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14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 14:55
Notes et réflexions autour de:
Penser les matières du corps: l'organique dans tous ses états

2 et 3 avril 2009
colloque organisé par l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle
 
et le Centre d'études féminines et de genres



III. Ecritures féminines; marquages et démarquages du corps



1. Corps clivés. Saintes et sorcières dans l'impasse de l'histoire et des discours1



Corps scellé, corps déchiré par des lectures contraires, ouverture de la blessure du Christ par où la mystique, la béate, la sainte est en lien (telle Marie-Madeleine au tombeau); mais partie maudite du corps chez Bataille, dans l'excès, le cosmique: ambiguïté du corps féminin médiéval. Dieu en fruit de souffrance et en source de plaisir. La sorcière ne porte pas de nom, elle reçoit la "pénétration divine" et l'extase diabolique, son corps resterait donc marqué de la parole du père2. Souffrance, orgasme de la fusion, angoisse-descente de dissolution corporelle. Plus tard seulement l'Eglise admettra les transes corporelles non sacrilèges, dans un retournement, autour d'un pôle magie/sexualité, et acceptera une "sexualité avec Dieu".


Un jour je fus pénétrée d'un amour si ardent au Coeur de Jésus que je l'ai senti dans tous mes membres (...) Il me semblait que mon âme aussi entrait dans le coeur divin. En d'autres occasions,
il m'invitait à rapprocher mes lèvres de son flanc et à boire le sang qui en jaillissait.

Angela de Foligno, XIIé siècle


Il n'y a que le corps, et pas de langage: mais la sorcière parle par l'autre, la victime de son désir. Ce corps qui porte des cicatrices et des grains de beauté, autant de manifestations diaboliques...3 Cicatrice de Harry Potter qui s'enflamme à l'approche du danger... Il n'y a que le corps, et pas, ou plus, de langage encore...


1486 - manuel de chasse aux sorcières - 14 éditions - Des milliers de "vulves insatiables" sont conduites au bûcher, "un feu qui ne peut se combattre que par le feu". Voir les tableaux de Signorelli, "ce corps qui nous traverse encore", "déchet à réanimer", et l'iconographie des cathédrales.






Puis il y aura éclipse du corps féminin de la littérature: l'occident se mure alors dans ses sorcières réduites en cendres. Autant de morts sans sépultures, de fantômes qui nous hantent. Sauver ce corps clivé et son démembrement... pour la femme, la route est longue encore vers un corps qui "échappe au pervers" (au Pakistan, la jouissance féminine est encore considérée perverse par les talibans, qui semblent la craindre...). Restaurer un espace de la scène des plaisirs et des passions.

 

 

 

2. Marquages et démarquages du corps dans les sociétés occidentales et non-occidentales du 20è siècle: vases communicants4.


Conquête de territoires et commerce d'objets exotiques, relation occidentale à l'altérité, et le corps en nouage: tatouage, excision6, vers une transnation corporelle5. Interdit des missionnaires, mais exhibition des tatoués polynésiens en Europe: dans cette ambivalence nait le besoin post-industriel d'être remarqué dans sa chair (Orland).


Sexualité: les Bijoux indiscrets de Diderot, au 18è, ont pour toile de fond l'Orient et l'Afrique. Un vagin disant le discours de l'inconscient, au bon gré du pouvoir magique du Sultan... sultans modernes (prêtres, psy., etc...): hystérie, comme frigidité, sont soumises au regard de l'homme en clinique.


Modifications corporelles: "primitive modernes", "néotribaux" (souvent blancs), et tatouages, percings, implants: gain de statut pour une perte corporelle. Renvoie aussi à la douleur en négociation de l'adhésion à un groupe8, car ces pratiques sont douloureuses (à moins qu'il ne s'agisse par là de raviver une zône érogène primitive oubliée, de se constituer un corps propre7).




