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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 11:14
l'outil est post-humain, l'art maintient le lien: Régis Poulet, les grottes peintes, et la géopoétique

notes de lecture, Le vol du Harfang des neiges, R. Poulet 2015, des grottes peintes à la géopoétique. Le postulat de l'ouvrage est dans l'art ou les conditions de réconciliation avec le monde, face au développement de la technique. On est dans l'espace présumé transitionnel de la grotte, au prénéolithique. On serait hors des césures du langage, et hors du confort de non-penser monde du symbolique: pas forcément dans une zone de confort.

 

 

L'outil favoriserait la sélection de caractères qui auraient été létaux sans lui, il est une échappée par l'arme à la sélection biologique... Alors, seule la mort maintient le lien direct à l'animalité, à la nature. L'art est protestation contre cette séparation d'Homo qui survient par rapport à la nature dans le règne de l'outil qui s'organicise ; l'art en jeu, en opposition au travail, à la perte du devenir humain. En « gestion » de la mort et de l'amour, aussi, une animalité qui est signe de présence dans l'univers, « force de l'animal qui ne raisonne pas et ne travaille pas » (Bataille), et un dérobement à l'ordre.  L'art pariétal serait un utilitaire magique autour de la pratique de la chasse, le chamanisme permettrait le maintien de l'accès aux mondes étagés, à l'intrication des règnes, aux transformations, aux formes spectrales. L'art, le rire, l'érotisme et l'ivresse sont des « brèches vers l'intimité perdue » selon une habile intrication de Georges Bataille et de l'Abbé Breuil !

 

 

Car il y aurait une angoisse dans l'accès à la réflexivité, face à la mort, cet irreprésentable - et n'est-ce pas la technique elle-même, plutôt que l'incompréhension et la crainte, qui isole les vivants des morts ? - « Un interdit enveloppe les morts », littéralement... un linceul d'outil Est alors invoqué l'inaltérable de la forme animale. Quand la destinée personnelle se sent captable par un chaos transcendant, la réflexivité elle-même se renforce face à cette perte du bain animal, mais la création signe la conscience d'un Réel intangible, dans une réponse de l'art, qui « colmate et révèle en même temps». L'art maintien le lien vers une réalité autre que celle que les sens font percevoir, dans la « spiritualité », c'est-à-dire cette activité de l'esprit non dévolue à la technique, dit J. Clottes.

 

 

L'auteur fait l'hypothèse d'un processus hallucinatoire négatif dans cet art pariétal. La grotte, refuge du négatif, prolongement du sommeil, régression utérine ; la grotte, réaction de clivage à la souffrance. Où l'on rencontrerait Green et Ferenczi dans un processus primaire de réaction à la souffrance, et non  l'océan de dopamine chamanique d'hallucination positive de l'expérience de satisfaction. L'hallucination positive est un "plus que perçu"; l'hallucination négative ouvre au non perçu, l'art serait technique archaïque de l'enstase, fuite dans la matrice, la grotte, en ermite, dans une psychose blanche. Il y a fuite motrice de l'ermite qui soutient son hallucination négative par l'isolement ou l'errance, comme il y a des fuites toxiques du chamane, par investissement latéral de l'hallucination positive. L'abus perceptif peut également nous obliger à l'hallucination négative pour préserver notre continuité: en la grotte, cet espace intermédiaire entre la réalité psychique interne et le monde externe où évolue l'individu, cet espace du jeu créatif, culturel, potentiellement sacré. Un retournement du feuillet sensitif, excitable, vers un intérieur, entre intraperçu et extraperçu, « entre » organe interne et indriya, un intermédiaire qui permet en fait la continuité des perceptions du monde, malgré l'outil qui s'impose, malgré ce post-humain moteur de l'outil qui entrave la perception immédiate ; l'espace intermédiaire offre au Soi une possibilité de développement en continuité dans la Maya des espaces.

 

 

L'espace intermédiaire et son hallucination négative sont-il constitutifs, reliquats d'un état antérieur, ou processus de sauvegarde de la continuité psychique et évolutivement secondaires à la mise en place chez Homo de la pensée réflexive ? Comme une sauvegarde dans l'habitat chtonien. Le mythe devient objet transitionnel collectif (Green), sa perte est possible sans deuil, elle surgit même à plusieurs reprises dans le parcours de l'individu, il ne s'agit pas d'une religion, l'art n'est pas rite. L'inquiet ou le scientifique redécouvrent les mythes, vivent les rêves, sondent le négatif, tendant au continu qui étaye.

 

 

Invention de l'art, et géopoétique, dit R. Poulet : deux événements pour entrer dans une situation nouvelle, passer à un autre état. Kenneth White fonde ce concept de géopoétique: une epoche, suspension, introspection, protestation d'un ordre. L'epoche, ou la suspension du jugement des phénoménologistes, ou la passe de navigation des psychanalystes. La géopolitique est une textonique de la terre, post-historique, une thixotropie de la réflexivité: elle ouvrirait l'esprit au texte de la terre. Il y eut l'art comme il y a une rivière près des grottes qui sont ornées, puis une histoire, puis la géopoétique, qui ne remonte pas le cours d'une seule fibre refoulée, mais tout un tissu devenu invisible, un revécu d'expériences non déliées. La géopoétique est désanthropisation : « ni le moi, ni le mot, mais le monde » (White). Quelque chose de la théorie Gaïa, dans cette géopoétique !

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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 14:04
Linda Lê, Roman bipolaire

On est chez bien chez Christian Bourgois, qui imposa Pessoa, contre-courant permanent en lame de fond de l'enfermement. « Publier des livres que le public ne veut pas », mais que notre folie privée, elle, attend depuis toujours. « Editer contre », dit encore Bourgois, oui, mais tout contre. Ainsi vient Linda Le, explorant la double membrane entre le rêve et le réel, renvoyant aux déjantés qui n'en mènent pas large  dans la réalité, mais taillent la zone en hyperfréquence dans le réel. Bipolarité, manie. Dans la réalité leurs voix souvent les assaillent ; mais dans leur Extrême-Orient elles ne sont que langage, parmi tant d'autres, celui d'une foule bienveillante. René Char est en 4è de couverture : « De quoi souffres-tu ? De l'irréel intact dans le réel dévasté » ;  il ne s'agit pas d'exil, mais, au contraire, de retour aux liens originaires, par une faille nouvelle à déployer, et l'accident vasculaire, humoral, végétal, rasique, en sera l'outil.

