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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 19:33
notes et réflexions autour de la lecture  de:


ANTHROPOLOGIE ÂYURVÉDIQUE
(PURUSAVICAYA)

Arion Rosu, Les concepts psychologiques dans les textes médicaux indiens
Publications de l'Institut de Civilisation Indienne, n° 43, Paris: E. de Boccard, 1978
(avec commentaires de F. Zimmermann)
 
"Entouré de tumulte passionnel et d'obscurité, l'esprit appelé « être psychique » est la cause de la naissance du corps et de [ses] perturbations» (Caraka1).



Le néo-platonicien Elias définit la philosophie cornme la «médecine des âmes» et réciproquement la médecine comme la «philosophie des corps». Ce parallélisme psychophysiologique dinhérent à l'âyurveda sera également abordé en occident par Aristote (puis Francis Bacon au XVIIé). Il  est professé  dans l'Ayurveda: « L'esprit, le soi-même et le corps, cette triade est comme un trépied. Le monde se tient par l'effet de la cohésion de ces trois entités", et la définition carakienne du purusa (l'homme) comporte trois facteurs - ontologique (âtman), psychique (sattva) et somatique (sarïra)2. On peut d'ailleurs croiser cette triade homothétique avec cette autre: corps (sensori-moteur)/parole/pensée.


 
1. Le monde différencié ne peut pas exister sans le sujet percevant
 

L'être humain (Purusa) est un assemblage d'un élément somatique et d'un élément psychique, régi par un agent intérieur, l'âtman, qui désengagé du corps retourne à l'être absolu (Purusa universel), dont il est le reflet immanent. C'est la perception par les organes des sens, sensitivo-moteurs (INDRIYA) qui fait la réalité du monde. Le monde ne peut exister sans sujet percevant3. Il y a instantanéité des phénomènes, sans que celà ne conteste l'existence objective du monde. Le non-dualisme a ainsi une  base physiologique, et ce concept du monde en fait un autre universel, ordonnateur du chaos4.

 
"S'il n'y avait pas de Purusha, il n'y aurait pas de ténèbres, pas de lumière, (...)
 pas d'enchaînement ni de délivrance, (...) pas de support (ÂSRAYA)5"


Les facultés de conscience (vue, ouïe, odorat, goût et toucher), qui résident dans les organes des sens, ont pour domaine les « objets» (artha). Les artha sont «éclairés » par les facultés qui ont  la fonction d'éclairer le monde extérieur. Le vide a pour propriété le son (sabda), le vent le tangible (sparsa), le feu la forme ou l'apparence (rûpa) est rendue visible par la lumière, l'eau a pour propriété la saveur (rasa) la terre l'odeur (gandha). Les éléments matériels, définis par leurs propriétés, correspondent aux essences siégeant dans l'homme: les objets (artha) entrent dans une conception subjective la perception, et donc de pures représentations dans les schémas carakiens, inspirés du Sarmkhya et du Vedânta.

 
L'âtman
 

L'être vivant est considéré comme un agrégat  à six composants, les cinq éléments matériels grossiers (le vide, le vent, le feu, l'eau et la terre) et une unité psychique, l'âtman: l'âtman assure la vie en s'adjoignant les éléments matériels, qui se combinent pour former les sept substances anatomiques de base, à savoir le chyle, le sang, la chair, etc... La séparation des constituants entraîne la mort, définie comme le retour de l'enveloppe corporelle aux cinq grands éléments, qui sont aussi les éléments constitutifs de l'univers: la similitude entre le macrocosme et le microcosme est une idée brahmanique qui a été assimilée par les vaidya6.

Non manifesté, soi suprême, l'âtman n'est pas perçu par les facultés sensorielles, mais il est saisissable à partir de certains linga, ou signes caractéristiques de l'âtman, manifestations vitales:

 
-le souffle qui va en avant (prâna), le souffle qui va en bas (apâna)
- le mouvement de fermeture et d'ouverture des yeux
- la force vitale (jïvana)
- le fonctionnement de l'esprit (manâs)
- le passage d'une faculté à une autre pour la représentation du même objet
- la marche en rêve dans un autre monde,
- la mort en réduction aux cinq éléments matériels
-  la reconnaissance par l' œil gauche de ce qui est vu par l' œil droit
- le désir (icchiâ), la haine (dvesa), le bien-être (sukha), la douleur (duhkha), la volition (prayaina), l'idéation, la persévérance, la conscience (buddhi),  la mémoire (smrli), le moi (ahamâra).


