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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 14:59

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Un film simplement étrange ? La nuit des têtes coupées, il décide quatre mois de mer ; « physiquement, il avait bien supporté sa captivité... mais il avait changé »... Entre le Mékong et Terre-Neuve, une femme apparaît. Des vétérans, des rescapés, des exilés... Le narrateur, le médecin, ne voulait pas partir; lui, le "Crabe-Tambour",  est resté grâce à sa jonque. Le temps de ce film est impératif; Yack, Yacht et Chalutier y sont le même mot. « Pourquoi a-t-il accepté cette mission, croyez-vous, à son âge ?" Mais pour le revoir, celui qui est Ancou, son chat, son ange de la mort, sa conscience, noire, mais... incorruptible. Un signe radar sur l'écho : vous aussi vous le suivez, qui pourtant dites ne  pas croire à ces signes !


Conduire d'une main sûre sa barque, sachant qu'elle va au naufrage

J. Chauvel, D'une eau profonde, cité par P. Schoendoerffer.


Pour l'heure,  de quel côté est-il maintenant, lui qui ne peut plus tomber ? Esclave, il fabrique un cerf-volant. Devient Guru, dans une guerre sans plus de combats ni de morts, dans ce film-désastre primé ex-aequo avec Apocalypse Now à Cannes en 1976, tous ces films-désastres, qui atteignent, nécessaires : « sans un bateau nous ne valons pas cher ». Beaucoup de camarades sont morts, Le Crabe-Tambour est bien un film au rythme du trauma, avec ses flash-backs en flous enchaînés. On ramasse le courrier en mer de Terre-Neuve. Pourquoi, pourquoi, n'ai-je pas (re)-vu ce film plus tôt ? Mais qu'est-ce que plus tôt ici ? Comptoir des fracassés, vétérans au café, lien du corps de marine, des voyageurs, des escalés de certitude. Magie des voyages, dont le but a des « escape », des « pas ce coup-ci », des sursis (comme celui du Commandant). « Adieu », et nous rentrons, et il se meurt ; Saïgon est tombée ce matin, ils rentrent à Lorient, « Permissionnaires, rompez vos rangs ! ». Amitié, humiliation, proies à la promesse non tenue. Et une fille bleue au grand large, la Tonkinoise du médecin a été tuée, puis lui expulsé. Quel temps de non-enfance nous autorise-t-il à ce voyage perpétuel ? L'utérus ou l'autobus, en toujours passager solitaire. Lui a Shangri-Laïsé son bateau, diable des glaces ; et le narrateur a quelque chose de cette force toujours à lui demander, enfant brimé, l'autre mourant toujours magnifique. Le bon élève de classe moyenne empêtré, et le messianique fils de haute famille; l'un progressant, l'autre s'enfuyant. De quelle faille post-coloniale s'enthousiasmera la génération à venir ? Après le procès, il n'avait ni démissionné, ni repris la mer.

Nous avions communiqué ce soir là,

à plusieurs centaines de kilomètres de distance,

mais comme en notre pleine mer

par les ampoules brisées sous l'intensité de notre reproche !

 

 

Le Crabe-Tambour, back to the book, immediately. C'est, d'encre, du vieux journal, comme si d'Indochine toujours perdue émanait l'esprit d'une lutte. Nous négocions tous, depuis le 7 mai 54, nos accords de Genève. Assailli par les puissances des ténèbres (Conrad), du désastre oriental qui nous porte de fond. Whisky au léger goût de caramel en terrasse immense du Continental, et même si la vague ne peut parvenir. « Des nuages en fuite sans but et le soleil livide, sans rayon et sans chaleur, très bas au-dessus de l'horizon, droit devant nous », en chacun de notre dernier instant choisi nous poursuivons aux jours du non-quotidien cette même femme, dont jamais le Capitaine n'a parlé. Tout est dans ces trois premières lignes du livre. A force d'être sur la limite, on finit par perdre toute « compétence », mais aussi à s'emplir de soi-même, ce « soi-même » qui est bien plus que ce que nous pensons parfois être. Qui autre que la Mer peut cacher et emplir toute l'énergie vitale d'un renégat de l'Asie, d'un fantôme du peuple oublié ? « Je ne saurai jamais si j'ai failli à ma mission, expulsé de tout centre, sourd et muet, mais la seule pensée qu'il y ait une mission m'apporte un puissant réconfort ». « Et puis... dire quoi ? Nous vivons et nous rêvons seuls » hurle silencieux le Commandant à sa passerelle, arc-bouté à la vitre. Premières lignes d'Indochine, toutes premières lignes, « je viens rêver ici de ce flot d'Empire que je n'ai pas eu », comme tout médecin guettant les boat-people. J'aurais été une bête d'Empire, écrasée au premier palu, au premier obus, sauf si j'avais ingénument engrossée la future déléguée de Genève, moquée par toutes les mères maquerelles des recoins à nuoc-mam. Le père eut été l'amant des yeux coquins qui le regardaient du toit de sa piaule – ah, si celle-là eut été notre mère – elle regardait, elle, d'en haut... Mais  « que peut-on voir dans des yeux noirs ? ». « Sans un bateau nous ne valons pas cher, hein !? ». Le temps passe, les veilleurs oscillent, et nous toujours le visage collé à la vitre, et « qu'as-tu fait de ton talent ? » en parabole la plus terrible, avant le baiser de Judas, avant même le reniement de Pierre. « Docteur, faites-moi une intraveineuse », de morphine sans doute, pour l'ancien opiomane, le cancer n'est que métaphore de ce roman, le grand secret : nul homme n'a jamais été heureux sur terre, mais il faut continuer à veiller, droit. Ressurgit bien à quelque escale une infirmière bronzée « aux seins libres sous la robe légère », et elle cassera la bouteille, et elle libérera à nouveau le bateau ! « Chacun a sa peur. Moi, j'ai peur de rentrer ». De tous les ports, de la mer, on entend le sable, Bigouden, Norvégien ou Indochinois, le crissement que l'on ne voit pas, le ciel est si bas. On sillonne avec le mal, on participe, rêvant de le combattre. Rêvant.

 

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