 

Idyllique Royaume des Mots, tous liés à la mort, et sans pensées morbides. Une encre-chai, l'imprimerie de la vieille cave, secrète. Et dans cet irréel, le sursis semble toujours attribué à quelqu'un d'autre, jusqu'à ce que, enfin, et dans un bénéfice bilatéral, on se sente la force de la solitude. Mother dit !! Le frère jamais venu, l'ami confident éclipsé, il aurait su « te changer », lui, dit Mother ! Tu n'aurais pas été cette pauvre chose entichée de littérature ! Tu aurais vécu comme la majorité des gens ! Mais famille que l'on peut parfois attaquer d'angle, par la béance des non-venus, des disparus, des morts-nés, des égarés, des tués. Nous, du réel, le sursis encore nous semble. Ne pas perdre, à la jouissance du jeu, cet autre qui nous est, et continu; nous nous exilons trop peu, alors pensants, en ce double. Survient heureusement l'ami Roman, enfant sans parents, le dilettante, l'amusant, le bon à rien, dont le rôle est de refuser de rentrer dans le jeu.

 

Exilée, écrivaine, Linda Lê dit le deuil du double en manque fondamental; quelque chose qui nous touche encore – mais d'une manière autre - résiste au détachement que nous avons un jour subi. Chtonien. Aucune nostalgie. Elle aide le le double à gagner le pays où elle ne veut pas retourner. Elle rend les amis amarres à la fiction commune ? Croyez-vous à votre fréquence originaire ? A-t-on un double possible en ce monde, de même détachement ? Donc surgit Roman, sa paranoïa. S'aimer, mais comme des cosmopolites. Hyperfréquences en résonances. Celle du mort ??? Folie, grigris et contre-monde. On se processe à l'autre. En Asie, les voix de Roman l'épargnent, leur niche est pleine, il est sur sa terre à Elle-au-même, il l'avait bien senti, son livre ne s'adressait qu'à lui seul, l'élu persécuté. En Asie-ma foule on s'offre davantage, sans nécessaire socialisation obligée. Toutes les hauteurs sont possibles, l'Asie est modale, elle est notre exploratoire, ici est tonal, forme imposée seule licite. Des voix, pas de mélodie. Surgit un livre en réseau vasculaire modifié, abandon de la quête du jumeau, cet inconsolé nous-même, qui serait tout juste sur le plan d'à côté. Lecteur, tu es le seul survivant. Le livre élance à l'autre comme le cimetière attire à lui, quand pourtant les morts sont les mêmes. Elle : peut alors se lancer seule dans la quête.

Linda Lê, Roman bipolaire
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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 17:50
Loïc Merle: le but à atteindre, post-colonial, de la Grande Révolte

Babel fait sa rentrée: L'Esprit de l'ivresse (Loïc Merle). Trois cent quatre-vingts pages pour quelques sentiments, et une Révolution au passage, mais c'est sacrément appuyé, épaulé, amené, digéré, restitué. Ca tire, ça vient, on s'enferme tous en présent, ignorant le héros du chapitre suivant, rongé dans l'instant au sang des cimes, le mille-étoile, et bientôt on descend, déjà: la mort décide, littéralement, de notre reste. Il est bien tard pour prendre une mer qui le ramènerait chez lui, glorieux, pense Monsieur Chalaoui; mais n'ayez rien à craindre,  ici on compte autrement les talents, ni d'or, ni d'argent. Et l'or - en broquille. Un tome II de L'art français de la guerre, mais en Roman trans-ethnique, la couleur de peau n'importe plus, le centre sédimenté de l'ex-Empire n'est plus que marge du peuple, qui tient l'encre, qui tend au nouvel humus, fort. Les administrateurs sans plus d'Etat de cet avant assailli: "Un goût pour la cendre, dès la fin de l'enfance. Alors j'avais pris sur moi de rallier directement le terme probable, la sagesse et la tranquillité et l'inutilité absolue du dernier âge." La chute de L'esprit reste probable. Convenue. Mais on aura vécu l'émeute. Plutôt que sexe et trimard obligatoires.

 


Empire, Zomia, masse et barbares. Fiction: les révoltes à venir ne seront pas nationales."Eliminant toute trace des mensonges passés me voila femme formée", "offrant gracieusement une fin bâtarde et dégradée", nuit de l'homme contraint, jour de la femme obligée, de la jeunesse plus vive dans ce langage d'enfants à un homme absent. Véritable troisième millénaire, d'un coup: "Les clochards avaient disparu, et on pouvait être seul, rester seul, quand bien même rien de ce qui valait ne se faisait seul". L'homme politique d'hier: de l'intérieur le cancer a cette précision, cette simplicité et cette beauté d'horloger, dont on ne voit plus, chez l'autre, que l'angoisse, la surprise, la désorganisation. Parfois tenter de freiner un peu, dans des aller-retours au corps. Trop tard. On est arrivé, "elles ont toutes doublé ou triplé, leurs personnalités", on observe la liberté bleue vaquer sans nous, comme tous les petits garçons par la fenêtre, l'essentiel est la leçon d'une mémoire vive, douloureuse, je survole maintenant 117 pages trop liées, cette agitation enfiévrée devient par trop "coutume exotique, émotion qu'on n'éprouvera pas", dépendance, on n'y prend plus aucune part, on "voudrait s'y imposer par ses qualités seules, sans avoir à se battre, par la seule pensée", il n'y a plus aucun Guru dans l'époque de ce livre, mais "il est des périodes qu'il faut supporter, où l'absence de son seul amour est comme celui d'un organe qui prend sans jamais rien donner, pas le coeur, plutôt le pancréas, absence qui se fait sentir par des creux dans les journées qu'on ne s'occupe pas de combler". Le père du président absent disparaît, bien sûr, s'efface, apoptosé, au-delà maintenant du spectral, fragments vifs de révolte morte. Alors rien ne vous distrait plus, ni les risques d'une mauvaise rencontre, ni le souvenir confus de la nuit dernière peuplée de buveurs formidables. Le père mort, et une douleur insupportable, aussi, quand même la mère s'oblige à s'opposer, la mère c'est tous les jours ce goût de cendres "comme si la maison venait tout juste de brûler"; alors on rêve "d'une autre réalité (...) où le temps ne serait plus consacré au vieillissement mais à une croissance infinie, non plus à la normalisation mais au développement des qualités les plus singulières, où l'humanité ne serait plus une promiscuité, mais un amour de la pensée". Une oeuvre post-coloniale, comme il en est des post-exotiques, où l'"on teste différentes allures, comme si telle ou telle vitesse pouvait hâter la transformation. Mais en quoi ?" "Dès qu'il s'agissait des corps et de leur volonté propre, la morale n'importait plus, mais le but à atteindre, de la Grande Révolte c'était la leçon".

