promenade créative d'un mot l'autre, d'un auteur l'autre, d'une sensation l'autre, en route vers le Réel
TRENTE HUIT
(Le Clezio)
Il s'interroge encore, il s'interroge déjà, il n'a pas de nom encore, il n'est pas encore tout-à-fait né. Vous êtes un peu troublés, lui très simplement cherche, et très lentement le sourire se dessine sur les lèvres du petit garçon inconnu. Quelquefois on rencontre les petits signes abandonnés, quelquefois il y a un enfant qui est vous et qui est l'eau qui court à la mer, très loin, qui est tout dans l'être-tout qu'il était. Vous êtes un peu troublés, mais vous savez bien qu'il faut devenir petit: il y a l'étendue muette de la réalité, il y a eu le noir du cauchemar de la fièvre, il y a toujours, immobiles de trop, ceux qui veulent vivre au dehors, ceux qui veulent ignorer ce noir de source qu'on leur dit illégitime, qu'on leur dit au-delà de cette frontière qui n'existe pas... L'enfant qu'on vous dit fuite, et inutile, et tout serait déjà écrit ? Etre assez petits, et rendre le livre toujours déchiffrable, et crisser blanc tous les cailloux du sentier qui d'été en été change et reste immuable. L'enfant ne sait pas où il va, il y a des tours immenses, et des amas d'étoiles trop accrochées; lui s'interroge, déprime de son journal, trop affirmatif, mystère trop bien expliqué, et toujours se choisit hors d'atteinte, loin, loin, mais libre. Regarder une femme, sentir l'herbe pousser à son vert, et ceux qui connaissent cette musique savent qu'ils ne seront jamais seuls. Il pleure encore, à la lecture des passages qu'il aurait voulu écrire. Reprend la route, avec des yeux seulement vastes, qui ouvrent tout l'espace, jusqu'à cette porte qu'on ne sait pas. Jusqu'à ces yeux à elle, parfois, contrepoint de l'enfant, monde-tout, infini et refuge, abyme des cieux bleus, fusion des entre-deux. Reprend la route.
TRENTE NEUF
(Kundera)
La tendresse prend naissance à l'instant où nous sommes rejetés sur le seuil, la tendresse ouvre l'âge adulte, celui de l'angoisse, du devant nous maintenant voilé, la frayeur de cette mort qui se drape dans la naissance du temps, mort de l'instant. La tendresse n'est pas de l'enfance, et la tendresse est déjà devenue illicite bulle, où l'autre-soi devrait être traité comme un enfant, illicite et illusoire où il n'y a pas d'autre, mais indolore car il n'y a plus d'effondrement possible, mais il n'y a plus d'autres, mais ils doivent venir à leur tour dans la caverne voisine, et il n'y a pas de fenêtres dans ces hôtels de peu où l'on est son propre sac-à-peau, il n'y a pas de fenêtres mais pourtant tout l'imperceptible du grand vent qui touche à tous. La tendresse, c'est aussi juste avant la frayeur de la conscience de cette matérialisation probable de l'amour, ces corps nouveaux en formation, autres et pourtant qui seront toujours de la même douleur. Tentative alors de soustraire l'amour au monde des adultes, où il est insidieux, contraignant, lourd de chair et de responsabilité, et tentative de considérer la femme comme un enfant. Qu'est-ce-que la révolution peut promettre à des adultes ? Nous rêvons constamment d'autres observatoires possibles et non construits. La vie est ailleurs.
La bonté du quadragénaire, voyage au bout de la nuit mais quelque part un îlot de bonté, une compagnie forestière (j'écris beauté).
(Céline)