Linga désigne ainsi en âyurveda les manifestations de la vie végétative et psychique (jîva-linga), il évoque un principe de vie, un "corps subtil", un "corps des signes". Ces facteurs sont les instruments dont se trouve équipé l'âtman incorporé, qui est la cause de toutes les actions.

Mais les correspondances entre l'organisme humain et le cosmos  ne se limitent pas au domaine physique; elles concernent également le psychologique; l'objet de la psychologie médicale est le bhutâtman (ou jivâtman), le soi-même, âme élémentaire, l'agent qui,  en tant que karma-purusa, transforme en cetanâ "la masse totale des actes ". La cetanâ est l'âtman engagé corporellement, engagé dans le mondain, charnière, facteur psychique. C'est l'âme élémentaire « qui fait vivre en tant que raison d'être de la cetanâ" (transformation en psychisme) de la masse totale des actes; c'est elle l'homme des actes. Dans la tradition brahmanique, il est donc fait allusion au sixième élément (caitanya) en que principe vivificateur du corps.  La cetanâ est le premier des linga. Elle représente dans la philosophie classique « l'ensemble des phénomènes psychiques discontinus qui se réfractent dans l'âtman (M. Biardeau). Les indianistes traduisent le plus souvent cetanâ par « conscience »7 et parfois par « idéation », « entendement », « cogitation » ou « pensée », ou "Erleuchtung" (inspiration).

 
Les végétaux et les animaux sont, comme l'homme, doués d'âtman, de "soi", ou, plus précisément, ils sont, les uns et les autres, le siège du Soi; mais le Soi ne se laisse pas discerner dans les plantes et les arbres où l'on ne perçoit que du "suc" (rasa). Le Soi est plus visible chez les animaux (prânabhrt, porteurs de souffle), parce que, en plus du suc, ils manifestent qu'ils ont aussi de la pensée (citta).

CH. Malamoud

 La Danse des pierres
 Etudes sur la scène sacrificielle dans l'Inde ancienne
Paris, Seuil, 2005


 
2. Apports du bouddhisme
 

Dans une théorie commune aux textes sanscrits et pâlis, dans l'être psychique s'accumulent les constructions inconscientes (samskâra) ou dépôts (âsaya), qui procèdent des imprégnations résiduelles (vâsanâ) résultant de l'expérience vécue, traces que laissent les actes, qu'ils soient mentaux ou accomplis de corps ou de parole. Ces anciennes traces sont inscrites dans le manas. Jusqu'au moment de la maturation des actes elles gisent [endormies] sur le champ mental (cittâ-bhûmi)8.

Bien que semblable aux samskâra, la cetanâ est alors comprise dans l'ensemble des éléments qui constituent le psychisme aussi bien conscient qu'inconscient. « Étant acte de sa nature, [elle] est par définition le facteur qui modèle, conditionne, crée l'existence à venir. » Et elle est aussi tenue pour l'élément « qui conditionne, informe, modèle la pensée»,  acte mental, qui engendre les actions accomplies de corps et de parole. Facteur d'action, dont la traduction par « volition » est accréditée, mais aussi contestée de longue date, élément psychique dynamique déterminant pour la personnalité sériale et qu'on doit rapporter au thème de la transmigration. déclencheur psychique de l'action, qu'elle soit corporelle, vocale ou mentale.

La cetanâ apparaît donc comme facteur structurant du psychisme9; elle agence les composants de la série phénoménale (samtâna), fondement unique de l'être vivant privé d'un soi-même: le karma ne laisse d'empreinte que si l'acte est fait avec idéation. (certains animaux peuvent cependant être doués de cetanâ)16.