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24 septembre 2015 4 24 /09 /septembre /2015 14:58
Mathieu Riboulet, Entre les deux il n'y a rien

« La médecine occidentale continue de ranger d’un côté les organes, de l’autre la pensée. Mais le corps a disparu » (Bruno Falissard). Aussi l'ancrage des chairs internes et externes. C'était l'enfance: comme si ces tissus ignoraient le mal, la douleur et la violence pour développer d'eux-mêmes une vie supérieure... Sexe, haine et plaisir fondus, mais sans aucun uniforme, le désir de s’élever au-dessus des choses et de traverser les mers, mais  "dès la fin de la seconde guerre mondiale, le continent à bout de souffle où nous vivons encore" (M. Riboulet, Entre les deux il n'y a rien, 2015)...

 

 

Ceux qui survivent aux pires crimes sont condamnés à les réparer
Saint-Just (1767-1794)

 

 

Cette violence qui fascine de sa "dernière fois" béate et cosmique. Eau de forte. Diagonale continue du sexe et des luttes. "Entre les deux", entre sexe et politique, entre stalinisme et nazisme, entre paix et violence, entre esthétisme et génération, entre le problème et la solution -on fait partie du problème ou de la solution- entre les deux il n'y a rien, sur le moment on le ressent bien, après c'est une question de degré d'étouffement. Guerre, résistance, terrorisme, délinquance. Des Renards pâles qui seraient tous pédés; on n'entend pas les autres chanter.

 

 

On hérite des infamies du siècle. Ca sort de la fumée des crématoires, des diverses résistances nationales, bien sûr des collaborations. Tous industrialisés, tous compétiteurs. Circulent non pas dans l'idéologie, mais dans leur flux discret de l'"économie libre". A croire que le plaisir ne pourrait plus venir que d'une autre planète... que ça ne sert plus à rien d'écrire dans les marges... Pour l'heure 1967-1978, ces failles de violence qui tentent, qui seront étouffées par la "paix" du consumérisme. L'enfant, alors: fascination pour les ruines de guerre en temps de paix. En août 72 aussi, j'étais à Munich, en septembre on a dû nous éviter les informations, chut, chut, chut... Merde ! On peut être étouffé sans trop en souffrir sur le coup. Normalement, étudiants de 1ère ou 2ème année, on est rebelle, il faut un peu d'obscénité pour être vivants, pour de la vraie politique; les lieux où quelque chose manque sont des lieux où l'on sombre. Auschwitz est au rebord de la perte.

 


Alors le SIDA débarque, les débarque de la jouissance. Si on ne peut plus déposer la souffrance, ou donc iront ces forces ? Potes-culs, une litanie de revenants à la Volodine, tout s'érigera sexe, un instant, un jour, danses macabres avant même que de n'être né, bardo, le HIV en arme, sacré télescopage, les yeux de son Martin parlent encore croit-il, le télescopage des violences ne fait qu'augmenter la nature de l'événement: l'absence de sens. Entre les deux... est bien un livre du manque, Auschwitz est l'absence de sexe, la raison n'est d'aucun secours, lieux inconscient, la chute du mur ne règle rien. On aurait dû, au minimum, tout repenser, ensemble avec les morts (...) Refermé sur nos os en mai 45. A quel endroit au juste les choses se sont-elles rétrécies ici ? Tension exacte du corps à ces instants de crise: quand était-ce ? Une vérité: l'assassinat des fils par les pères. Act-Up reprend la violence, légale. On croit se lasser de ses ébats, de cette charge virale, qui, pourtant, incarne.

Mathieu Riboulet, Entre les deux il n'y a rien
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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 12:41
Plaidoyer pour la fraternité d'A. Bidar, en tome II de L'Art français de la guerre

Pour un réchauffement spirituel de la planète: dans Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar ose l'impensable de nos frontières: proposer à la République, avec son nom non-de-souche, de tenter de vivre enfin tout le tryptique de la devise républicaine. D'un côté, "l'occident chrétien", qui à force de chercher l'ennemi de l'extérieur, travaille efficacement à sa propre implosion; d'autre part, les musulmans, qui, dit l'auteur, doivent abandonner leurs rites d'un autre âge, les cinq prières par jour, le halal, le voile, les crachats par terre lors du carême ! Gaulois, soyez Francs, c'est-à-dire libres et épris d'un idéal, au-delà de la religion, au-delà d'un territoire ! Changez d'ère, plutôt que de poursuivre, de vivre et de valider l'implosion de l'empire colonial ! La République est un universalisme plus grand que le territoire, qu'après le XVIIIè siècle les violences coloniales ont fourvoyé (que ceux qui ne se représentent pas la tension vive accumulée depuis le temps de l'Empire lisent L'Art français de la guerre ! Ce mal qui d'ailleurs n'est pas français mais occidental...). Le successeur d'A. Meddeb peut se permettre de réaffirmer l'utopie d'a-culture qu'est la République: spiritualisons nos vies ! Les affrontements de peuples sous couvert de religions (monothéismes, marxisme) et d'expansion économique furent éclipses de l'empathie, le XXè siècle fut celui de la déliaison du monde, place à l'insurrection des consciences, son Plaidoyer pour la fraternité est le tome II de L'Art français de la guerre. Le Franc est migrant, il n'est pas attaché à un territoire, et peu regardant sur la religion: il est l'homme libre.

