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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 09:44

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Concevoir ce que la langue en général, et la notre en particulier, ne conçoit pas, dit Roland Barthes dans L'empire des signes ; comme un verbe qui serait à la fois sans sujet, sans attribut et cependant transitif, c'est-à-dire un acte de connaissance: cette imagination nous est demandée devant le dhyâna indou (racine dhyâ), origine du dzong tibétain, du zen japonais, "que l'on ne saurait évidemment traduire par méditation sans y ramener le sujet et le dieu". Olivier Lacombe distingue, avec Cankara (L'Absolu selon le Vedânta), trois types de méditations pieuses, upâsana et son aspect dévôt, d'adoration; vidyâ qui marque la participation à la Suprême Sagesse; et dhyâna qui marque l'aspect de recueillement et de fixation aboutissant à l'intuition, c'est-à-dire à la connaissance des profondeurs métaphysiques de l'existence, l'intuition étant entendue comme une participation, à la fois intellectuelle et affective, à son objet: "Du Brahman à celui qui médite il n'y a nulle distance à combler, nulle opposition d'objet à sujet, mais il est le soi-même universel et donc plus nous-même que nous-mêmes".

 

 

On obtient la dhyâna, la méditation yogique, dit l'Içvara-gîtâ citée par Mircéa Eliade dans Patanjali et le yoga, sur un espace de douze prânâyâma, en prolongeant la concentration (dhâranâ, de la racine dhr, "tenir serré", fixation de la pensée en un seul point) sur un seul objet. La dhyâna est pour Patanjali un "courant de pensée unifiée", aboutissement d'un continuum de l'effort mental, mettant en oeuvre le continuum correspondant des organes mentaux de plus en plus "internes" du corps subtil (manâs, citta, buddhi, etc...), permettant une "pénétration" de l'objet. Cette pénétration, poursuit Eliade, est processus magique (puisque re-mettant en relation), ne peut se concevoir ni sous les espèces de l'imagination poétique, ni sous celle d'une intuition de type bergsonien: ce qui distingue la méditation de ces deux états irrationnels, alors que la méditation touche à la chose, c'est sa cohérence, l'état de lucidité qui l'accompagne et ne cesse de l'orienter. Le "continuum mental", en effet, n'échappe jamais à la volonté du yogin (le jivâtman, en d'autres termes, "tient toujours la gouverne" dans l'âtman), ne s'enrichit pas latéralement par des associations non contrôlées, des analogies, des symboles, etc...; la méditation (qui en celà est technique "archaïque" en amont de la psychanalyse classique) est un instrument de prise de possession du réel .

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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 16:39

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"Depuis la révolution on recule", me dit cette inspectrice de la SNCFT, d'accord pourtant avec le fait que toutes les élites en place, ici et en Europe, cherchent d'abord à faire peur, surveiller et punir pour se maintenir. Moins de touristes, une vanne fermée. J' hésitai à entreprendre ce voyage face aux mises en gardes sécuritaires de notre Quai d'Orsay, dont l'esplanade Habib-Bourguiba, à Paris, est bien proche. Le couvre-feu fut levé, dans le Sud hier touristique, juste quelques semaines avant mon départ. Zone orange. On contra bien, pendant mon séjour, un menaçant groupe à Médénine, on saisit des armes à ce "groupe islamiste", sans doute, on perpétra aussi semble-t-il un attentat contre la résidence du premier ministre tunisien en exercice, pourtant pro-islamiste. Quelque chose, depuis l'installation de ce nouveau premier ministre, a été confisqué à la middle-class de Tunis, et quelque chose de disparu inquiète les fonctionnaires qui travaillaient tranquillement sous Ben Ali, "lui faisait malgré tout circuler l'argent", semble murmurer un autre, travailleur à Naples, quasi-visiteur périodique maintenant à Tozeur. L'argent ? Il coule par flaques, quelques hémorragies sur un euroduc virtuel, semble-t-il, dans le désert ou au bord du lac de Tunis; aux portes du désert, les copains en T-shirt et jean lancent à l'autre en barbe et djellaba, fier sur son tracteur rutilant de neuf qu'il manoeuvre encore approximativement, devant le café en ce début de nuit, chantier doux de pierres dans la fraîcheur, comme un gentil "descend de ton char, salafiste" ! Mais lui, tranquille, léger sourire, surveille sa mission. Une alliance entre l'Euro et les Emirats, une autre avec le Djihadistan. L'islamisme est un obscurantisme, comme le fut le christianisme jusqu'en notre 18è siècle européen, et les femmes, au nord de ce sud, se battront. Je n'entendis aucun muezzin à Tunis. Elle gère une des 22 lignes. Il retrouve sa famille. Abdelkader a des projets pour son fils, et, en n'attendant pas, ironise. "La Tunisie est belle !" chante Madame sous son jasmin. Oui.

