promenade créative d'un mot l'autre, d'un auteur l'autre, d'une sensation l'autre, en route vers le Réel
La maladie, vers le noir de source, le moi du moi. Et chez vous, ça va ? La mort vint-elle aussi avant l'amour ?
Le Quantique des quantiques
Alberto Velasco
Hermann, Paris, 2010
Une semaine sur deux je me traîne à l'entrée de l'agonie, écrasé par une fatigue qui m'abrutit. Toutes les humeurs qui se vidaient, de par le virus, m'avaient attirées en ce livre, ce livre du temps, lointain déjà, et pourtant si moi, où j'ignorais le corps attaqué, où j'ignorais le corps aimé. Justement, sorti des dégueulis de la maladie et de l'entre-temps des désespoirs, plus rien que des nouvelles doucereuses, dans lesquelles le malade disparaît presque, à en croire aimer, à en croire ruser, à en croire être en vie et hier et demain au même et comme si de rien n'était. Je ne suis plus là. Je suis descendu dans l'amour, je me suis étreint aux cris et aux masques des morts. Ce livre est trop tard de par sa vie, trop loin de par son espoir, je suis passé. Car vînt la semaine suivante où je respirai à nouveau, vinrent les parois ouatées de la caverne de ma guérison, tandis que son corps à lui voyageait de plus belle, ce corps halluciné de sa propre faiblesse. Cette page là de son corps m'a leurré. Je n'en reviens pas d'avoir pu donner autant de litres de moi, et ce matin encore, accident, rechute, ne savoir refuser l'intrusion, cette négation de moi. Moi, après tous ces préambules, j'ai eu la joie des mots, le joie de toi, la joie de ne plus être simple guetteur de moi, cette joie nouvelle de l'adolescence que je n'avais pas sue, nue toujours et donc pas rompue, cette joie nouvelle d'une naissance qui ne s'attendait plus. Ta souffrance, non, n'est pas minable, pas plus que celle des camps, et pas moins, la souffrance n'est pas plus ou moins, elle est fraternelle, elle comprend comme elle comprime. Il nous est tous échu d'expérimenter, et toujours pour la première fois, là est sans doute le secret de l'épreuve, la souffrance, la douleur, la faiblesse: le coup porté est toujours premier, sans fondement et sans sommet. Quel intérêt peut-il y avoir à être moi, c'est la seule question qui me maintient en vie, nous dit merveilleusement A. Velasco. La gare est fermée, le hall éteint, tu pars quand même. Nous avançons dans une émulsion. L'air colle à tout. Les murs de la caverne ne sont pas encore prêts de lâcher. Je glisse dans une autre espèce que celle de l'homme, comme investi par un extra-humain qui substituerait de l'intérieur des écailles à ma peau, je deviens un êtremort, mais, comment dire, au fur et à mesure de cette transformation c'est moi qui devient cet êtremort, c'est moi qui devient autre chose que moi, et moi je vis avec moi. Fuir le régime, vivre des années dans la montagne, se lasser de tout, est-ce de la sagesse ou de la lâcheté alors de vivre au jardin ? Où l'hiver sera la saison de l'esprit, le bureau d'en haut.
Inexplicablement, en face d'elle, on s'apaise. On s'assied, et le thé est chaud sur vos lèvres. Les quelques mots et les quelques gestes qu'elle a fait ont désamorcé la tension, et l'importun s'est dissous dans un autre passé. Son sourire en vous ouvrant la porte vous fait glisser dans un temps où tout à l'heure c'est déjà hier.