 

 

Aucune civilisation n'a jamais été auto-suffisante, tous les empires se sont écroulés où se disloqueront. Apoptose de l'empire colonial et métastases du cancer de l'islamisme radical, celui du stalinisme ayant cédé au libéralisme économique, dans le grand déséquilibre des échanges mondiaux. Quelques îlots de contre-culture émergèrent dans les années 60, prônant la fraternité, mais furent contenus par le système; la société diverse de la République peut aujourd'hui être le laboratoire de la liberté de penser, dans un projet de fraternité positive, et non dans une laïcité passive; il faut aujourd'hui mondialiser les rapports de conscience. N'ayons plus peur du sacré, dit A. Bidar, mais libérons-le des rites archaïques, nous sommes au XXIè siècle, et libérons-le de toute soumission de la pensée à un quelconque dogme. Libérons-le aussi de toute interdiction du rire ! Nous sommes peuple de la Révolution, et non des armes ou du pouvoir économique, si nous avons une mission c'est celle de la fraternité, du lien, et non des règnes, des frontières. Nous sommes tous des immigrés, l'Europe du XVIIIè en a sans doute eu conscience avec les Lumières, puis s'est abattu l'ère sanguinaire des nations qui culmina dans les horreurs du XXè... Mais d'autres prises de conscience non-violentes sont advenues bien avant, en Asie, avec la Maitri de l'Inde ancienne, et le bouddhisme par exemple; avec Aristote aussi: la difficulté majeure à l'acceptation du plaidoyer d'A. Bidar est son centrage sur la France... car on est passé à autre chose maintenant que le concept de nation immune.

 

L'archaïsme des pratiques religieuses ne doit pas non plus continuer à faire frontière, c'est du côté profane que l'on pense, et ré-écrire maintenant à tous nos frontons le mot fraternité est un acte fort: "tout ce qui monte converge". Nous restons au yeux des "nations" le peuple de la Révolution, celui qui a rappelé la fraternité des être humains, les inscrivant "libres et égaux en droits"... puis vint l'aberration morale de l'épisode colonial, que nous pouvons choisir aujourd'hui d'assumer et de transformer, ou de finir d'en mourir. Il n'est pas une "anthropologie sinistre", guerre de tous contre tous, mais une mesure de l'homme à partir de son humanité même, et nous vivons un de ces moments où il est possible de contribuer à changer d'ère. On ne naît pas fraternel, on le devient...; des petites choses, un peu plus à chaque fois. "Du clos à l'ouvert", proposait Bergson l'indianiste; "l'amour est ma religion et ma foi", disait Ibn Arabi. Dire bonjour, en premier pas de la fraternité spirituelle... Abandonner les rites archaïques de la sous-alimentation religieuse... Être critique à l'égard de la religion, au nom d'une expérience intérieure, dit l'auteur, qui, elle, se partage. Sinon, dans les sociétés multiculturelles et immunologiques que certains veulent cultiver, ce sera inévitablement la guerre.

 

 

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 18:20
Kali, Ananda, une histoire d'avant-hi(v)er, Peter Handke

Kali, une histoire d'avant-hiver, Peter Handke, 2007/2011. Je lus d'abord avant-hier. Traduit par G.-A. Goldschmidt. "Vous avez été notre chanteuse d'avant-hiver. Après vous il ne nous reste que le chemin du retour. Maudit chemin du retour. Même vers mon hangar à bateaux au bord du fleuve. Mes parents étaient des Indiens. Ah si j'étais un Indien, je saurais où aller, matin comme soir, jour comme nuit". Tenterait-elle aussi de retrouver un enfant disparu ? Notre entre-temps est terminé, temps de purification, tu m'as trouvé. "N'aie crainte, je ne vais pas chanter ici. Ou seulement en des temps sanctifiés". Ananda. Quiproquo. Kali n'est que le sel de la mine... De la tentative de l'Inde, jusqu'à Luang-Prabang, là-bas l'aujourd'hui pousse en flèche sur le hier. Kali n'est pas une histoire d'avant-hier: c'est une femme pleine, qui me découvre par ma librairie, et dont nous sommes tous, amants, impossibles amis, éternellement le violon en flammes: atteinte de la jouissance, mais il faudrait écouter toute la ballade, qui n'est pas écrite, cette voix n'a pas de parole. Et tout cela dans son style, au sein duquel on ne peut qu'intervenir. Intervenir: ce qui nous est toujours refusé, si l'on reste sur la montagne de sel. Kali est l'émigration "vers ses deux mains droites" de l'homme au seul; mais la femme est sur la même barge, et elle seule regarde en plein le fleuve. Qu'est-ce que j'entends d'elle ? Promesse de chacun de ceux qui crient à soi-même ? Eclat de colère, bouteille de vin fracassée sur la table ? Faut-il que je l'appelle chanteuse, ou bien crieuse ? J'entendis mieux le bris et l'ensanglantement, que sa chanson; dès son entrée sur scène c'est pourtant essentiellement en tant que musicienne qu'elle a agi sur moi, en jouant, pas tant pour nous, que rien que pour le jeu; maintenant, à compter de son final, elle ne sera plus une musicienne, elle ne sera plus, jusqu'à la fin de l'histoire, que celle-ci ou cette autre. Et c'est bien une femme comme il n'y en eut jamais qu'une; si vite passée pour aller dans la loge, on sent, après-coup, après-coup seulement, qu'elle ne perd rien de vue; autrement comment aurait-elle pu me voir, moi, ce quelque chose que l'un des techniciens de scène a fait tomber ? Elle fit son apparition en habit de ville, et elle disparut en prostituée. Elle attend sans attendre.