 
3. Idées médicales sur la cetanâ à la lumière de ces doctrines bouddhiques
 
 
3.1. Une "vision psycho-somatique du monde"



Immanent au corps grossier, le cetanâ-dhâtu10 s'associe dès la conception, en tant que sixième élément, aux mahâbhûta qui constituent la matière de l'embryon; "à défaut de cet élément, l'embryon puerait et se décomposerait". On a donc bien ici une "vision psychosomatique du monde", dans laquelle la cetanâ est le connecteur de l'atmân lors de la naissance du vivant, animal, végétal ou matière.


 

« la substance munie des facultés, c'est du psychisme;
quand elle démunie des facultés, ce n'est pas du psychisme (conscient)»:
la cetanâ n'existe pas en dehors du corps.



D'après Caraka, les éléments subtils qui accompagnent l'âme transmigrante, avant sa descente en embryon, sont nés de l'acquis psychologique, latent dans l'âtman. C'est de la cetanâ de l'être antérieur que procèdent le citta11, c'est-à-dire l'esprit (manas), les facultés sensorielles et la capacité de réinsertion en différentes matrices: cetanâ apparaît en équivalent d'âtman ici. L'homme est parfois réduit à son seul substrat ontologique, la cetanâ. Il arrive enfin que l'on présente manas en équivalent de cetanâ, mais le manas ne peut devenir âtman, car n'étant qu'un instrument, il doit recevoir l'incitation d'un agent qui n'est autre que l'âme individuelle.


La cetanâ, sixième élément surajouté au corps, englobe les parties ontologique et psychologique, intimement liées mais séparables; l'appareil psychique est en relation par la cetanâ avec la structure élémentaire de l'homme, ses indriya: l'intrusion des artha (objets) dans la psyché évoque le caractère subjectif de l'expérience du réel du point de vue indien. Engagé dans l'individualité corporelle, le soi-même inchangeable et transcendant (atmân) devient âme élémentaire (jivâtman) et se manifeste en tant que témoin des actions. Il se trouve désormais engagé dans le psychologique, dans le monde différencié. Ce clivage est révélateur d'une pensée qui s'écarte des positions philosophiques traditionnelles. L'analyse faite par les médecins âyurvédiques a donc enrichi le contenu psychologique de la notion d'âtman.

 

On dirait, en mathématique, que la Cetana est un foncteur

entre les différents plans qui régissent le Soi.



Bonne congruence...
La psychologie médicale âyurvédique a introduit l'expression samyoga-purûsa en rapport avec la notion carakienne d'"agrégat", ensemble psychophysique de vingt-quatre éléments; F. Zimmermann12 propose la traduction plus adaptée d'"homme-conjonctif" pour mieux appréhender sa structure articulée, l'établissement de jonctions congrues avec les éléments, assurant la santé, la paix et le bonheur en situation de bonne congruence.


... ou douleur13
Dans l'ayurveda, la sensibilité est localisée dans l'appareil psychique (buddhi) et non dans l'âtman. Par relation avec l'appareil psychique, l'âme végétative, qui n'est plus le soi suprême, a des sensations agréables et pénibles, bien que l'âtman lui-même soit exempt de bien-être et de douleur: l'âtman au-delà du bien et du mal...



 

3.2. L'observation du monde réel par les médecins âyurvédiques
 
 
Les objets sont en vérité plus que les facultés,
 l'esprit que les objets, mais la conscience plus que l'esprit,
 le grand soi plus que la conscience,
le non-manifesté plus que le grand (soi),
le  purusa que le non-manifesté.
Il n'y a rien au-delà du purusa:
c'est lui le terme, c'est lui la destination suprême.


En tant qu'organe de la pensée, l'esprit, qui est plus que les objets, couvre très précisément le domaine du connaissable: il coordonne en automatisme les perceptions centralisées. Il prépare les représentations, qui peuvent parfois se produire indépendamment des données sensorielles14. La conscience est à son tour moins subtile que le soi intérieur des consciences de tous les êtres (grand soi, inconscient collectif), et le non manifesté est la somme des représentations virtuelles15 (ou inconscient cosmique). Le purusa ultime est  masse uniquement spirituelle, cetanâ-dhâtu.

