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27 mars 2017 1 27 /03 /mars /2017 09:48
Psychose et espace de Calabi-Yau cognitif

Dimensions de pensée (Calabi-Yau cognitif) : sur quelle matière noire se contreforte-t-elle la césure des mots ? La pronoïa plotinienne - dont notre pensée est part ou émanation - relève-t-elle d'une énergie noire, que le philosophe disait en précurseur « supralunaire » ?! Et les « lunatiques » - pour lesquels les anglo-saxons créèrent des asiles – ont-ils accès partiel à certaines dimensions usuellement repliées d'une pensée commune mais dont chaque logique ne permet qu'une appréciation discrète ? Y-a-t-il « psychose » quand les blancs d'une logique ne chevauchent plus du tout ceux d'une autre, faisant apparaître en contour ce processus psychopathologique de K. Jaspers, d'une logique autre qui ne nous est pas accessible ?

 

 

 

Les délires correspondent à quelque chose de radicalement autre que le sens compréhensible, et c'est cette autre chose que Jaspers propose de nommer le processus: l'efficace de quelque chose d'entièrement étranger à la compréhension (La notion de processus dans la pensée psychopathologique de K. Jaspers, G. Lantéri-Laura 1962): « l'efficace de quelque chose d'entièrement étranger à cette compréhension »

 

Espace de Calabi-Yau: modèle mathématique incluant toutes les dimensions d'espace (n = 11) postulées par la théories des cordes mais "hyperenroulées"; seules 3 dimensions sont "déroulées" dans notre espace-temps

 

Matière noire: principal constituant de l'univers, invisible à la lumière, et dont la masse considérable aurait été nécessaire en tant qu'"échafaudage" pour la constitution des planètes et galaxies

 

Logique: ensemble d'interdits permettant la constitution d'un langage symbolique. Pour les cognitivistes, nous élaborons continuellement n pensées dont seules quelques unes émergent à la conscience; la "psychose" pourrait-être tentative de retour à une pensée dans une logique autre que celle que nous a imposée le langage maternel

 

Pronoïa: concept du philosophe Plotin selon lequel la pensée baigne un monde supra-lunaire dont nous ne percevons qu'une partie

 

Gödel est panenthéiste. Dieu est l'énergie noire du Multivers.

 

 

 

 

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 10:47
langage psychotique, écriture d'aujourd'hui: A. Green et la déliaison

"Ce n'est peut-être pas pour rien que l'écriture d'aujourd'hui suggère l'analogie avec le langage psychotique. A ce titre elle est bien l'écriture du temps, comme l'époque de la
naissance de la psychanalyse fut peut-être surtout celle de la névrose.

 

Il ne manque pas de voix pour clamer haut que c'est le monde d'aujourd'hui
qui est psychotique et par voie de conséquence psychotisant. Ainsi, tendue
entre cette écriture du corps et cette écriture de la pensée, la littérature se
débat dans un univers où la médiation de la représentation est récusée. Le
langage du corps envahit la pensée, la déborde et à la longue l'empêche de
se constituer comme telle. Le langage de la pensée se coupe totalement du
corps pour se déployer dans un espace désertique. On pourrait dire que dans
ces deux cas s'est opérée encore une fois la déliaison.

 

Dans le langage corporel, c'est au niveau d'une écriture éclatée que le processus de liaison s'est brisé pour ne plus laisser apparaître qu'un morcellement ou une dispersion.


(...) L'écriture classique s'efforçait d'imposer un ordre
suffisamment contraignant pour que la liaison opère en surface, en laissant
de temps à autre passer des traces de la profondeur que le texte refoulait
mais avec laquelle il restait en communication. Faut-il céder alors à la
nostalgie d'une « belle époque » à jamais disparue? Certes pas. Mais peut-
être ne faut-il pas céder non plus à un pessimisme fataliste. Peut-être la
littérature mourra-t-elle, mais peut-être aussi qu'une mutation que notre
imagination n'est pas capable de concevoir lui donnera un autre visage.

 


Notre horizon actuel est borné par nos modes de pensée. Après tout, nous
ne sommes guère plus capables d'imaginer ce qui succédera à la psychanalyse que l'on ne l'était, en 1880, d'imaginer ce que Freud nous permettrait de voir, et qui était là sous nos yeux, depuis toujours. Il suffit d'un seul."

 

André Green
La déliaison
In: Littérature, N°3, 1971, pp. 33-52

 

 

liens:

A. Green et le temps à "facettes"
"L'ashram plutôt que la psychanalyse ?"

 

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 11:01
le racisme ordinaire des cognitivistes ?

Classification de maladies entités distinctes, ou dimension pathologique unique à l'oeuvre ? C'est un débat d'importance en psychiatrie actuellement, sur lequel font une intéressante synthèse P. Tyrer et al. dans la revue The Lancet (Classification, assessment, prevalence, and effect of personality disorder, 2015, 385: 717-26). Abordant les troubles de la personnalité, qui ne sont pas forcément dans le champ du pathologique, mais correspondent aussi à des "tempéraments" tels que les décrivait déjà Galien dans l'antiquité (phlegmatique, cholérique, mélancolique, etc...), les auteurs suggèrent que leur distinction étant floue et difficile, il est préférable de considérer, "sans que cela porte une connotation péjorative", un trouble unique de la personnalité d'intensité variable, avec troubles des conduites sociales au-delà d'une certaine intensité, c'est-à-dire quand "le contrôle de soi est perdu"... C'est la proposition qu'ils font pour la CIM-11, nouvelle édition de la classification des maladies. Au sein de ce trouble unique de la personnalité existeraient cependant des dimensions quantitatives qui permettraient de préciser le type de personnalité. Par ailleurs, le trouble de la personnalité en général serait facteur favorisant de nombreuses pathologies mentales, comme en témoignerait la comorbidité psychiatrique fréquente (troubles dépressifs, anxiété généralisée,etc..., et mortalité prématurée par suicide). Ces troubles de personnalité, qui sont "le plus souvent manifestés dans l'enfance et deviennent clairement évidents à l'adolescence"... ouvrent une porte au "dépistage" de ces futurs antisociaux !! La nouvelle édition 5 du DSM, elle, adopte une position plus "intermédiaire" que la CIM-11 entre classification des pathologies psychiatriques et prise en compte de cette "dimension unique" d'un facteur psychiatrique que l'on pourrait quantifier, mais la "notion" en est bel et bien intégrée (l'édition IV du DSM ne considérait que les catégories, et pas ce "continuum", tandis que le DSM III introduisait à côté des pathologies mentales (axe 1) le "deuxième axe"  des troubles de la personnalité).