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 16:31
O. Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile

Il y eut des Instructions pour sauver le monde, quête (méta)physique des coïncidences et de leurs supports quantiques; il y a aussi des Mécanismes de survie en milieu hostile, d'O. Rosenthal, Août 14, une scène de crime jamais métabolisée, l'autre qui avec nous joue à cache-cache, une traque, un envers de la quête. Les faits ne se contentent pas d'arriver (coïncidences), ils reviennent (traque). Ecrire: on croit contrôler, mais on avance vers le dénouement. On ne sait pas remplir avec des mots, des sensations, des actions, l'état d'être de mort; alors, comme on ne peut décrire, on rôde. On revoit la bifurcation. On donne de l'écho à cette voix qu'on n'a pas écoutée, encore.

 

Mieux vaut n'avoir personne à qui parler que de réciter les litanies d'usage. Alors : le nuage, oui, l'aspiration, l'exil de soi-même. Et pourtant, ce lien qui pleure, qui pleure au lieu: ici est peut-être la tentative d'exorcisme d'O. Rosenthal. Rien de factice: elle pense « fictionner » en écrivant, mais elle se reprend vite: écrire c'est retrouver ce qui avait déjà-toujours-eu-lieu, mais notre mémoire s'y ajoute, et dans notre aura, qui, elle, se collapsera au mieux, le fait reprend son voyage, le réel circule son infini limité à notre fractale d'hier. « La peur est une méthode pour s'ignorer soi-même et donc se conserver » à ce qui, justement, fut l'objet de notre mémoire. L'attente nous rétrécit, la séparation qui s'étend nous élargit, mais aucun lien ne cède, quelques tous contribuent d'Un... C'est mieux qu'au moins l'un des deux suive... Quitte à mourir : en restant, plutôt qu'en marchant, ce départ au loin je le force, alors qu'il me faut écrire...

 

Elle a déjà abandonné l'autre, l'amie, qui meurt, avant que de vivre sa propre NDE : alors elle y est seule, alors elle revient. « Rejoindre » ceux que l'on a autrefois aimés ? On ne peut se disjoindre de ce qu'on a regagné d'expérience. Elle protège son lieu, son tiroir, sa turne, sa maison, de l'intrusion, des morts sans doute. Les étrangers, dit-elle: ceux qui naissent, entrent par cette pièce là... La connaissance spéciale, continue-t-elle, qu'ont ceux qui savent rompre et fuir...

 

Où l'on passe maintenant des visions de NDE, volodiniennes, à la scène du crime : on n'attend plus le mort, on le pousse. Jonction. Sommes-nous tous ? Qui ? Est attaché « au pied de son lit » ? Il n'y a pas de mélancolie géographique, mais on transporte les graines de ses fleurs roses. Scènes d'infraction, gestion, police : trouver celui qui n'a pas de rôle dans la scène. Qui Est. « J'ai compris : on se laisse fouiller par la mort » (ce que nous refuse la ville). La rencontre : « Il occupe dans mon esprit un lieu qui avait déjà, en creux, sa forme » : nous avons le même corps. « Le manque est la forme la plus accomplie de la fidélité », ce bonheur des petits messages tendres, à interpréter, que nous nous échangeons actuellement dans l'absence, dans notre éloignement géographique imminent. Nous ne serons que des amants du faune, de l'argent, des soirs et des efflux ; faut-il prendre une place pour s'aimer, être dans ce contrepoint ? Refuge ou projet ? « On doit perdre l'autre », et ça passe par l'acceptation des morts, tous, l'abandon de la maison où l'on se retrouve toujours. Morts patientes, car les suicidés sont des terroristes. Le retour.

 

Cet évidement de la rupture, quand l'autre impose son absence, et se l'impose sans doute, terrible sans doute qui fait espoir. Ce viscère en creux où partir, où, uniquement, travaillent tous les possibles. Ce vide, plein d'affects : est-il le corps, schizophrène, de sa sœur ? Le voyage de Razon dans Palladium, mais ici extra-corporel, au travers du corps creux de l'autre, roman spectral de l'intolérable absence que nous sommes à la vie totale. Enigme de la vie, énigme de l'amour, refus de l'abandon.

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 13:40

 

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Lisbonne, dernière marge. Je n'avais pas besoin d'un deuxième pas, je montais déjà en moi ces potences pour l'occident, je n'avais plus à faire ce voyage retour de La limite de l'oubli, qui, lui aussi, boucle au bord de l'Atlantique, loin du barycentre. Tout était clair : la mère avait atteint sa mer, couchée à son soleil fécal, on devait enfin la laisser tranquille. Volodine a une écriture enfantine, de mauvais écolier, d'appliqué, de gaucher. Tout est réfugié dans la petite bulle de sa signature. Son livre a une odeur de vanille des bois : entre tropique et terre basse à champignons. Entre Cendrars et Platonov. Mes hétéronymes ne sont pas Pessoens, tous mes auteurs combattent pour la même cause, anticapitaliste,e xplique-t-il, nous sommes en post-exotisme. Au fond de leur même tunnel, l'intelligence est une. Kurt(z) n'avait jamais prévu de culbuter.

 

Fleuve noir, ténèbres, apocalypse ; les traversées sont nécessairement sans but, car seule : la troisième rive. Elles sont un passe-temps pour ne pas mourir par surprise, d'un coup, et toujours à refaire. L'exil : on te brûle à jamais ta peau, douleur, sans retour, tu ne peux emporter la morphine, l'infirmier s'est barrée avec, l'a revendue au marché noir. Un cuir de remplacement. Ce n'est pas à la vie qu'on a été attaché, et qu'on erre après. Ah, on veut toujours des yeux, des seins, un corps, beaucoup plus tatars que slaves... Le bardo est un chaos obscur, et, comme tous les chaos, déterminé au millimètre. Alors on peut trouver. Entre la pensée et les mots : l'incommunicable de la mort, c'est tout, c'est simple, on ne forclut pas, on vient de là-bas, dont on a été perdu, exilé, on est tombé. Alors on donne des rendez-vous, impossibles pour toi, ici.