 
L'observation du monde réel pose des problèmes de perception
avec lesquels les vaidya étaient aux prises à plusieurs titres
 (inspection du malade, diagnostic, thérapeutique, etc.).
Ces problèmes relèvent à la fois de la représentation de l'univers
et des mécanismes psychiques.

 


voir aussi: le samsara, un atelier d'embryologie indienne



1. Le compendium de Caraka (personnage mythique pour certains, médecin à la cour de l'empereur Kanishka (dynastie Kushân) pour d'autres) est le titre d'un traité de médecine relevant du canon védique. Il s'agit d'un texte tardif: si des prescriptions médicales apparaissent dans la littérature sanskrite dès l'époque védique (~ IIe et ~ Ier millénaire), elles restent sporadiques, et il faut attendre les Ier et IIe siècles pour voir apparaître un corpus constitué, dont le caractère achevé montre qu'il est le fruit d'une longue tradition.
2. La médecine intégrative fait le lien entre le somatique et le psychique par les humeurs. La médecine humorale est le yoga perdu à la fois par les somaticiens et les psychanalystes...
3. Y compris dans les acosmismes tels le bouddhisme
4. Ce sont les voyants du veda qui ont ainsi créé le monde
5. La terre est support, le corps est support (Âsraya), lieu d'application des maladies. Quand il est pur, l'esprit n'est pas la cause de l'être vivant ni de ses maladies; l'esprit incorporé déclenche les perturbations et entraîne la transmigration.
6. Les rapports entre le corps et le cosmos ont donné lieu à des spéculations sur l'association de certaines divinités ou de leurs manifestations avec des activités psychologiques. Ainsi deva (dieu) est fréquemment employé pour indriya dans les Upanishad, pour désigner pouvoirs, facultés sensorielles. Il ne s'agit donc pas d'un appel au surnaturel mais d'une référence au même ordre cosmique. Agni correspond lui à la parole.
7. La conscience est donc l'âtman engagé dans le corps.
8.  Le tréfonds du psychisme, défini comme citta, fait ici pendant à manas. En effet au moment où l'esprit  est dissous, les graines karmiques sont engrangées dans le mûla-vijnâna, des  virtualités qui engendrent les dharma, les actes. Le réceptacle des phénomènes psychiques est, dans ce système, comparable à la "nature fondamentale" (mûla-prakrtri ) du Samkhya, dite aussi le « pré-établi» (pradhâna), et se rapproche par certains aspects, selon J. Filliozat (The psychological discoveries of Buddhism, UCR XIII (1955),2-3, p. 79) de l'inconscient collectif de Jung.
9. Le ça, structurateur du Moi ? (remarque occidentalo-centrée)
10. dhâtu est élément mais aussi tissu
11. Cetanâ et citta (mental) ont même racine, pensée
12. F. Zimmermann, Généalogie des médecines douces; site Philosophindia
13. Pour le bouddhisme, le nirvâna comporte deux extinctions. La première est réalisée par la suppression des constructions psychiques actives, dont dépendent les réincarnations en série. Une fois liquidé l'acquis des expériences traversées, intervient la seconde extinction, qui s'applique aux facteurs de longévité (extinction de l'angoisse de mort ? "dé-ipséité" ?). Vient alors le «grand dépassement de la douleur», pour reprendre une expression tibétaine. On pourrait faire le parallèle (en sens inverse) en considérant la douleur de la crainte psychotique de l'effondrement du sujet, par ouverture au chaos, puis la béatitude de l'"au-delà du bien et du mal" de l'extase mystique, tels que décrits par J.C. Goddard (Essai sur la simplicité) ou M. Hulin (La mystique sauvage), inscrites dans une même séquence (chronologique ?).
14. cf. hallucinations positives ou négatives (A. Green)
15. Quelque chose du Réel lacanien...
16. L'inconscient est bien un système, dont la complexité est mieux approchée par le vocabulaire sanscrit que  psychanalytique; purusa ultime, l'âtman en soi absolu, le bhûtâtman en âme, la cetanâ en facteur dynamique du psychisme (ça +- moi inconscient), citta et son espace intermédiaire sujet/autre du monde, etc...

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Published by panopteric - dans fous de l'Inde
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