 

 

Vers le "PQ test: "g factor", QI et "intelligence"; "p factor" et "maladie mentale"... Là où l'affaire "s'aggrave", c'est quand les auteurs suggèrent que les quatre dimensions qualitatives des troubles de la personnalité (déregulation émotionnelle, extraversion, antagonisme, contrainte) pourraient être décrits par une dimension unique, renvoyant à un article proposant le concept de ce fameux "facteur p" (The p factor: one general psychopathology factor in the structure of psychiatric disorders ? A. Caspi et al., Clinical Psychological Science, 2014, 2(2): 119-37), construit sur une méthodologie et des résultats statistiques très criticables (un seuil de risque statistique à p <0.1 au lieu des usuels 0.05 ou 0.01, et des coefficients de corrélation jamais supérieurs à r = 0.4 entre autres !)... mais qui prend le soin de citer la publication de C. Spearman de 1904 sur "l'intelligence générale"... On se rappellera utilement ici que la statistique (celle de K. Pearson, qui développa corrélation, variance, chi2, etc..., fut développée à des fins raciales et bientôt eugénistes aux XIXe et XXe siècles... (cf. J.-P. Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, Seuil, 2014, p.137, p. 252, p.316). Les élèves de Pearson, partisan de l'apartheid et du génocide amérindien, développeront bientôt - avec Spearman - le test du QI et "démontreront" par exemple l'intelligence inférieure de la "race noire"... Mais nos auteurs, donc, concluent de leur manipulation statistique "que les troubles psychiatriques les plus communs semblent unifiés par une dimension psychopathologique unique, elle-même associée avec des atteintes de l'intégrité cérébrale" (qu'ils évaluent par des mesures du diamètre des veinules et artérioles rétiniennes...!) Tout un "foutramini" indescriptible, donc, au service d'une idéologie cognitiviste et son corollaire de la norme et du sécuritaire: "at the level of the population, this General Psychopathology factor reflects the epidemiological reality that psychiatric disturbance tends to unfold across years of development as persistent and comorbid"...

 

Faites votre PQ test, jeune homme, j'appelle la police...

 

 

Ainsi, les psychiatres considèrent de plus en plus fréquemment (sur la base de théories cognitivistes aussi mal ou aussi peu étayées) la pathologie mentale comme un spectre ou un gradient de manifestations (par exemple hyperactivité-dépression-bipolarité- schizophrénie) sans limites précises, avec des comorbidités importantes, ce gradient étant sous tendu par une causalité au moins en partie génétique commune. Le "facteur p", lui, se voudrait en facteur quantifiable de cette causalité unique... Demain on soumettra les jeunes "patients" ou "déviants sociaux" non plus à des tests d'intelligence ("facteur g" du QI) mais aussi à des "PQ tests" incluant le "facteur p", tests qui se voudront prédictifs des conduites sociales futures.... Le graal des cognitivistes, toute une existence réduite à un facteur "linéaire", "logique", "quantifiable"...! Et qui exclurait toute possibilité de "rédemption", ou de remaniement de la maladie vers un autre état d'équilibre, puisque le "facteur p" ne peut que vous faire évoluer linéairement vers la déviance...

 

Ils devraient relire Canguilhem...

 

 

Alors, classification ou dimension ? Des dimensions, oui, mais multiples, et une complexité qui échappe aux analyses linéaires et causales de pas-en-pas; appréhender la complexité du vivant, comme celle de la pensée, nécessite l'élaboration de nouveaux paradigmes basés sur les théories du complexe, du chaos, des systèmes instables, et sur de nouvelles "machines"au moins conceptuelles qui ne soient plus purement logiques; Turing lui-même ne réduisait pas la machine à un cerveau, à un homme, ou à une catégorie d'homme, mais l'assimilait à l'univers dont nous sommes tous part, et donc sans plus de notion d'identité ni d'inégalité possible: "le message est l'apparence que l'univers décode", pensait-il. Et l'univers est sans doute lui-même insuffisant à sa propre compréhension, puisque, comme l'a démontré le logicien K. Gödel, qu'on oppose souvent à Turing l'inventeur de l'ordinateur, "tout système cohérent est incomplet": la pensée restera toujours ce qui ouvre le système, le plus complexe soit-il. Le "facteur p" n'est qu'une quête inquiétante et récurrente d'inégalité inter-humaine. Nous vivons dans, et sommes part, d'un nombre sans doute infini de dimensions.

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 10:55

 
notes autour de

phénoménologie et psychiatrie, les voix et la chose
Jean Naudin, Presses universitaires du Mirail, 1997

 

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La réduction phénoménologique et l'époché hallucinatoire (p. 15, p. 60-78)
La méthode husserlienne est l'époché. Elle suspend la thèse de réalité du monde; elle investit l'attitude naturelle dans laquelle la plupart des hommes voient et vivent le monde; elle transforme le monde en "phénomène de monde". L'époché est la "réduction transcendantale" qui prive de sa position d'être le monde et fait retour au courant vivant des expériences du monde. Pour comprendre les patients, il nous faut reconnaître à l'expérience schizophrénique sa parenté avec la réduction phénoménologique, et nous mêmes pratiquer cette réduction phénoménologique, équivalent du "tuning empathique" dans la clinique du trauma.

 

 

 

Les voix renvoient à l'instant même du doute dans la solitude de la réduction. Bizarrerie de l'écoute de celui qui entend des voix, mais n'en parle pas, craignant le discours impossible. Il faut laisser être cette bizarrerie, et "nous" n'y parvenons qu'avec des résistances, contrairement au psychotique, pour atteindre, toucher, à l'époché hallucinatoire, phénomène du monde partagé (et non monde commun), étonnement primordial du patient.

 

 

 

 

Une modification du sentir, et non un trouble de la perception
Les voix ont une sensorialité, une réalité perceptive (elles sont même parfois réduites à un simple bruit) même si celle-ci n'est pas partagée avec nous, car si la voix est immédiate pour le sujet halluciné, elle est médiate pour son "interlocuteur". La voix utilise les organes des sens, et donc le corps. On est bien dans la sphère acoustique, mais sur un registre autre que l'habituel; il y a chez le patient halluciné modification du sentir, et non trouble de la perception.

 

 

 

Dès les premières pages de Sur l'empathie, Edith Stein se pose la question de savoir si l'hallucination relève de la perception pure (par absence d'"imaginaire instantané"), ou de la réactivation mnémonique; pour le phénoménologiste, l'hallucination est bien modification, (métamorphose ?) du sentir, et n'est donc pas "résurgence mnémonique interne", mais sensation apparentée à celles expérimentées dans les états modifiés de conscience (cf. psychodysleptiques ?);  R. Leriche, dont Canguilhem analysera les travaux sur la chirurgie de la douleur, déclare travailler en "observateur et déducteur, sans rêverie, ni imaginaire", et peut-être cette méthode qu'il se joue à l'austère relève-t-elle aussi de la réduction phénoménologique.