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 15:16

Au marché de Riga 2013, on est plus dans une certaine fierté tranquille, quand on vend les marques de l'Empire, décorations et autres statuettes marquées à la faucille, la moustache ou le marteau, que dans la "désolation" du marché de la place Tichinski de Moscou, tel que le décrit 0. Weber en 1992 (Voyage au pays de toutes les Russies, Payot). Mais on est en Baltique, aux marches de ce marché là. Juste à côté des étals de Riga, on pourrait très vite héberger de nouveaux Zeppelin, mais quelle flamme arboreraient-ils en ce demain de 20 ans seulement ?

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Car le marché de Tichinky rassemble toutes les classes, les castes même, de l'ancien régime, réunies dans une même communion de survie, exepté les aparatchiks promptement reconvertis. Un ingénieur, un colonel parachutiste, un fonctionnaire du Soviet suprême, chacun sacrifiant ses richesses de famille avec des regards de dépôssédés. Et l'on sent bien que ces vendeurs aimeraient liquider leurs biens les yeux fermés ou cachés par un masque: ils ont la douloureuse impression de se vendre eux-mêmes. Avec une extrême limite: ne pas porter atteinte aux deux biens les plus chers des bradeurs, la décence et la dignité.

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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 16:35

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Un livre multiple, traduire n'est pas traître, qui ne se livre pas aux singularités, aux machines du style, qui transforme sans altérer, qui donne une "vérité de la troisième langue". Je ne crois pas, dit Adam Thirlwell, "que forme et contenu soient des modes de description utiles de ce que sont les mots dans un roman et de la façon dont ils se débrouillent avec leur sens. Non, la vérité est bien plus fluctuante". L'auteur, l'artiste, en donnant à voir sa propre faille, ouvre chez celui qui la perçoit une béance intime, où s'engouffrent désir et émotions. Comme dans les statues mutilées c'est la partie manquante qui attire notre attention, que le regard est poussé au-delà de ce qu'il nous est donné de voir, qu'il y a une présence dans ce qui reste mais surtout dans ce qui est "perdu". Révéler à l'homme le pouvoir infini dont il dispose - et qui se tient en amont du langage, cette machinerie à la combinatoire elle-même infinie -, ce percevoir, ce ressentir en lui-même d'une immensité à l'oeuvre. Ce qui apparaît à la conscience dans ce processus tient alors à la chose elle-même, diraient les phénoménologistes, cette chose d'un niveau "nouveau", qui échappe à la représentation; contemplé par la chose, le sujet est mis entre parenthèses par la chose. Pouvoir de l'art, de la littérature, océans de dopamine, "un truc très beau qui contient tout" (N. Cassady), l'écriture est une tentative effrénée de mise en présence, qui remonte à rebours les césures, justement, du langage... Si "écrire c'est mourir" (M. de Certeau), c'est une mort en sens inverse de celle qui nous est imposée, c'est un palimpseste de nos deux existences pessoennes, c'est un différentiel de vie. L'art est un passage au réél qui n'implique aucun forçage, aucun passage à l'acte, qui n'atteint pas au soupçon des états-limites, qui autorise sans recours au "bizarre"; un mode autorisé de résistance à la sagesse subjective, un passage subversif, pourtant, vers l'harmonie du monde supra-lunaire.

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 14:57

Le Monde des Livres, 4 avril 2014

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L'écriture de M. Duras, comme un secret à lire, et qui se transmettrait, et est-ce bien une question de génération ? Une conception mystique de la parole et de l'écriture, qui en atteignant au silence touche à une vibration à la fois étrangère et intime à soi, qui fait advenir ce qui en soi justement est étranger aux limites de la famille, par son exposition à ces espaces lointains ou étranges. Une conversation brisée par la distance, que le lecteur peut rejointoyer à son propre. Des textes qui font et silence, et tumulte du sacré.