 

Planque asiatique à la panique. L'ailleurs, ce n'est pas que la censure de la mémoire. Quand on ne sait plus très bien à quel nom de famille on a répondu. Des fondements non religieux à la survie. Quand on a passé la limite, on somme la police qui est en soi. En face, elle était plus docile. Psychose vsnévrose. Ce n'est plus une revue que l'on achève d'une mentalité pervertie d'historien, et les militaires, et les épiciers, et les curés, pour conserver une collection. La Commune, ce sont les premiers pas littéraires qui t'ont obligé. Le saut, imperceptible. Tu te demandes encore. Le collectif qui est déjà passé écrit encore. Le murmure de la poussière sur les toits de la ville, dit-il. Tu essaies de comprendre ou de te rappeler ce qui t'a alertée ainsi.


 

Après l'expansion brutale de la thanathosphère au XXè siècle, l'ouverture soudaine de toutes les portes, il y eut réaspiration, et renaissance au ...è. Après ce point d'équivalence atteint en force entre morts et vivants, alors. C'est au moins le deuxième en fait : la peste du XIVè, les totalitarismes du XXè. S'ouvre la faille d'ascendance directe, exit le complexe d'orphelinage : on sort enfin de la généalogie biologique, ce piège à rats de toute une science, si longtemps engluée. Le texte exhumé était jusqu'alors enrhumé. Forcément, dans ce puits jusqu'aux entrailles maternelles. On ne s'enfonçait que dans la muraille, ces syllabes incompréhensibles. On ne peut s'orienter que dans le vide, qui libère l'imaginaire. On ne transporte pas le monde. On est enfant. Il ne s'est rien produit dans nos capitales. Transmission orale, totale, tous les contes, mais on ne peut pas les interroger. Une source à boire, aucun fleuve, quelques flaques qui s'écoulent, parfois les gouttes se rejoignent en un mince filet où l'enfant déjà est parti. On crie, on secoue, on appelle, on rit, parfois. Réclusion des pupilles. Le bardo : des collectifs winnicottiens, enfantins.


 

Le post-exotisme, une littérature qui donne cette cette instantanéité de ce côté-ci de la passe. Quand, où et comment, de l'enfance, apparaissent les adultes destinés à remplacer les morts ? En fait, ce n'est pas un problème de mémoire : il n'y a jamais eu de pont, aucune Renaissance n'est une traversée. Le père violent de l'auteur ? Son trauma retranché ? Nous attaquons les valeurs sur lesquelles la Renaissance fait reposer son sens du réel. Nous balayons, nous glissons, nous commentons, au miroir du cadavre. Des faussaires tout-puissants, et des doubles coupables. Et quelque Rossignol d'urgence, cette forme si proche du parfait trait unique : la courbe à son infini, notre infini, on se tangente quelque, on s'attend. On dort enfin contre, sans plus envier l'autre spéculaire. Mais Elle : doute de n'être que le reflet, pas l'original. Il leur faut mille morts, à Elle.

 

Un pas anti-totalitaire, un pas politique. Une expérimentation. Mais on ne parvient pas à fondre la frontière. Alors on se multiplie, hétéronymes, dans toutes ces parts. On se recroisera. Mépris directeur envers son propre destin. Un corps totalitaire est mort ou vivant, nous tous sommes à peine mort, ou à peine vivant, on vient juste de passer quelque chose, on pense, on est juste après le napalm, ou juste avant le goudron de l'histoire. Il ne se passe rien, merde, dans ce village reclos et enclos de forêts du Nord-Laos où je passe à peine: si, c'est ici, longtemps, déjà. Seul l'aller fut simple. On se réfugie là. Les exilés retrouveront quelque chose, les nomades ne meurent jamais qu'à demi, les migrants résistent. Aucune intelligence ne peut ici démêler ce qui est réalité et ce qui est hallucination. Violence de notre exploration, imposition de la profondeur. Sentier intérieur, d'une guerre l'autre. Seul spectacle des abandonnés du matin. Gueules de lune. Hors représentation. Seul un pont, entre deux imaginaires. La femme en lieu préservé, qui s'impose, d'évidence, à des milliers, instantanée. Mais déjà : le théâtre. Nulle place. Tu demeures. C'est le verdict. Une troisième sphère ? Celle de la puissance totale, sous les mots. Celle de la physiologie de la mort. Thanatogénèse. On cherche dans une ultime voie d'eau l'issue de ce rêve calcaire. Dont on voulut construire ici le mur de l'autre, alors qu'il n'y a pas de langues de terre ferme. On rôde en silence dans la magnifique seconde de notre éternité. Un Lethe, vous dites ?? Je m'évaderai.

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 09:30

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La limite de l'oubli, chez Verdier, orange, bien sûr, écriture post-empire des camps, et leur remontée par le sang, de Sergueï Lebedev. Par le paysage de la terre soudain creuse, creusée, s'affranchir enfin, trouvant l'aven de son nom, de sa généalogie. Tchevengour était d'argile péricommuniste, ici est de déchet soviétique, mais une même veine guide ces deux géologues de la grande Russie, de la grande steppe. 

 