 

 

 

Modification du sentir et glissement de la "normale", métamorphose du sentir et atteinte d'un nouvel état homéostatique, d'un nouveau système stable après la traversée d'un "chaos" (Canguilhem, Le normal et le pathologique).

 

 

 

 

La dépendance immanente du sujet et de l'objet persiste, mais le mode de communication est différent. "L'objet doit changer de nom", dit Ricoeur traduisant Husserl, ce n'est plus une langue "naturelle", "maternelle" qui nous impose aux mêmes césures dans le lien à l'objet. Il y a rapport autre du sujet à l'objet, et non dissociation en deux "étants".

 

 

 

 

La psychose est défaut de symbolisation pour la psychanalyse; elle est autre intentionnalité pour la phénoménologie. "Entre", le trauma: défaut de représentation (par la sidération) et accès à une autre facette de la réalité sur le primordial (dans le "clivage").

Quelle différence entre le pulsionnel de l'analyste et l'intentionnalité du phénoménologiste ?Une pulsion non unique, non normée ?

 

 

 

 

 

Intentionnalité et corporéité. Rupture du chiasme entre chair externe et interne.
Le sensoriel modifié a base corporelle. Cependant, une voix apparaît sans corps au patient halluciné; des voix en eux (Einfühlung): la présence d'autrui met en question sa propre chair.

 

 

 

Notion de spectralité chez Merleau-Ponty, le changement de registre sensoriel n'étant que partiel, n'atteignant pas toujours aux autres sens, bien que des impressions cinesthésiques soient fréquentes. Si la métamorphose sensorielle était totale, comme chez K. Gödel qui s'exerçait à développer sa sensitivité, celle des odeurs, etc..., nous atteindrions à cet autre corps des anges...

Paradoxe de l'"entre" dans la modification sensorielle partielle, flottement entre norme et état mystique, ce degré zéro de la norme, cf. l'exonération mystique corporelle chez de Certeau au cours de l'exploration des "autres" intentionnalités...

 

 

 

 

Pour Hüsserl, dedans et dehors sont enchevêtrés, le Körper (qui se distingue de l'esprit) n'est pas la chair (Leib) qui a une composante interne et une composante externe à cette limite arbitraire de notre "Moi". Ces deux composantes sont déliées dans la "maladie mentale". La parole est donnée à cette chair externe "normalement" intégrée: l'Autre, das Ding, ce noyau interne d'altérité chez Freud, s'exprime de façon "externe", "furtive", "insaisissable".

 

 

 

La phénoménologie, comme paradoxalement l'immunologie, doit admettre l'enchevêtrement de l'interne et de l'externe, leur composition. Où on s'aperçoit que l'"auto-immun" n'est que réaction à de l'interne modifié par l'environnement...

 

 

 

Merleau-Ponty parle de "chair du monde". Il y a dans l'hallucinatoire une perte de l'intimité, de l'unicité de la chair, dont une part devient anonyme. Forcluse ? Intrusive ? (cf. J.-L. Nancy). La chair est dissociée, dans un vécu d'une expérience de déshumanisation. Et la non-réciprocité de la rencontre entre halluciné, transparent, et autrui hallucinatoire, spectral, fait vivre une situation d'intrusion: "mes pensées sont connues", "devancement" des pensées, "la voix c'est ce qui est avant de parler", dit un patient à l'auteur.

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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 09:44

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Concevoir ce que la langue en général, et la notre en particulier, ne conçoit pas, dit Roland Barthes dans L'empire des signes ; comme un verbe qui serait à la fois sans sujet, sans attribut et cependant transitif, c'est-à-dire un acte de connaissance: cette imagination nous est demandée devant le dhyâna indou (racine dhyâ), origine du dzong tibétain, du zen japonais, "que l'on ne saurait évidemment traduire par méditation sans y ramener le sujet et le dieu". Olivier Lacombe distingue, avec Cankara (L'Absolu selon le Vedânta), trois types de méditations pieuses, upâsana et son aspect dévôt, d'adoration; vidyâ qui marque la participation à la Suprême Sagesse; et dhyâna qui marque l'aspect de recueillement et de fixation aboutissant à l'intuition, c'est-à-dire à la connaissance des profondeurs métaphysiques de l'existence, l'intuition étant entendue comme une participation, à la fois intellectuelle et affective, à son objet: "Du Brahman à celui qui médite il n'y a nulle distance à combler, nulle opposition d'objet à sujet, mais il est le soi-même universel et donc plus nous-même que nous-mêmes".

 

 

On obtient la dhyâna, la méditation yogique, dit l'Içvara-gîtâ citée par Mircéa Eliade dans Patanjali et le yoga, sur un espace de douze prânâyâma, en prolongeant la concentration (dhâranâ, de la racine dhr, "tenir serré", fixation de la pensée en un seul point) sur un seul objet. La dhyâna est pour Patanjali un "courant de pensée unifiée", aboutissement d'un continuum de l'effort mental, mettant en oeuvre le continuum correspondant des organes mentaux de plus en plus "internes" du corps subtil (manâs, citta, buddhi, etc...), permettant une "pénétration" de l'objet. Cette pénétration, poursuit Eliade, est processus magique (puisque re-mettant en relation), ne peut se concevoir ni sous les espèces de l'imagination poétique, ni sous celle d'une intuition de type bergsonien: ce qui distingue la méditation de ces deux états irrationnels, alors que la méditation touche à la chose, c'est sa cohérence, l'état de lucidité qui l'accompagne et ne cesse de l'orienter. Le "continuum mental", en effet, n'échappe jamais à la volonté du yogin (le jivâtman, en d'autres termes, "tient toujours la gouverne" dans l'âtman), ne s'enrichit pas latéralement par des associations non contrôlées, des analogies, des symboles, etc...; la méditation (qui en celà est technique "archaïque" en amont de la psychanalyse classique) est un instrument de prise de possession du réel .

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 14:57

Le Monde des Livres, 4 avril 2014

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L'écriture de M. Duras, comme un secret à lire, et qui se transmettrait, et est-ce bien une question de génération ? Une conception mystique de la parole et de l'écriture, qui en atteignant au silence touche à une vibration à la fois étrangère et intime à soi, qui fait advenir ce qui en soi justement est étranger aux limites de la famille, par son exposition à ces espaces lointains ou étranges. Une conversation brisée par la distance, que le lecteur peut rejointoyer à son propre. Des textes qui font et silence, et tumulte du sacré.