"La chair", entre peau et squelette, remplace ainsi le corps dans le monde anglo-saxon post-moderne, "métrosexuel", qui se donne une autre matrice9. Un entre-limites marqué à une communauté, avec des espaces de circulation trans-nationaux. Amaigrissement ou silicone, modification de la chair. Sida et rétrécissement "à l'oeil nu" de la chair. Une non-limite, circulation, et qui échappe au marquage uniformisé du discours dominant. Voyages de la chair, transcontinents, transsexuels, greffes médicales: tous ces échanges sont inéquitables, il y a bien projet de l'occident, de la culture qui veut réduire la plasticité de la chair, une emprise biomédicale (chair-objet, liposuccion). Retournements post-modernes: matrice fantasmée du "cyborg" version Stellarc et le courant artistique "post-humain"; avatars informatiques, chair virtuelle, où l'on s'engendre soi-même, pour "jouir sans entrave"11.




Le "flip-flop" (F. Dagognet, La peau invisible) qui a vu au cours de l'évolution l'os gagner le centre de l'animal et sa chair s'exposer en périphérie s'est doublé d'une épidermisation, marquage de la limite. Sous, persiste la chair-matrice, moins accessible au discours. Trois feuillets du corps: l'os, lien inter-règnes, biopierre interne; la chair, androgyne primordial et mère-reproduction; la peau, domaine de l'intersubjectivité, du nom, de la parole: la triade os / moelle / parole de l'Inde traditionnelle...


 

 

Lecture de ce matriciel chez Levinas12: au centre de son oeuvre, la matrice qui précède la différenciation sexuelle,  qui nous lie et nous affecte continuellement les uns aux autres, fond de notre vie psychique. L'hospitalité est une question de chair et de sang, avec sa dimension traumatique. "Nous ne sommes pas clivés": Levinas refuse cette coupure qui se serait opérée lors de la construction psychique du sujet.



Coupure cosmogonique des gnostiques (par exemple),

coupure ontologique des psychanalystes,

connexion des indianistes

 

 

 

 

 

 

3. Méduse n'est pas mortelle: elle est belle et elle rit

 



Dans les années 70, Cixous, Clément et d'autres vont développer la notion d'écriture féminine, la femme doit écrire son corps, enfermé jusque là dans le langage phallocrate. Retrouver une écriture proche des souffles, des pulsions, et de l'"espace verbal non encore colonisé par le père". Au risque parfois de l'enlisement dans le maternel et la "mère éternelle".



Eclats de rire et "passages à travers"13 dans le corps de la femme. Sourires dévorants de la femme fatale: Cixous va vouloir revaloriser le rire féminin, dans sa relation à la beauté. Rire en menace d'intégrité: comique du chaos, décorporation obligée, le rire est perturbateur en occident: censure et refoulement. Mais aussi rire en protection, en défense à la parole de l'autre qui ne trouve à se fixer: le rire est apotropaïque  (il détourne le mauvais sort), il "provoque le même effet sur l'ennemi". Le corps qui rit est désobéissance à une norme morale. Le rire de Sarah, femme d'Abraham apprenant sa maternité, en geste de foi, croyance en l'autre. Isaac son fils annoncé par le rire ! "Sur son seuil la femme rit" (J.-F. Lyotard, Un trait d'union). Le rire féminin en médiation, et résolution de conflit, et mouvement "vers". Retrouvailles des amoureux blessés. Echec du logos, parole divine, et réalité incarnée. Le rire recoud, recompose, corps-esprit.

 


Contagiosité du rire, comme du baillement: rasa d'humour (hasya). Même si Galien disait les femmes peu disposées à l'humour. Apologie de l’humour, ce "gardien du sentiment du sublime et de l’incommensurabilité du fini et de l’infini" (H. Blumenberg, La légitimité des temps modernes, 1974, traduction française Paris, Gallimard, 1999). Ouverture aux humeurs, loisir, ennui; ouverture au mâle:

 

 

Rire et acte sexuel, tentateur et indécent. Sexe et perte de contrôle, humidité et humeurs. Culpabilité (de "colpos"...). Menace, peur de la castration, Méduse, décapiter (dans l'occultisme, l'oeil de la méduse est celui du diable). Mais "il suffit que l'on regarde la Méduse en face pour la voir: et elle n'est pas mortelle. Elle est belle et elle rit (...). Nous nous sommes détournées de nos corps, qu'on nous a honteusement appris à ignorer, à frapper de la bête pudeur" (H. Cixous, Le rire de Méduse).