La limite de l'oubli est poésie de la roche, sentiment chtonien. Et Verdier a bien l'odeur et le toucher épais du souvenir, où peuvent s'accrocher les mots. De ce jaune associé au sulfureux parfois arbitraire, structure du monde ou existence du mal, qui ouvre aux perversités-fascisme, qui répulsent et interpellent. Vers la troisième rive de sortie du trauma : l'extase: Je me trouve à l'extrémité de l'Europe. Ici on voit, à nu dans chaque falaise, l'os jaune de la pierre et une terre ocre ou flamboyante semblable à de la chair. La pierre s'effrite sous l'assaut des vagues, la chair s'érode sous les marées. L'océan exige de nous un effort spirituel pour voir la terre, dit Lebedev. Et là-bas s'étiole la force vitale de l'Europe, quand on est arrivé enfin là où elle ne fait plus naître que des lichens, et que juste derrière la touffeur des forêts et les herbes asiatiques menacent de s'étendre : le point des camps, le point nord de l'Empire de quête, la où gèlent encore dans le permafrost les disparus que l'auteur part disloquer, creuser, de ce sang déversé, comme par erreur, en lui. L'auteur, lui, est nationaliste, continentaliste, généalogiste; même s'il n'y avait pas eu cette erreur de sang en lui, il lui aurait fallu le détruire. Je ne sais pas ce que je dois détruire. Tu bois une eau étrangère. Le Caucase est sa ligne de partage des os, là où il est parvenu, tout le reste du livre ne sera que ce déploiement, à la limite du langage : un déploiement de ce « vent du néant » d'Alméry, qui, par la douleur de ceux des camps, de tous ces naufragés du permafrost, qui flottent encore dans la terre, non loin de l'embouchure du fleuve sibérien, mais interdits d'océan jusqu'à ce qu'il les touche, le dire des corps-morts, langage absolu, sans plus d'interdits défroqués à une quelconque logique. Sans plus cette pellicule fine mais ferme, apparentée à cette membrane qui entoure le fœtus dans le ventre de sa mère, et se glisse entre la chose et le nom. A cause de l'encre d'imprimerie très épaisse les cendres de ce livre sont métalliques et grasses, et déterminent l'odeur de tout le récit. Au nord glacé, une parole morte, sans colonisation linguistique, dans laquelle aucun nom n'est plus étranger. Au sud de l'empire, dans la rétention cette fois de la Caspienne, le zaoumde Khlebnikov, aérien. Entre, ce voyage. Au bout de toute cette haine répandue dans l'air et qui marque, toujours intacte, la vie des descendants de ces chiens et de ces hommes, avalée avec la moelle des os qu'ils ont grignotés, une moelle qui fait fi du transgénérationnel, comme une transfusion qui, dans un double effet, permettrait la vie pour comprendre celle de tous les naufragés. Mais pour l'heure, un hameçon avec barbe t'a transpercé la lèvre, et tu avales le leurre qui te déchire les entrailles, tu comprends que tu es un maillon dans la chaîne des dévorations, où ton moi est trop présent qui veut nier la douleur : il te faut lire encore la bible orangée qui vient, ce monument, ce mur des mots, des lamentations, qui sépare les vivants et les morts, mais est leur seul lieu de rencontre. Le langage est spectral.

 

La limite de l'oubli : l'Autre Grand-Père avait vécu une de ces vie qui coupe l'homme de lui-même. Le géologue ressent le ruissellement de la mort, flaire le charnier. Car Lebedev, depuis sa chute première, est doté d'une clairvoyance de type expérimental sur les choses : « j'avais connu trop tôt ce dont l'enfant est protégé par l'unité du corps et de la conscience, sa fusion avec le monde ». NDE précoce, revécu, ce jour-là, des yeux du chien agresseur, et ce regard pourtant n'est pas celui du chien, il a franchi la limite invisible, il a attrapé la mort (« comme on attrape le paludisme »), le chien noir s'était précipité sur lui directement. L'oubli de la limite ouvre sur la thanatosphère, où les corps du permafrost attendent, où les fleuves noirs des commandants de camps crachent leur bile, préservant ainsi leur sang pour que d'autres enfants survivent à la morsure. D'autres, non cadavres encore, irradiés lentement rongés, figures de bardo, leur corps livré au flux du mal, c'est-à-dire à ce que la vie peut faire au corps faute d'un changement intérieur, mystique. 

 

Les camps et le désastre de la vision : un milieu organisé de telle manière que le mal n'y fut plus reconnaissable. Les détenus creusent la terre, raclent les sédiments, pour parvenir à la roche mère. Espace de pertes, espace de perversions, failles, une fois ôté l'humus qui ailleurs nous baigne tous; ici seul le gel parfois prend l'empreinte d'un corps. Le camp n'a pas disparu, il s'est fondu dans le paysage, il s'est fragmenté, intégré par chacune de ses parties. Mais cette dispersion-intégration évite le face-à-face avec le mal absolu, et, faisant faille, permet la recherche. Lebedev, géologue, théorise les courants telluriques du mal; Platonov, hydrologue, voulait voir couler le bien. Parfois tout se rassemble dans un trou béant, où confluent les villes perdues, et la surface, et leurs fleuves. Là où l'homme nordique a éventré la terre, là où Odin a laissé en gage un oeil à la mémoire, là où le charbon extrait ne donne plus la nourriture, où les mineurs contiennent le ciel sur leurs épaules, dans leur vie d'après l'éboulement, dans leur vie dansl'éboulement. 

 

Lebedev, médecin de la terre plus que biologiste, sait traverser la mort, ce remplacement de la physiologie par la pétrologie. Donner à communiquer par les plaies que nous portons, non pas conséquences de nos propres pas aveugles, mais des morts qui nous précèdent. Forces protectrices de l'enfant, qui nient le moyen terme entre la vie et la mort; puis l'enfant voulant échapper au père tombe dans le gisement d'eudialyte, ce minerai rouge vif, un peu radioactif, ce sang de chamane, ces traces d'un combat. Dans la vie recroquevillée, sans protection, les objets deviennent conducteurs de douleur, cette mort inflammatoire.

 

Lebedev rêve et délire, à la manière de Razon dans Palladium, les vivants et les morts se rencontrent, mais ici sans combat pour tenter de rentrer dans un au-dehors qui n'est plus ; il se laisse gagner vers un centre, son trou noir, il ne demande aucun rappel, il sait sa connaissance incomplète encore, et cette incomplétude risquerait, il le sait, d'être nocive aux vivants, il ne veut pas leur rapporter, il se sent devenir fou, il reconnaît cette fièvre, ce virus et cette peur. Au bord de l'expérience, le risque de la chute, dirait M. Eliade. L'Autre Grand-Père, toujours, tentait d'y résister ; pourtant un cercle a plus de 360°, il y a entre les degrés des fentes dans lesquelles, tirant sur les anges, on peut se glisser, pour porter tout ce qui n'est pas advenu encore. Et survient la crise, le sang reflue, le livre reprend.