 

 

Une seule écriture qui cherche à dire ne saurait prétendre à gouverner quoi que ce soit. A être en plongée, est entraîné qui veut, qui peut ; l'écriture remonte l'ordre que donne l'écrit : toute phrase en est mystique. Sentiment d'être élargi : dans le village, on ne vit pas entre les rues des morts. Cartes mentales du langage, et non-universalité des concepts en résultante, notre plissage n'est pas homogène à ce qui fut, notre être est toujours à la lisière. La langue est bien mère évolutive, énergie ancrée, et mère culturelle qui sculpte le mental, en retour ; elle est pulsion à la jonction du corps évolutif génétique et du corps culturel. Son refoulement serait-il le constitutif de la pensée ? Alors, cette « mystique » que nous porte le langage n'est qu'émergence / repliements d'une énergie qui se serait là lovée. Lignée animale, la langue n'aurait que 60 000 ans chez sapiens, presque aussi peu que l'écriture... Entremêlement, scandé sans doute de « sauts » évolutifs : pulsion de reproduction des corps, libidinale ; et pulsion du langage, et la reproduction culturelle. S'il n'y a pas de langue chronologiquement originelle, ancestrale, existe-t-il une langue contrepoint (et synchronique) ? (Comment le langage est venu à l'homme, J.-M. Hombert et G. Lenclud). Là où (une certaine) psychanalyse suppose une division interne du sujet, l'oeuvre littéraire devient, s'inspirant de la théorie des univers parallèles associée à l'étude des quanta, un monde intermédiaire entre nos existences plurielles (P. Bayard, Il existe d'autres mondes).

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 19:21

Entre le signifiant et le signifié, un acte, un yoga,
un non-énonçable (aviapadesya)
qui (gouverne) l'Être

 


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La verbalité ne suffit pas quand il s'agit de saisir le rapport (sambandha) liant (sans doute) le signifiant (vâcaka) et le signifié (vâcya). Il ne peut l'être sans un autre moyen de connaissance, c'est-à-dire sans le contact sens-objet.

En justification d'une psychologie holistique travaillant aussi l'empathie et le corps, le rasa; car un acte (karma), c'est quand le mental (manas) établit une connexion (yoga) entre les objets (artha) et les organes des sens (indriya).





Catégories de langue et catégories de pensées en Inde et en Occident
François Chenet, Michel Hulin, Johannes Bronkhorst, Lakshmi Kapani, Victoria Lyssenko, Jean-Marie Verpoorten
L'Harmattan 2005

 

 

 

 

"La perception, qui est la connaissance produite par le contact de l'organe des sens avec l'objet, n'est ni énonçable, ni susceptible d'erreur et repose sur une certitude définie". La perception sensible (pratyaksa, devant les yeux, expérience directe) vaut pour l'instant premier de la perception, c'est-à-dire au palier de la sensation. Elle est synonyme de sensation, ou contact brut avec la chose. "Ce qui naît d'un contact entre le Soi, les facultés sensorielles, l'organe mental et l'objet est autre (que l'inférence)". Ni le sens externe, ni le sens interne (manas) ne peuvent avoir cette fonction de délimitation de l'objet, et encore  moins le mot. Evanescence du photon et disparition de la perception de l'objet, un moyen cesse d'exister quand sa cible est atteinte.



La perception est autre chose que la dénomination, et le langage est inférence (le monde, qui est dénomination, est l'"infralunaire" plotinien de la perception); mais le nom de l'objet, par cette inférence, n'est pas à même d'en  dissimuler la forme. Avyapadesya s'applique au mode ou au stade pré-conceptuel de la connaissance, tandis que vyavasâyâtmaka s'applique au mode ou au stade conceptuel; mais si l'on tient les objets extramentaux (artha) comme des noms par essence, et sans plus, alors la sensation alocana (sans illumination) qui porte sur eux porte aussi sur des noms: "énonçable" se dit d'une connaissance qui accède au niveau d'objet de mot". Questionnement, alors, du commentateur du nyâya: la connaissance perceptive a-t-elle deux sources, le contact sensoriel et le mot ? Une connaissance sensorielle, et une connaissance verbale ? De "non-énonçable par la parole", avyapadesya deviendrait alors "non-définissable".

 

 

lacanien est ce fragment du réel qui résiste au langage, et persiste dans le Moi ! C'est par le biais du langage que surgit l'idée de Moi, des Moi, dans une chaîne fractale, peut-être celle des réincarnations du samsâra, cet atelier des Moi, en autant de découpes itératives dans le Réel; la pensée ne met en place que des états provisoires dans le temps et l'espace, elle est une faculté catégorielle, un processus d'étai du réel, une vérité mondaine d'enveloppement, une limite métastable.


 

Il n'est d'autre accès au Brahman, absolument hors toute catégorie, que l'expérience directe, expérience d'ordre métalogique, par-delà tous les pramânas (car "la métaphysique est la science qui prétend se passer de tous les symboles", Bergson). La pensée indienne trahit elle aussi une indéniable dépendance par rapport à la structure de la langue sanskrite, mais ne s'est pas fourvoyée dans les impasses de la pensée occidentale; les normes linguistiques et culturelles ne sont que "des échafaudages provisoires, radicalement inadéquats à épouser la vraie nature du réel et à livrer accès à son sens ultime. L'Inde est davantage avertie de l'incogniscibilité ultime de l'être; en Occident l'être s'est vu investi de l'effectivité qui n'appartient qu'à la réalité concrète du monde".

 

 

notes intégrales et liens ici


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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 19:24

Notes autour de
Rituals of Dying, Burrows of Anxiety in Freud, Proust, and Kafka:
 Prolegomena to a Critical Immunology
J. Türk
The Germanic Review
2007 pp 141-156

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L'immunologie est-elle une propriété intrinsèque de tout système complexe, sujet, psyché, littérature, ou du ressort du seul vivant ?  L'immunité n'est propriété vitale que de part la limite que le vivant s'auto-administrerait, de quel type de mémoire l'immunologie des systèmes complexes nous parlerait-elle ?  L'immunité psychique aurait-elle pour finalité de limiter l'invasion du sujet par un excès de "souvenirs" qui le confronterait au chaos d'un réel par trop soudain - définition du traumatisme - ?

 Face à cette invasion par une agressivité qui n'est orientée vers aucune spécificité de notre être-histoire, mais dirigée sur l'ensemble indifférencié de notre tunique vivant/chaos, nos défenses spécifiques ne sont d'aucun recours, les abandons tragiques de W. Benjamin, de S. Zweig ou de P. Levi semblent signer l'échec de leurs tentatives d'immunisation par la littérature.


