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14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 23:41




La technique psychanalytique dont Freud fut le génial inventeur ne fut-elle que timide dé-couverte partielle des voies d'abord  des facettes de notre inconscient, comme on peut les appréhender dans les traditions indiennes par exemple ? Et pourquoi les passeurs contemporains de Freud (Winnicott, Bion,  etc...), pourtant à l'évidence convaincus de cette relation, persistent-ils à négativer ce lien aux psychologies orientales ? Un auteur enfin ose le lien, André Green.

  Une lecture du texte d'André Green, Le temps mort




1. le temps perdu


Freud en 1895 , à propos du "mensonge hystérique", va conceptualiser la notion d'après-coup, qui explique que le traumatisme est dans l'évocation a posteriori de l'événement, qu'un temps de latence est nécessaire. C'est lors de cette évocation, en analyse1, que le temps arrêté va reprendre sa course, franchissant le "trou de mémoire" (ou la paralysie hystérique) du psychisme fragmenté. Le temps du traumatisme n'est donc pas continu mais évolue par lacunes et par crises.  Le malade souffre de réminiscences, dira Freud, sur le mode du délire, du mythe personnel du fantasme, ou du contenu manifeste (et non caché) du rêve: autant de constructions a posteriori.

A. Green s'interroge immédiatement sur ce vide qui sépare l'événement passé de la construction présente, et fait une analogie - en toutes lettres cette fois- avec la fascination extrême-orientale pour le vide (nous sommes dans les années 70, en pleine contre-culture américaine, "l'ashram plutôt que la psychanalyse"), qui dit-il nous renvoie aux notions de rêve blanc de Lewin, de capacité au négatif de Bion, de capacité au vide de Winnicott, ou de sa propre théorie de la psychose blanche: ce qui est entre les termes est plus important que les termes eux-mêmes.

L'analyse va être la quête de ce temps perdu, celui que l'après-coup a dû franchir, rejoignant la contemporanité de la douleur du patient. Le système-temps du psychisme ne fonctionne pas de façon synchrone; on est dans le paradoxe d'une théorie qui aborde l' actuel comme le "foisonnement désynchronisé du discours", car résultant, selon la théorie de la régression, d'états de développements différents du psychisme présents chez un même individu, mais qui admet que l'inconscient ignore le temps, qu'il est répétition, synchronie de phénomènes juxtaposés. La théorie de l'après-coup va justement permettre de naviguer entre ces deux conceptions.



2. le temps différentiel


Pour Freud, le clivage traumatique est ordonnateur du sujet et dénonce l'illusion de la conscience unitaire, mais le développement du sujet s'étaye à peine sur l'objet qui pourtant le constitue, comme un chaperon, comme en contrepoint; le référentiel est le temps du développement, des stades, linéaire. A. Green propose une organisation du sujet en couple avec l'objet: le référentiel est le lien sujet-objet, et c'est alors le temps qui est clivé, et alors il existe un temps du sujet, non nécessairement synchrone du temps de l'Autre.

Et c'est là un éclairage fondamental d'A. Green, car on est  plongé dans la conception de l'Inde ancienne du sujet en tant que connexion psychisme/organes des sens/objets (le vivant est connecté aux éléments par les  organes des sens ou INDRIYA, par l'intermédiaire de l'organe mental, le MANÂS
, il n'est pas interface, limite membranée avec la matière comme dans la conception occidentale). D'autre part, alors que l'occident est plongé, depuis l'antiquité, dans la quête de la causalité dans la succession des événements, et donc dans un temps linéaire, on rejoint aussi dans le concept de Green l'idée d'une succession d'instants formant une illusion de temps (pour le bouddhisme) ou du temps en simple juxtaposition d'instantanéités sans causalité (pour l'hindouisme): les "conjonctions successives et sans mémoire" de l'analyse, qui sont abordées plus bas dans le texte...


Trois modèles s'offrent alors à l'esprit: le modèle originaire, archétypal, structuraliste, celui du temps cyclique; le modèle monothéiste, occidental, générique, du temps linéaire; et ce modèle diachronique, du temps à facettes, éclaté, du différentiel de temps. L'objectif de la cure analytique devient de trouver des signes de temporalité et plus des souvenirs; entre le temps et le temps de l'autre s'inscrit le fantasme, ce temps réagencé, construction atemporelle du désir exprimé: cette différence fantasmatique (qui règle les échanges entre la mère et l'enfant lorsqu'ils sont séparés) est du temps transitionnel.

Des événements introduisent, de façon quotidienne et banale, des coupures dans le temps6;  ces "événements désinvestisseurs temporels" sont en fait un télescopage de séries différentes, fantasme et réel, dedans et dehors, passé et présent; ils induisent un phénomène d"'étrange étrangeté", d'"inimitié du hasard", de "déjà vu"; ils provoquent une sidération du sujet ("on fait le vide"), une "hallucination négative du temps".

Pour A. Green, "la psychanalyse a pensé l'espace (relations sujet / objet, limites dehors et dedans, espace intermédiaire) mais pas le temps". Or il existe une vie éphémère des phénomènes transitionnels (entre éveil et sommeil), limite temporelle qu'il faut explorer... et qui nous renvoie à l'Inde (et aux poètes sensationnistes). 