 

 

 

 

 

 

IV. Buccalité, oralité, érogénéité: vers un en-deça et un au-delà de la psychanalyse


1."...la bouche touche", "scène primitive" du corps chez J.-L. Nancy14



L'archi-première scène, c'est "ses lèvres remuaient", l'ouverture/fermeture de J.-L. Nancy: "le corps n'est que bouche", passage, pore-crible deleuzien, première zone érogène freudienne, oralité du rasa, "le hors au-milieu de moi qui est l'ouvrant", hors-tout, creux, a-loka. Selon l'orifice, il y a un "hors" du souffle, du désir, etc...: "la zone (érogène) est la pré-naissance du corps. Mais s'il s'ouvre, le corps est bien un lieu, c'est-à-dire une capacité de sens: la caverne de Platon ne serait alors que la métaphore de la bouche, cette ouverture sur un corps composé. En cette béance, le sujet s'y dépose. Non-organe, la bouche est hors-topologie, et pourtant le plus essentiel du corps. "Os" est embouchure (ostium); bouche est mouvement des joues gonflées, contractées ("bucca"), la buccalité est plus primitive que l'oralité, action des stoïciens ("premiers pas") plutôt que conflit des psychanalystes ("premier cri"), ego ne fait qu'ouvrir cette cavité, il n'y a pas toujours-déjà parlé. La bouche entre le cri, antre du sein, espacement, sujet: "j'y suis" plutôt que "je suis".



Le baiser est le comble de l'exposition, à même la limite, "mêler sans assimilation, incorporation, mélée de deux qui déjoue tous les pièges de l'un". Enigme du baiser sur l'oeil, scène primitive du baiser sur la main, sur le sein. La bouche est la chose (res) du corps, "infini fuyant de sens": il n'y a pas d'objet partiel pour Nancy, tout le corps se constitue à partir de la bouche, ou du sein, etc...

 


L'enfant Krishna, jouant avec ses camarades, a mangé de l'argile. Ses copains le dénoncent à sa mère qui accourt, affolée. Mais Krishna ouvre toute grande la bouche, et sa mère y voit l'Univers tout entier, les roches et les montagnes, et tous les êtres vivants... et elle s'y voit elle-même ! Elle, la génitrice de son fils, est dans la bouche de celui-ci !!  Affolée, elle consulte son psychanalyste et lui rapporte son hallucination. L'analyste s'endort tandis qu'elle parle, à son habitude,  mais cette fois Maman Krihna s'en aperçoit, se relève du divan, et constate que le thérapeute a même disparu du cabinet. Elle comprend alors  qu'en fait elle a bien vu le réel, la structure en abyme (et non en matrice, reproductible) du monde, selon le Vedanta, ce monde vivant unique, qui contient en lui-même tous les vivants. L'illusion était de se voir clivée de ce grand vivant, et elle-même clivée de son fils, et la bouche de son fils en simple organe de l'enfant. La bouche, qui parle et qui mange (et plus généralement le corps vivant) sont conçus comme des âsraya, littéralement des «points d'appui», supports indispensables à l'action de l'esprit, de la nature naturante, sur le monde19; autant de "Chora" sans doute (cf.  le corps (I): un volume en perpétuel effritement §I,1). Mais cet état de compréhension disparait aussi vite chez la mère qu'il était venu, et les camarades de l'enfant Krishna appellent à nouveau à l'aide, et l'analyste, de retour, s'est réveillé: "nous en resterons là pour aujourd'hui".


 

 

2. La douleur, embrayeur de l'érogénéité ?7


1914 - S. Freud, Pour inventer le narcissisme: le destin de la libido est l'investissement du Moi, Freud effleure avec la pulsion une sortie du dualisme occidental soma / psyché, "l'énergie" de celle-ci du côté des "anciens" et de l'"orient", son objet du côté de l'occident. Le Moi est alors un "chaudron en ébullition" entre le Ca (le Réel, un "chaos", ce contre-quoi  se construit le corps, avec pertes) et l'objet: l'objet se constitue en cessions de la libido15. L'érogénéicité ce sont les stimuli que l'activité sexuelle envoie dans la vie d'Être, et la douleur, ouverture, impérativité de l'excitation, apparaît en "embrayeur de la vie psychique":

 

 

 

Nous vivons sur une grève, entre ciel et mer.
Nous sommes des êtres protoplasmiques, nos parties charnues sont à l'extérieur (...).
A chaque nouvelle blessure on apprend la sensation particulière à la parcelle de corps concernée.
Elle s'éveille.(...)
 Chaque endroit de son corps où l'on se blesse ajoute un pan de plus à la conscience qu'on a des choses.
 On devient plus vivant.
Et au bout du compte, une fois qu'on s'est blessé partout, on meurt.