 L'angoisse est maternelle, maternante, cyclique, la frappe de l'angoisse est sans imagination; que serait d'ailleurs une anxiété à visée spécifique sinon une phobie ? Une anxiété dirigée ne relèverait-elle pas du domaine cognitif et comportemental plutôt que de celui de la psychanalyse ? Si le sujet a bien une mémoire, l'être lui, navigue dans un répertoire psychique continu et complet.

Une vision par trop immunologique, éducative de la psyché nous ramènerait à un processus de reproduction pure, normatif.  Le moi immunologique s'éduque au contact de l'épithelium thymique, dont les "auto-antigènes" sont conditionnés par la méïose, ce mélange en partie aléatoire et accidentel entre gènes d'origine maternelle et paternelle; il s'ensuit au niveau du thymus, au sein du répertoire dont chacun de nous est doté par le patrimoine de l'espèce, l'élimination des clones lymphocytaires par trop enclins à reconnaître en nous la part de père et de mère. Reste alors au petit d'homme à faire fonctionner au contact de l'environnement l'image en lui qui relève du fragment de père-mère dont il n'a pas hérité; en quelque sorte le réseau antigène-anticorps caractéristique de chaque individu immunologique est  l'espace intermédiaire laissé ouvert non seulement par les autres de l'espèce mais aussi par une part libre de sa généalogie directe.

 

Ainsi l'éducation immunologique de l'ego est-elle le contrepoint de l'acquisition du langage, dans la mesure où la mère va imposer sa propre découpe du réel par les signifiants à son nouveau-né. Dans l'acquisition du langage, les écarts aux objets, les "gaps" au réel seront constitutifs du filtre culturel maternel. Notre répertoire immunitaire fonctionnel se libère partiellement de la généalogie, tandis que notre péché originel psychique est celui de la matrice; nos souvenirs immunologiques sont à venir - et prolepses -, nos souvenirs psychiques seront à jamais analeptiques. La mémoire du sujet, comme les dimensions de temps dans lesquelles il navigue, sont des systèmes à facettes. La littérature peut-elle rejointoyer ces deux systèmes égoïques majeurs ?



 

Faire oeuvre d'historien ne signifie pas savoir "comment les choses se sont réellement passées".
 Cela signifie s'emparer d'un souvenir, tel qu'il surgit à l'instant du danger.
Walter Benjamin

 

 



Récupération esthétique du passé, épiphanies esthétiques proustiennes, exercices esthétiques pessoens, la réassociation de l'affect à l'objet, qu'il soit distant dans le temps et travaillé au télescope du roman, ou décortiqué dans l'immédiat au microscope du poète, contribuent à la cure du moi traumatisé, et rendu discret. Comme le note Proust, cette expérience de l'esthétique retrouvée relève de "forces anonymes" qui cotoient l'énergie de déliaison en circulation chez le traumatisé (ces phénomènes de réactivations ou "flash-backs" incontrôlés, qui seront maîtrisés a posteriori par leur mise en représentation progressive).

 

 

Ces forces anonymes à l'oeuvre sont elles primordiales à la nature, ou plutôt secondaires aux déliaisons successives à la matrice primordiale, placentaire, qui caractérisent la navigation sociale du sujet ?  S'il faut considérer une réelle force positive et anonyme motrice de la recherche esthétique, ne faut-il pas se référer à cette dimension "supralunaire" plotinienne de la pronoïa plutôt que d'ériger en contrefort de l'affect un mal constitutif ? Cette pronoïa qui représente l'état fondamentalement "lié", et qui encore gouverne l'être-sans que nous sommes devenus, redonnant par la littérature et l'art  des formes aux affects. La littérature agissant en médecine émotionnelle, mais conditionnée aux affects vécus, le réel se façonnant par cette mise en forme des affects déjà individuellement expérimentés, plutôt que par  une créativité dirigée et anonyme.

 

 

Ne s'agit-il pas de récupérer, de réactiver une approche de la forme de la mort, qui nous a été si précocement barrée par le langage ? Ne s'agit-il pas, comme dans tout conte initiatique, de retrouver les ponts et les sources qui font lien avec un état plein que l'interdit même de la notion de mort baigne de l'oubli ? Il y a sans doute une dimension d'atteinte à la connaissance du mal dans la stratégie de répétition compulsive du traumatisme que présente J. Türk, mais sans possibilité d'immunisation. Chaque mort est spécificité fondamentale du sujet,  il n'existe pas de rituel de mort, loin les perspectives cognitives qui ne visent qu'à fixer le sujet traumatisé dans une norme victimaire.

 



 L'Asie, elle, explore la mort à l'entrelacement continuel, sans pathos proustien, sans autruchisme kafkaïen, sans pansement culturel freudien; car le reste inhérent à notre mort est en nous et gouverne notre voyage: l'"analepse proleptique " de J. Türk est corporelle, plus que littéraire et symbolique. Une immunologie n'existe que d'un extérieur, et c'est un interne en abyme qui nous gouverne, notre angoisse ne s'appliquant qu'au réseau d'images internes des événements, qui nous constitue. L'immunologie ne s'applique pas au sujet psychique, dont les réseaux de limites relèvent d'une représentation, d'une construction.

 

 

 

La vie est élaboration d'un système immunitaire inefficace, d'un terrier kafkaïen. Dans le trauma, l'énergie douloureuse circulant entre les fragments dissociés du sujet rend le monde à la fois envahissant et disjoint, cette subjectivité traumatique est non linéaire, et non accessible au linguistique. L'anxiété et la répétition reposent, elles, au coeur de nos capacités linguistiques, reflet de l'interdit culturel précoce à toute une gamme de facettes de l'objet; nous ne pouvons nous immuniser ensuite que contre les facettes du réel restées apparentes, et d'autres processus sont nécessaires, au delà de la représentation et du cognitif, pour accéder à nouveau aux métamatériaux éclipsés à nos sens. L'élaboration d'un système immunitaire n'est qu'une survivance à l'écart de l'être, et non une exploratoire; une immunologie psychique n'est qu'une "poétique de la frayeur", une anticipation de la maladie contre laquelle on n'aura aucune prise, un refuge dans l'affect pur, sans ressources sémantiques.

 

 

Les limites que nous nous façonnons  portent en elles et oubli du bain du Léthé et quête d'immortalité. La mort est un phénomène subjectivant et non-spécifique, l'essence du traumatisme est sa répétition, la répétition permet l'accès à l'espace empathique "ça ou la mort", mais aucune immunité psychique ne s'exerce à ce niveau global et tissulaire de l'être, cet état du sans inter-règnes où environnement et soi s'interpénètrent. La réponse immunitaire est du domaine de la reconnaissance et de la forme; la mort, elle, de celui du changement de système de formes. Une impossible immunologie, peut-être, nous prépare-t-elle à un futur possible; et s'il faut nous immuniser, c'est bien contre la forme, non contre la mort.