3. Le temps mort


Dans cette conception qui prend pour référentiel l'ensemble conjonctif sujet-objet, le temps mort est cette fois l'équivalent du vide franchi par l'après-coup, du désinvestissement, et ce "plus jamais de temps" n'est plus alors le privilège des seuls mystiques, ni des moments d'angoisse prémortelle, mais se retrouve aussi dans les états qui en indiquent l'approche, tel l'ennui ("une attente dont on n'attend rien"), abandon de la lutte, précédant ou succédant à la dépression (dans l'approche phénoménologique , la dépression est d'ailleurs arrêt du temps2,3), mélancolie sans angoisse, stuporeuse, froide. Mais quelque chose est en travail, le deuil: le temps mort est le temps de la mort donnée ou reçue4.

Avec le temps intermédiaire on est dans le domaine hindou de la citta;
Avec le temps mort dans celui de l'a-sujet (mélancolique, fermeture à la perception, mort-condensation), de l'effondrement (angoisse de la fragmentation), du chaos (mystique, perception pure, mort-folie4)
.



Il est des temps de crise comme ceux-là, et des retours périodiques d'une peur de la catastrophe, rapportés à quelque chose qui ne s'est pas produit (Winnicott); dans les conceptions du traumatisme, Freud comme Ferenczi envisageaient une intrusion (séduction maternelle; intrusion de la sexualité adulte dans l'infantile); mais il faut envisager aussi le traumatisme en négatif, par l'attente déçue,  dans laquelle l'objet meurt, le temps est mort, illimité, mort psychique de Bion, qui évite les angoisses et les tortures de l'agonie, par un clivage non pas du sujet-objet, mais du temps, suspendu. Cette pulsion vers l'indéterminé, l'indifférencié, cet "état qui peut être ressenti comme étant tout et rien", dit Marion Milner, est contrepartie de la pulsion d'être quelque chose5. Et cet indifférencié est parfois identifié avec la mort, car il y a effacement des images du Soi.  Dans cet au-delà de la représentation du Soi est possible le sentiment d'être rien, un sentiment dont on se défend, tout "affairé de projets".


Dans les secondes suivant la déflagration la jettant à terre, et tandis qu'allongée sur le bitume elle cherchait, tout à la fois, à ramasser les affaires de son sac à main éparpillées alentour, à se relever pour rentrer travailler, et, de façon absurde, à ne pas perdre le fil des idées précieusement accumulées dans le parc pour son livre, quelques instants plus tôt -  se ressaisir, voilà ce qu'elle cherchait à faire, ne pas se laisser disperser par la bombe.

M. Weitzmann, Notes sur la terreur, Flammarion, 2008



La pulsion de mort était pour Freud un retour vers l'inorganique; dans le modèle de temps diachronique, les moments de mort psychique appartiennent à un processus de renaissance, le temps mort étant nécessaire à la discontinuité individuante7 entre la mère et l'enfant. Et dans la cure, les blancs du discours, les ponctuations du discours, sont repérés comme autant de ces temps morts-passages. A certains moments de l'analyse,
on accède à ces conjonctions successives et sans mémoire, par lesquelles "l'insight ne naît que du suspens du temps".

...on ne peut être plus "samsarique"...



Mais par la coïncidence du sujet et de l'état de l'objet considéré comme noumène, dans cet état sans pensée, le temps mort atteint à l'infini, un état sans mémoire et sans désir, selon Bion.
... on ne peut être plus "nirvanesque"...







1. Analyse qui n'a pas, comme le prétendait Jung, de capacité divinatoire, prémonitoire, mais est bien une "prédiction du passé"
2. Et chute dans l'espace
3. L'arrêt du temps serait terrible ennui si l'on ne s'est pas déjà libéré de la contrainte de la représentation, première étape de l'échappée à la douleur, dans le bouddhisme (cf. notes de psychologie médicale âyurvédique)
4. On se retrouve sur les deux versants de ce pôle du sujet traumatisé avec d'une part  l'arrêt silencieux du temps, mélancolique, contraction, et d'autre part la reconnexion douloureuse au présent, expansion, inflammatoire (cf. mort inflammatoire, créative)
5. Une "pulsion contrapuntique du Soi", serait-on tenté de dire en termes deleuziens, vers l'absolu, cet a- LOKA
6. Les événements traumatisants n'en seront que des cas extrêmes
7. Le chaos, cet "anormal" entre deux états stables... Georges Canguilhem, dans Le normal et le pathologique, citait Bichat expliquant qu'il y a une pathologie biologique, mais pas de pathologie physique, ou chimique, etc... la "norme" donc ne vaudrait-elle que pour le vivant dans son effort anti-entropique, dans sa lutte au sein de l'inorganique, dans sa constitution de limites ? Et par ailleurs l'"anormal" biologique ne peut-il être considéré comme une transition chaotique entre deux états stables ? Un chaos dénommé pathologie (c'est-à-dire mort) pour l'organicien, et folie pour la pathologie psychique ? La mort alors en simple chaos physique, et la métempsychose n'est que passage entre deux états stables ? Retour à la complexité du temps: y-a-t-il bien diachronie des états physiques et psychiques du sujet ? André Green, à l'évidence, comme d'ailleurs ceux qui se sont penchés sur le traumatisme, nous disent "non".




- André Green, Le temps mort (1975), in La diachronie en psychanalyse, Paris, les Editions de Minuit, 2000
- Marion Milner, Les mains du dieu vivant, Paris, Gallimard, 1974

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