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 14:59

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Un film simplement étrange ? La nuit des têtes coupées, il décide quatre mois de mer ; « physiquement, il avait bien supporté sa captivité... mais il avait changé »... Entre le Mékong et Terre-Neuve, une femme apparaît. Des vétérans, des rescapés, des exilés... Le narrateur, le médecin, ne voulait pas partir; lui, le "Crabe-Tambour",  est resté grâce à sa jonque. Le temps de ce film est impératif; Yack, Yacht et Chalutier y sont le même mot. « Pourquoi a-t-il accepté cette mission, croyez-vous, à son âge ?" Mais pour le revoir, celui qui est Ancou, son chat, son ange de la mort, sa conscience, noire, mais... incorruptible. Un signe radar sur l'écho : vous aussi vous le suivez, qui pourtant dites ne  pas croire à ces signes !


Conduire d'une main sûre sa barque, sachant qu'elle va au naufrage

J. Chauvel, D'une eau profonde, cité par P. Schoendoerffer.


Pour l'heure,  de quel côté est-il maintenant, lui qui ne peut plus tomber ? Esclave, il fabrique un cerf-volant. Devient Guru, dans une guerre sans plus de combats ni de morts, dans ce film-désastre primé ex-aequo avec Apocalypse Now à Cannes en 1976, tous ces films-désastres, qui atteignent, nécessaires : « sans un bateau nous ne valons pas cher ». Beaucoup de camarades sont morts, Le Crabe-Tambour est bien un film au rythme du trauma, avec ses flash-backs en flous enchaînés. On ramasse le courrier en mer de Terre-Neuve. Pourquoi, pourquoi, n'ai-je pas (re)-vu ce film plus tôt ? Mais qu'est-ce que plus tôt ici ? Comptoir des fracassés, vétérans au café, lien du corps de marine, des voyageurs, des escalés de certitude. Magie des voyages, dont le but a des « escape », des « pas ce coup-ci », des sursis (comme celui du Commandant). « Adieu », et nous rentrons, et il se meurt ; Saïgon est tombée ce matin, ils rentrent à Lorient, « Permissionnaires, rompez vos rangs ! ». Amitié, humiliation, proies à la promesse non tenue. Et une fille bleue au grand large, la Tonkinoise du médecin a été tuée, puis lui expulsé. Quel temps de non-enfance nous autorise-t-il à ce voyage perpétuel ? L'utérus ou l'autobus, en toujours passager solitaire. Lui a Shangri-Laïsé son bateau, diable des glaces ; et le narrateur a quelque chose de cette force toujours à lui demander, enfant brimé, l'autre mourant toujours magnifique. Le bon élève de classe moyenne empêtré, et le messianique fils de haute famille; l'un progressant, l'autre s'enfuyant. De quelle faille post-coloniale s'enthousiasmera la génération à venir ? Après le procès, il n'avait ni démissionné, ni repris la mer.

Nous avions communiqué ce soir là,

à plusieurs centaines de kilomètres de distance,

mais comme en notre pleine mer

par les ampoules brisées sous l'intensité de notre reproche !

 

 

Le Crabe-Tambour, back to the book, immediately. C'est, d'encre, du vieux journal, comme si d'Indochine toujours perdue émanait l'esprit d'une lutte. Nous négocions tous, depuis le 7 mai 54, nos accords de Genève. Assailli par les puissances des ténèbres (Conrad), du désastre oriental qui nous porte de fond. Whisky au léger goût de caramel en terrasse immense du Continental, et même si la vague ne peut parvenir. « Des nuages en fuite sans but et le soleil livide, sans rayon et sans chaleur, très bas au-dessus de l'horizon, droit devant nous », en chacun de notre dernier instant choisi nous poursuivons aux jours du non-quotidien cette même femme, dont jamais le Capitaine n'a parlé. Tout est dans ces trois premières lignes du livre. A force d'être sur la limite, on finit par perdre toute « compétence », mais aussi à s'emplir de soi-même, ce « soi-même » qui est bien plus que ce que nous pensons parfois être. Qui autre que la Mer peut cacher et emplir toute l'énergie vitale d'un renégat de l'Asie, d'un fantôme du peuple oublié ? « Je ne saurai jamais si j'ai failli à ma mission, expulsé de tout centre, sourd et muet, mais la seule pensée qu'il y ait une mission m'apporte un puissant réconfort ». « Et puis... dire quoi ? Nous vivons et nous rêvons seuls » hurle silencieux le Commandant à sa passerelle, arc-bouté à la vitre. Premières lignes d'Indochine, toutes premières lignes, « je viens rêver ici de ce flot d'Empire que je n'ai pas eu », comme tout médecin guettant les boat-people. J'aurais été une bête d'Empire, écrasée au premier palu, au premier obus, sauf si j'avais ingénument engrossée la future déléguée de Genève, moquée par toutes les mères maquerelles des recoins à nuoc-mam. Le père eut été l'amant des yeux coquins qui le regardaient du toit de sa piaule – ah, si celle-là eut été notre mère – elle regardait, elle, d'en haut... Mais  « que peut-on voir dans des yeux noirs ? ». « Sans un bateau nous ne valons pas cher, hein !? ». Le temps passe, les veilleurs oscillent, et nous toujours le visage collé à la vitre, et « qu'as-tu fait de ton talent ? » en parabole la plus terrible, avant le baiser de Judas, avant même le reniement de Pierre. « Docteur, faites-moi une intraveineuse », de morphine sans doute, pour l'ancien opiomane, le cancer n'est que métaphore de ce roman, le grand secret : nul homme n'a jamais été heureux sur terre, mais il faut continuer à veiller, droit. Ressurgit bien à quelque escale une infirmière bronzée « aux seins libres sous la robe légère », et elle cassera la bouteille, et elle libérera à nouveau le bateau ! « Chacun a sa peur. Moi, j'ai peur de rentrer ». De tous les ports, de la mer, on entend le sable, Bigouden, Norvégien ou Indochinois, le crissement que l'on ne voit pas, le ciel est si bas. On sillonne avec le mal, on participe, rêvant de le combattre. Rêvant.

 
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