 

 

analyse complète

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 13:48

La lecture du vedanta est un programme expérimental

 

O. Lacombe

L'Absolu selon le Vedanta

Paul Geuthner 1937

 

samsara-3201.jpgphoto@alcoodoc

 

lien

Mâyâ comporte un double pouvoir: pouvoir d'obscurcissement et pouvoir de projection dispersive

 

Le monde extérieur est le monde de MÂYÂ, que l'on peut considérer comme un réseau de limites, limites des règnes, des espèces, des individus, du moi. La limite n'est ni être ni non-être; ce réseau de limites ne s'étale pas sur un seul plan: il a une profondeur, ses déterminations se hiérarchisent depuis la plus haute qui est l'Absolu lui-même en tant que reflété sur MÂYÂ. Dans cette structure du monde englobante et en metalepse , la réalité est dans ce contenant ultime, cause de tous ces effets, émanation dans l'infinité des formes de l'univers sensible, et pas dans le spectacle que nous percevons et qui nous possède.

 

 


MÂYÂ est pouvoir magique, pouvoir d'illusion, illusion cosmique, de caractère collectif (qui la distingue donc de l'hallucination); c'est littéralement "l'art de projeter des formes", ou la dispersion du Brahman dans l'infinité des formes de l'univers sensible.

 

 

 

La limite n'est pas de l'être, elle marque un simple arrêt dans la dispersion pure du non-être. Il y a invariance d'échelle de l'Être entre l'état contracté et l'état dispersé, l'individu relève trop souvent - dans la seule réalité des frontières qu'il s'impose - d'une invisibilité métaphysique.

 

 

 

La métaphysique en devient testable, évolue vers une science expérimentale. Corollaire de l'absence d'inter-règnes, le savoir retourne à un état indifférencié, l'outil de la science métaphysique est ce regard intellectuel "ample et pénétrant".

 

 

L'Être est à la Maya ce que le Sujet est au Moi, ce que la psychanalyse est à l'existentialisme

 

 

 

SAT 

 

Le Vedanta est une philosophie de l'Être. Sat est l'être, l'esprit, l'absolu et le dieu personnel, le salut. Cankara construit sa doctrine totale de l'être autour de la notion de calme, de paix, et de profondeur. L'être est d'actualité pure, et sans dénivellation ontologique. L'être est une profondeur, un non-asujettissement à la limite, une absence de conformité à toute limite. L'être est simple, plein, infini; une essence, une contenance, et une invariance d'échelle de l'être. La contenance n'est pas un contenu brut, qui dépendrait d'une limite, mais une capacité de manifestation, qui se révèle dans ces instants ou pèse toute l'infinité. La contenance est plénitude structurale, simplicité et circulation du rasa. La substance, selon Kant, est "cette inconnaissable profondeur située à jamais derrière l'humanité connaissante et la poussant toujours plus en avant". Sat est plénitude apaisée, sans dissociation, sans fusion, sans appauvrissement. Ni schizophrénie, ni cotardisme, ni handicap, qui relèvent du réseau des limites, même s'ils tendent à les repousser (la psychose est cette fermeture de la faille du manque sur le chaos, sur l'absolu, dans une visée de tarir l'angoisse).

 

 

Il n'y a pas une réalité extramentale à laquelle notre pensée deviendrait plus ou moins conforme, mais notre connaissance spontanée adhère au contraire à son objet. Il n'y a pas de fusion désubjectivante à l'absolu: "la notion de pot est transitoire, pas celle de l'être", l'être porte en soi la très rigoureuse nécessité du principe d'identité, la différence est dans la fissure, la faille qui introduit la dualité (lien bheda); l'objet discret de la philosophie indienne est ce qui n'est pas, et dans un travail de ce qui est le contrepoint englobant du Moi, le pouvoir de nier le non-être objectif détoure l'absolu.

 

 

Le guru surimpose à l'absolu des formes de moins en moins limitantes qu'il nie les unes après l'autre; il propose des symboles de plus en plus transparents, qu'il retire l'un après l'autre. Démarche anarchiste, dépouillante, chemin mystique, nihilisme progressif mais conditionné, bayesien, étayé.

 

 

Sat est l'acte pur, l'acte apaisé; le karma est détente, dégradation de l'acte

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 12:10

samsara-3366.jpg photo@alcoodoc

 

Freud voulut coloniser l'Inde qu'il refoulait, Bose négocia, Gandhi s'imposa à l'Oedipe, se déclarant déjà femme. Heureusement le bouddhisme avait préparé la Terre-Mère

(keep walking in the inconscient)

 

 

autour de 

Savoirs en dispersion: la domestication indienne de la psychanalyse

M. Renault

 La Revue des Livres (RdL)

n°5 mai-juin 2012

 

et de

Bouddhisme zen et psychanalyse

D.T. Suzuki, E. Fromm et R. de Martino

puf 1971



 

 

 

1. UNE REDUCTION DU PERE  EN TERRE HINDOUE

 

Un retour au sous-continent de l'inconscient ! Peut-être Vienne ne fut-elle finalement qu'un organe de l'inconscient, qui se retentait sans l'avouer à son corps tissulaire, "Christophe Freud redécouvrant le passage vers l'Inde", comme le dit joliment B. Breytenbach... La  position de Freud contre le "sentiment océanique", son retrait envers occultisme, le mysticisme, et même l'hypnose, n'était sans doute que de principe, et moins une position personnelle qu'une stratégie, car le fondateur de la psychanalyse craignait que l'adhésion à ces concepts par trop "orientaux" ou "surnaturels" puisse contrarier l'ambition qui fut toujours la sienne de développer une technique véritablement scientifique. Mais Freud était pourtant bien perméable à ces influences alors prégnantes en Europe, et A. Nandy1 pose bien ce point dans son ouvrage d'une contradiction intime entre un Freud romantique, guérisseur holiste, et un Freud positiviste, soucieux de dépouiller sa science de toute "Weltanschauung", philosophie de la vie, conception du monde. Et parmi les analystes principalement anglo-saxons qui prolongèrent l'oeuvre de Freud, nombreux sont ceux qui ne renièrent plus les apports "orientaux" à leurs théorisations (Winnicott, Bion, et en France Green), mais dans cette époque qui allait voir déferler le mouvement de contre-culture américaine issu de contacts nouveaux avec une Inde "powerflowerisante", et retentissant de slogans tels que "l'ashram plutôt que la psychanalyse", l'aveu de ces apports-là était plus aisé. On pouvait également se démarquer alors plus clairement des vieilles ambivalences d'un Jung à l'égard du "bon sauvage indien"...  Il n'en reste pas moins que le mouvement peu connu de la psychanalyse occidentalisante vers et en Inde, "tentative psychanalytique" entre outil colonial et voie de libération, est tout-à-fait original; le "retour" de la psychanalyse en Inde fut bien l'épopée - toujours en devenir - de sa ré-immersion dans ce tissu de monde, peut-être plus d'ailleurs qu'une forme de critique sociale, exceptée celle du système colonialiste alors en vigueur.