Annie Dillard
 L'amour des Maytree

 



Mais avant de mourir, le corps ainsi constitué au gré des zônes érogènes / douleur est discret, parcellaire, morcelé. A nouveau un mouvement entre le Moi des psychanalystes, tentative de condensation autarcique, avec des "abandon aux objets", et le Réel entropique, matière anorganique  où il n'y a plus d'objets.


3. Vers la féminité dans un "reste"16 à la beauté ?

 




Pour les psychanalystes, les femmes sont porteuses, mais pas créatrices, de la signification; elles sont objet de représentations. Des féministes, s'opposant à Freud, Lacan et leur non-symbolisation du féminin, se tournent (malgré lui !) vers Levinas, et son refus d'un clivage à l'Autre constitutif du sujet (cf. § III, 2). La créatrice Hannah Wilke, elle, "fait face à la métaphore"17 en forçant jusqu'à la mascarade l'exhibitionnisme "obligé" de la femme, dans des autoposes et des autoreprésentations, sapant par l'ironie le regard patriarchal. Atteinte de lymphome, elle exposera alors sa chair malade18, transgressant le confinement du corps féminin idéalisé:




Retour à la dislocation par le rire... Condensation du corps malade ou vieillissant, expansion du rire-beauté: passer outre le genre ?

 

 

 

 


Références et notes
1. Esther Cohen, Université de Mexico.
2. S. Freud, Une névrose diabolique au XVIIIè siècle.
3. ou hystériques... ces cicatrices du traumatisé, corps écrit par le bourreau, qui se rouvrent chaque nuit, et chaque matin deviennent la seule parole fiable...
4. Chantal Zabus, Université Paris Nord XIII.
5. Cette altérité du punk et des percings, étrange, marginale (homosexualité), voire inquiétante ("faune" des festivals), ressentie comme emprise d'une communauté sur le corps. Marseille fut bien porte du Sud et capitale des détatoueurs...
6. L'excision (par combustion) au Kénya est motivée par la croyance en un transfert orgasmique clitoridien au vagin, qui aménera Marie Bonaparte à proposer la distinction femmes vaginales / femmes clitoridiennes. Elle même se fera faire une plastie pour  rapprocher son clitoris du vagin, et tenter ce "transfert vaginal". Echec.

7. F. Villa, Université Paris VII Diderot.

8. Le corps européen, lui, est inscrit dans une douleur absurde et irrationnelle, celle de La colonie pénitenciaire de Kafka, inspirée peut-être du Jardin des délices de Bosch, et qui préfigure dès 1914 le "biopolitique" et Auschwitz en gestation...: inscription sur le corps de la sentence inconnue du condamné. 

9. Les modifications squelettiques, crâne et vertèbres, ou dentaires, ne sont pas reprises par les "primitive modernes" !

10. La chair est également l'invisible d'un corps, l'inconscient de la psychanalyse, la gorge d'Irma rêvée par Freud.

11. cf. travaux de Catherine Desprats-Pequignot, Paris VII Diderot.

12. Sylvie Duverger, Université Paris X Nanterre.

13. Daniela Carpisasi, Université de Rome La Sapienza: Fentes et éclats: les (sou)rires du corps. Interdictions - passages - dé-formations.

14. Ginette Michaud, Université de Montréal.

15. "L'objet a" de Lacan, ce qui se perd justement dans la construction du sujet, reste la cause du désir; fait écho également au placenta, ce tiers perdu, ce contrepoint du corps.

16. Ce reste de combustion, qui n'est pas, dans l'Inde traditionnelle, déchet, mais germe (Ch. Malamoud, Cuire le monde).

17. Isis Ortiz Reyes, Universitad Autonoma Metropolitana.

18. Dans une sorte de "méditation de l'horrible"...

19. F. Zimmermann, Philosophindia.

 

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