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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 16:41


"Finissons-en avec la métaphysique des sensations !" s'exclamait Fernando Pessoa, lui qui habitait la sensation et nous invite par sa lecture à y participer. Cessons donc cette habitude, simple habitude,  de la représentation, cette solution de continuité entre les êtres, cette appropriation du milieu à nous-mêmes dans un narcissisme désespéré. Cette connection supplétive par l'image de la chose ne satisfait que dans le rêve, se pleure dans le deuil, s'espère dans l'amour. Abandonnons le principe imposé selon lequel tout sentiment implique représentation de l'objet qui s'y trouve enveloppé: contemplons, comme à notre première seconde, notre présence totale au corps du monde.



Les sensations en unités premières pour Pessoa, fondateur du sensationisme, laboratoire de la seule réalité. Le livre de l'intranquillité est écrit en situation expérimentale: dans une prose extrêmement nette, les émotions du quotidien sont effacées par une angoisse sans émotion. B. Soares, hétéronyme de Pessoa,  y écrit dans un état de somnolence, neutre, grisaille, et par cet exercice mental il nous livre l'espace littéraire: "Pessoa rend littéraires les organes des sens", dit José Gil dans son ouvrage. Pessoa, lui, nous annonce que "le miroir tombé sensitif est tourné vers la variété du monde", "que les objets se chargent d'une aura", "qu'il sent les choses minuscules de façon extraordinaire - et démesurée ".



Serions-nous donc ici encore dans l'espace intermédiaire, "entre le subjectif et l'objectivement perçu" (D. Winnicott), "entre le corps sensible et le Soi" (citta et les psychanalystes ), ayant capté ces blocs percepts-affects qui ont une existence autonome (Deleuze et Guattari) ? José Gil: "Une fois ces limites abolies, un espace unique se constitue (...): ce qui apparaissait auparavant comme intérieur (une émotion) se donne maintenant à l'"extérieur (visible) dans une forme".



Pessoa atteint par ses états de concentration - ou plutôt de rêve éveillé - à cette décomposition de la perception pure en ses événements élémentaires, minimalistes, tels que les a décrit Bergson, dans une "indépendance absolue à l'égard d'associations sales avec la réalité". "Minimalisme" pessoen, "molécularisme" deleuzien: le sensationisme est bien une analyse (au sens chimique) des sensations. 

 

 

 

 

 



 - J. Gil, Fernando Pessoa et la métaphysique des sensations, La différence, 1988
- Deleuze et Guattari, Qu'est-ce-que la philosophie ?


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