 

 

La première société psychanalytique "hors du monde occidental" est bien créée en 1922 à Calcutta, et présidée par Girindrashekhar Bose, jusqu'à sa mort en 1953. Comme le souligne S. Kakar, un des psychanalystes indiens les plus renommés (mais aussi sans doute un des plus "occidentalisés"), les cultures non-occidentales représentaient alors, pour les pionniers de la psychanalyse, des continents noirs à annexer comme celui de l'inconscient ou celui de la sexualité féminine. Les colonisés, eux, tentaient de s'émanciper d'un père blanc imposé, et saisirent l'outil qui leur tombait entre les mains; la psychanalyse formait avec le marxisme une des plus puissantes critiques de l'"occidentalité", mais n'en demeurait cependant pas moins ambivalente, en se nourrissant de la sphère bourgeoise européenne... Bose sut exploiter ces contradictions internes à la psychanalyse, la réinscrivit dans une philosophie de la vie, dévoilant en quelque sorte le moi secret de Freud, selon A. Nandy. Bose continua à faire usage de l'hypnose, et l'introspection, ancrée dans la culture indienne, fut la clé de sa technique thérapeutique. Il remit l'Oedipe en question, mettant au premier plan le désir originaire d'être femme en strate profonde de la psyché, qui conduit l'enfant à souhaiter la castration de son père, remplaçant l'angoisse par le désir de castration. Il oppose ainsi, reprenant le concept de Mother India (ou de la femme en continuité du divin), des limites culturelles au désir universaliste de la science de Freud. Plus largement encore, et plus loin que l'opposition Inde/Occident, ne s'agit-il pas d'un renversement de paradigme, avec une détermination culturelle du modèle pulsionnel, plutôt qu'un étayage d'une culture autour de pulsions innées comme le suggère Freud ? Ou aux profondeurs du psychisme est-il bien ce désir de lien maternel, comme le suggère Sloterdijk développant son concept des sphères primordiales, en particulier autour du plus refoulé peut-être de notre être, le placenta? Les cultures de Terre-Mère ne seraient dès lors plus rejetées, comme le pensait Freud, en dehors du savoir psychanalytique, ni considérées commes ces cultures en situation régressive par rapport aux civilisations patriarcales; et l'exploration des "pensées archaïques" n'est plus de nos jours un interdit pour certains analystes kleiniens ou winnicottiens, bien en amont de l'Oedipe...


 

Cette affirmation d'un monde féminin mis à mal par un père dominateur étranger, cohérente d'ailleurs avec l'idée d'une androgynie comme figure de complétude dans l'hindouisme, aurait pu diffuser à toute l'Inde cherchant à se libérer du joug anglais; Gandhi d'ailleurs put déclarer publiquement qu'il était "psychiquement devenu une femme"2, refusant de lutter contre le colonisateur sur son terrain de l'hyper-masculinité, mais plutôt  convertissant la pulsion libidinale, où sont intriquées sexualité et violence,  pour effectuer une traversée de la violence, comme on traverse la douleur, le deuil ou le traumatisme...  On pourrait imaginer là une interrogation en prolongement sur un des postulats-clés de Freud, la pulsion de mort, dont l'existence est discutée aujourd'hui: l'étude de sa réception dans le sous-continent qui est aussi celui de Shiva, créateur et destructeur composite, permettrait peut-être d'avancer sur le débat entre le caractère intrinsèque à la psyché ou le déterminisme culturel de cette "pulsion", et de discuter plus avant la question soulevée autour de Bose, celle de l'universalisme supposé de la théorie freudienne versus l'impact des limites culturelles sur la psyché même. Mais le mouvement bengali, auquel participe Bose, cédera le pas au gandhisme et à son ascétisme, puis, à partir de la fin des années 50, les psychanalystes indiens se conformeront aux courants dominants de la maison anglo-saxonne; et il faudra attendre les post-colonial studies des années 80 pour qu'émerge à nouveau un questionnement réellement autochtone dans un débat majeur dont l'occident ne soupçonne pas encore l'importance... (sur la notion de Soi par exemple, confrontée à la notion sanscrite de Jivatman).

 

 

 

 

2. UNE MÊME TENTATIVE DE LIBERATION DE L'INCARNATION

(bouddhisme et psychanalyse en traversée de la séparation primordiale)

 

L'"Occident" oppose, l'"Orient" lui accepte, nous dit D.T. Suzuki, cette subjectivité absolue qui ne fait pas le sujet simple spectateur de l'objet, à qui ne suffit pas non plus le regard inversé des mystiques face à l'objet, mais qui abolit la distance sujet-objet. Freud analysa en biochimiste la psyché, les enzymes-pulsions devinrent les ponts retrouvés entre le sujet et l'objet qui n'en restaient pas moins discrets, gouvernails de nos limites jamais défaites. Mais la réalité ne peut s'atteindre par la dissection; sujet et objet fusionnent par le yoga de chaque acte. Par-delà cette opposition, on peut cependant considérer la psychanalyse, comme la tentative Zen  d'atteinte au silence, à la désincarnation, au contrepoint de la chair3, en tentative de libération du Moi des dualismes, de la matrice-génération, des limites corporelles de l'incarnation où nous a plongé la religion judéo-chrétienne. Psychanalyse comme Zen prétendent conduire à la transformation par la simple connaissance, et l'association libre, voie d'accès à l'inconscient, s'oppose au dualisme et aux interdits de la logique, à son carcan, à ses lacunes qui créent la distance sujet-objet. Dans la théorie de Freud, ces éléments de proximité avec la pensée orientale étaient cependants plus implicites qu'explicites, plus... inconscients que conscients !


