement de l'enveloppe et de réinsufflation de cette forme, de concert: un "flush-purge", une vie d'ange. La forme résiste à la "sortie du bocal", l'espèce persiste et signe, ni infra-humain de la mythologie nazie, ni surhomme aurobindien, l'espèce persiste et signe et s'emplit du monde. L'homme nouveau reste un homme. Mais quid des évolutions à venir de l'espèce ?

9. Voir les tentatives, adolescentes ou cyborg, de s'affranchir de la matrice, de remodeler soi-même sa chair. 

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commentaires

panopteric 17/06/2014 21:24

La beauté purement humaine est fragile, marquée par le pressentiment de sa disparition qui détermine son individualité. Celle d'une plante ou d'un animal, en revanche, est dépourvue de toute note
tragique:l'espèce se substitue à l'individu.
Sergueï Lebedev, La limite de l'oubli, Verdier 2014