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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 17:59



Ex-ister c'est être sable
22 avril 2011

 

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L'écrivain-médecin ne se préoccupe pas que des vies, qu'il perd, mais de tous les témoignages de réel, peu importe lesquels, qu'il sauve: on écrit pour retrouver le vrai nom des choses, le vrai nom de la réalité, et alors on contre bien le mal, ce manque même, cette lacune, que l'on pense plus profonde que la maladie. Une relégation volontaire du médecin, des géographies vagabondes de l'écrivain, car l'apesanteur peut, redécouvrent les scientifiques, modifier notre perception,  matière et mémoire; et puisque le réel, nous redit Bergson, est l'image, dans ses successions, forcément séquentielles, les images encadrant ce manque à être: discrètes1. Super-8 ou digitale, réduire à rien l'espace entre deux scènes est illusoire, et quand bien même... persistance rétinienne, l'image garde bien une épaisseur dépendante de l'espèce, une chose résiste à tout, ce vide, ce « manque de sens » qui parfois semble menacer; l'image est bien notre réel, et elle n'obéira jamais à aucune continuité... Et puisque le réel est discret, parce qu'il est discret, tel un ensemble de Cantor, d'un chaos l'autre il s'organise et s'étoffe, mais en diachronie, mais en voyageur: la croissance du réel dans son exposition à la pensée - croissance que je me donnais jusqu'à présent euclidienne - est bien chaotique; le réel croît en multivers nouveaux, et non par pousse d'un unique, même si chacune de ces pousses évolue elle aussi, fractale, en autant d'invariants d'espèce. Alors, si le réel est bien discret, persistent et croissent également, mais en nombre cette fois, pauvres quantitatives, les coupures irréductibles; et qu'est-ce donc que ce continu primordial, matrice au moins théorique, androgyne, hyper-réel ? Ne fait-on encore que déplacer le débat ? Et si cet archétype du continu primordial n'était, paradoxalement, « que » la génération, ou plutôt le potentiel de génération, énergie pure sans application aucune tant que persiste l'androgyne, tant qu'aucun éon n'a chuté ? Et comment dresser une antenne illégale vers ce pré-réel ? La littérature aussi est cette fuite vers l'au-delà du réel: qu'est-ce qu'il y a après l'horizon, cette ligne jamais écrite ?2

 

 

 



Levinas. Persistance rétinienne de l'image, et... phosphorescence de l'être3... mais quand la culture s'éteint ? Le visage d'autrui, cette extériorité irréductible, cette césure multiple et multipliée, tout aussi cantorienne: la face de Dieu, le visage-tout, l'hyper-réel ? Le visage de tout autrui4 ? L'a-soi... L'homme sans, de cette intériorité amputée et tout aussi irréductible, l'homme discret,  nous amène à cet a-soi, contrepoint de l'homme sans, trame continue... La gloire de l'être était pesante, contingente, condensée, solaire; la gloire des mourants est rayonnante, émettrice, lunaire; seul le face-à-face de l'homme sans avec autrui fait éprouver le réel; l'expérience éthique – et non la connaissance – devient, redevient, la voie royale pour la pensée, et l'homme est persuadé de pouvoir ainsi s'égaler, paranoïa prescrite par toute pensée, à l'univers. Nouvelle affirmation du moi, poreux et instable, covalent de l'appel d'autrui, et non isolé. Une sorte de supernova engendrant une variété grandissante de positions morales et spirituelles dans l'échelle du pensable et peut-être au-delà5; une situation éclatée à l'écart des modèles imposés par la société, la génération antérieure, l'autorité, croit-on entendre proférer Michel de Certeau...

 

 

A tant qui crient inspirés du vent
Je hèle inattendue errance
Tu sors de la parole, t'enfuis
Tu es pays d'avant donné en récompense
Invisibles nous conduisons la route
La terre seule comprend

Edouard Glissant6

 

 

 

Car: le big bang de la force générationnelle, ses systèmes solaires, et son anti-matière. Peut-être seule cette terre qui manque, et que le héros n'atteint pas par le train de la vie, mais bien par les pores nouvelles du trauma, réponses de l'errance, fleurs de l'exil, et le plus de parole: cette terre sans doute est le plus-que-réel, non discontinu, non encore fractal; « Gaïa » est bien ce supra-réel tissu du « Care » sauvage, non canalisé, non programmé7. L'éclat de vie, le reste, le cuit, en pauvre métonymie ? Mais l'éclat aussi, cette condition initiale et spécifique qui détermine la stabilité de l'univers en devenir. L'éclat, pauvreté topologique, et tautologique ? C'est bien là même chose ici disséquée de mots; mais pour l'heure être hélé d'humus suffit à [être réel], et quel est donc ce terme [être réel], qui sans doute n'existe dans aucune langue (et d'ailleurs « exister » c'est être sable, c'est ne pas être stable, et c'est donc être dans ce processus de constante chute en avant qu'est la marche)  ? La Femme, peut-être ?


 

 

 

Le court terme, le flux tendu, la rentabilité immédiate ont vaincu la notion même de durée et d'épaisseur du temps8: mémoire vide de l'évaluation quantitative, continue, qui va vers moins et moins d'autre, vers toujours plus de norme et toujours moins de réel. Mais la création artistique à l'origine du processus mental; le pré-réel en moteur de la pensée, puis la pensée en maçon du discret du réel: mémoire des images, qualitative. CQFD, et la boucle n'est pas bouclée: car d'un univers l'autre de notre multi-vers, en changeant d'ordinateur, nous perdons nos données, et elles persistent sous forme d'images, celles du demi-rêve, celles de la caverne.

 

 

 

 

 

1. Un système discret est un système qui met en jeu des informations qui ne sont prises en compte qu'à des moments précis (http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_discret). A l'opposé, en mathématiques, la continuité est une propriété topologique d'une fonction:  une fonction est continue si, à des variations infinitésimales de la variable x, correspondent des variations infinitésimales de la valeur f(x).

2. M. Chaillou, La Fuite en Egypte, Fayard

3. E. Levinas, Parole et silence et autres conférences inédites. Oeuvres 2, Grasset

4. cf. A. Soljenytsine, Le pavillon des cancéreux, Julliard, 1968: G. fait sa traversée du traumatisme, rencontrant l'autre par flashes, « flashes à la Balint », dans lesquels il accède à une totalité jusque là inaccessible.

5. Ch. Taylor, L'Age séculier, Seuil

6. E. Glissant, Pays rêvé, pays réel, Gallimard, 2000

7. Le « Care » ne se programme pas, et c'est bien le seul bémol du projet...

8. P. Assouline, à propos de P.-M. De Biasi, Les archives de la création à l'âge du tout numérique

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