 

La naissance physiologique est le contraire d'un acte, ce phénomène qui lie; la naissance est la mise sous contrainte d'un fragment-monde à une culture-généalogie de l'agir et de l'oubli, dont l'écrit et l'institution seront bientôt les paradigmes5; la séparation nous jette dans l'intellectuation, rançon de notre réflexivité. La souffrance commune de l'homme de culture occidentale est celle de l'aliénation de lui-même, de son prochain, de la nature; c'est l'absence de joie au sein de l'opulence, absence de plaisir, que Freud cherchait à redéployer dans l'apaisement de la tension: accepter le bien-être, et non se guérir d'une quelconque maladie. La libido et l'Oedipe, cependant, n'étaient encore que "tangents" à l'immersion dans le bien-être d'un homme total, en accord retrouvé avec la nature, surmontant l'expérience princeps de la séparation d'avec la Terre-Mère... Car de placentaire et amniotique, par rupture du cordon et respiration, dans l'incomplétude de la mère totalitaire qui s'instaure, l'homme atteint à un souffle qui n'est bientôt plus "l'arc-en-ciel spiralé" qui unit à l'univers; il faudra alors à l'homme-des-limites que nous sommes devenus, à l'animal-à-la-peau-médiate, ré-apprendre la résonance du bain primordial4. Après celle déliaison primordiale, n'importe quelle autre rupture des liens devient possible, moyennant certes un gain d'activité originale à chaque étape... Deux voies peuvent alors être explorées ou empruntées par le moi souffrant, celle de la régression au pré-né, condensation placentaire, ou celle du devenir totalement-né mystique, expansif; entre circule le sujet. La vie en devient l'expérience à venir qui nous permettra de renaître, mais la plupart d'entre-nous mourrons avant que de n'être nés; certains, dans leur désir étonnamment précoce de retour au sein-mère, développeront leur folie propre; d'autres régresseront plus tardivement, d'autres aussi iront au suicide; la plupart resteront esclaves dans leur position déliée, névrotiques, border-line à l'attachement maternel excessif, ou pervers à l'image paternelle démesurée. 


 

Tout homme est religieux en tentant de répondre à la question de l'être-nature qui se transcende par sa vie consciente elle-même, par sa réflexivité, par sa conscience-ego. Depuis le narcissisme primordial, constitutif du délié de la naissance, chacun viendra à se poser la question "qu'est-ce que la vie ?", et s'abandonner parfois à la sécurité de sa religion secrète ou de sa folie privée, y donnera sa réponse créatrice personnelle, son symptôme-apport en vue du rejointoyage à venir au réel-nature, ce retour au bien-être par dépassement du narcissisme, cette re-liaison qui permettra cependant de continuer à s'éprouver soi-même. Le bien-être est ainsi cette aire de créativité, de transformation de tout ce qui est devenu étranger au monde6. Le XXè siècle fut l'irreligiosité même, possession, prestige, production, l'individu n'y exista plus mais fut réduit à la vie et à la mort des milliers d'objets produits et reproduits7 sans créativité aucune; "l'homme du XXè siècle pensa à Dieu au lieu d'expérimenter qu'il était Dieu". E. Fromm décrit, dans l'histoire des religions, des expériences de retour à un stade pré-humain dans des confréries fusionnelles au cannibalisme symbolique, aux meurtres rituels et à l'anhilation de la pensée des disciples, et leurs résurgences brunes et nazies8; les cultes orgiaques et psychodysleptiques pourraient relever également d'une tentative de régression. Taoïsme et bouddhisme, mais aussi Judaïsme, tenteraient eux une voie vers une unité nouvelle après une "traversée de la séparation", aspirant à un futur nouveau, Tao, Nirvana, illumination, etc... Bouddhisme et Judaïsme abandonnent la volonté d'un Moi, qui doit s'ouvrir, la bulle clivée s'ouvre et s'enfle au monde, le "vide" oriental est ce réceptacle; il y aurait là - dans cette perspective du bouddhisme en tout cas- abandon de volonté narcissique, mais sans danger de régression, et sans idolâtrerie d'un père secourable.

 


 

"Quel était votre visage avant la naissance ?" demande le maître lors du koan.

Nous possédons en nous une matière embrasée qui ne demande qu'à être percutée pour se mettre en direction; une fois mis en doute, l'ego, qui était dans une impasse existencielle entre les seules postures de vanité et de désarroi, reçoit ce choc et s'ouvre, meurt dans le soudain et grand réveil, ses anciennes membranes retournées et en cendres deviennent source du Tout.

Le Moi comprend alors qui il est, et sait où il sera.

 

 

 

 

 

 3. LA PSYCHANALYSE AU RISQUE DU SANSCRIT

 

 

L'abord de la notion de Soi dans la tradition indienne est riche d'enseignement quand on la confronte aux données de la psychanalyse. Les disciples anglo-saxons (Winnicott, Bion), et A. Green par exemple en France, développeront des concepts (espace intermédiaire, diachronie) qui reformuleront sous le "facet-design" oriental, et non plus avec la linéarité des stades de développement freudiens, certains concepts de la psychanalyse. L'approche comparative par le sanscrit de la philosophie indienne, telle que développée par exemple par F. Zimmermann à l'EHESS, permet d'intégrer les concepts de connexion (plutôt que de causalité), de lien instantané sujet-objet via les organes des sens (plutôt que de représentation de l'objet), de conjonction signifiant-signifié-chose. On peu ainsi peu-à-peu proposer une intégration de certains concepts psychanalytiques et indianistes de la personnalité, malgré l'illusion occidentale de la notion de moi, qui relève de la maya, ce "réseau de limites" selon O. Lacombe, et dans une conception du temps en succession d'instantanéités sans lien de causalité9.L'immunologie du Soi, par certains aspects, rejoint cette recherche. Enfin, dans certaines situations extrêmes difficilement théorisables et mal abordables par la psychanalyse (psychose, traumatisme, camps, amour, handicap, douleur, mort), l'approche des "philosophes de l'immanence" de la "lignée bergsonienne" (Deleuze, Canguilhem, etc...) "et donc" influencés par la philosophie orientale, semble  pouvoir proposer des approches pertinentes et originales de la compréhension de ces phénomènes.


 

 

 

1. A. Nandy, The Savage freud and Other Essays on Possible and retrievable Selves, Nex Delhi, Oxford University Press India, 1999

2. L. Boni (dir.), L'Inde de la psychanalyse. Le sous-continent de l'inconscient, Paris, Campagne première, 2011

3. G. Deleuze: la toile d'araignée contient un portrait très subtil de la mouche, qui lui sert de contrepoint; ainsi le "a-" sanscrit n'est-il pas anti-, contraire, mais complément, contrepoint, jugement indéfini qui contient tous les autres possibles, n'implique pas seulement qu'un objet n'est pas contenu mais qu'il se retrouve en dehors de la sphère du prédicat (Kant); limite d'un concept, action positive, mais ce fini n'est pas donné. Puissance positive du a- sanscrit (ainsi AHIMSA, "non-violence", est-il bien plus que l'absence de violence). 

4. Une psychanalyse de poisson serait sans doute plus totale que celle vouée à l'échec d etout amphibien.

5. M. de Certeau, L'écriture de l'histoire, Gallimard

6. De "cotardisation" du soi...

7. W. Benjamin

8. M. Eliade, Naissances mystiques 

9. L'immunologie du Soi, par certains aspects, rejoint cette recherche.

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