 

 

Une seule écriture qui cherche à dire ne saurait prétendre à gouverner quoi que ce soit. A être en plongée, est entraîné qui veut, qui peut ; l'écriture remonte l'ordre que donne l'écrit : toute phrase en est mystique. Sentiment d'être élargi : dans le village, on ne vit pas entre les rues des morts. Cartes mentales du langage, et non-universalité des concepts en résultante, notre plissage n'est pas homogène à ce qui fut, notre être est toujours à la lisière. La langue est bien mère évolutive, énergie ancrée, et mère culturelle qui sculpte le mental, en retour ; elle est pulsion à la jonction du corps évolutif génétique et du corps culturel. Son refoulement serait-il le constitutif de la pensée ? Alors, cette « mystique » que nous porte le langage n'est qu'émergence / repliements d'une énergie qui se serait là lovée. Lignée animale, la langue n'aurait que 60 000 ans chez sapiens, presque aussi peu que l'écriture... Entremêlement, scandé sans doute de « sauts » évolutifs : pulsion de reproduction des corps, libidinale ; et pulsion du langage, et la reproduction culturelle. S'il n'y a pas de langue chronologiquement originelle, ancestrale, existe-t-il une langue contrepoint (et synchronique) ? (Comment le langage est venu à l'homme, J.-M. Hombert et G. Lenclud). Là où (une certaine) psychanalyse suppose une division interne du sujet, l'oeuvre littéraire devient, s'inspirant de la théorie des univers parallèles associée à l'étude des quanta, un monde intermédiaire entre nos existences plurielles (P. Bayard, Il existe d'autres mondes).

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 10:44

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Le vol MH370 s'est comme volatilisé dans l'immense océan indien. 000***********
Ils auront choisi la résistance, conformément à une exigence qui habitait encore certains d'entre eux; ils voulaient écrire après leur carnage, bien après encore ces guerres dont les raisons étaient déjà obscures aux soldats; dans la folle absurdité qui émergea, vînt pour eux le temps du désenchantement actif. Elfes parmi les Orques, la Terre du Milieu contre une opinion dominante écrite de leur sang, de leur malgré eux. Loin pour eux maintenant le temps de la chasse où seul le corps chair, où seul le corps machine était en droit de s'exposer; mais  s'offrit à eux une soûlerie concrète où d'autres fibres d'eux-mêmes, restées intactes, pouvaient maintenant communiquer. Un retour dans une dimension héroïque, pas celle dont on voulut hier les habiller, une autre, comme par trop interdite, et qui interroge ceux restés en la rade fade.

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 18:22

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Essayer de comprendre ne donne droit ni raison à aucune philosophie personnelle. Acte exploratoire pur, déjà libéré de l'illusion du monde de nos sens, insensible non pas à sa souffrance mais aux conditions de cette souffrance que sont les autres. Comme un médecin dans le seul moment diagnostique, n'écoutant plus le contingent d'une quelconque thérapeutique, cherchant seulement à passer, aidant à passer peut-être, loin l'idée d'une guérison dans cet espace pauvre. Tentant, sentant, détourant la passe du soi. Convaincu d'ailleurs, d'une autre permanence, riant de toutes ces amarres qui voudraient dire un port. Un explorateur n'adhère à aucune conduite: libère sa pensée, dans ce seul possible face à l'angoisse qui oblige aux pare-feux de frontières polymères. Comme une envie de rire de la peur, comme une conviction d'un inutile qu'il faut caboter, pour donner un reste à tenir à ceux: qui restent, qui poussent derrière nous, qui chercheront aussi à rejoindre les pierres d'attente du corps premier qui croît. Croissance du croire par la connaissance. Espoir du rire: en lui chacun a sa musique propre, qui rejoint au jamais-seul.

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 09:25

 

PETE SEEGER

luc-dominique.jpgancetres-intermediaires--genies-de-l-intersticeF0019.jpg... des chansons d'espoir et de solidarité, avant tout, à une époque où ces termes paraissent désués, mais qui font la grandeur de l'être humain. Retour sur le véritable anti-troubadour du siècle (si l'on imagine un troubadour comme ne chantant que la gloire du pouvoir), et son incroyable énergie à transmettre un discours de paix  dont beaucoup de dirigeants actuels (ou d'individus) devraient s'inspirer. S'il y a bien un hymne à la démocratie, c'est à coup sûr et indubitablement "We Shall Overcome", dont il fut la voix.prise-de-parole.jpg

PROTEST SONG

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 15:45

On perd la raison comme on perd la perception sensible

Gödel, Borges

 

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Notes autour de


la conférence de

Michel Bousseyroux
La paranoïa de Gödel
("une psychose angélique")
16 février 2013, Le Puy-en-Velay;

 

  l'ouvrage de P. Cassou-Nogués

Les démons de Gödel, Logique et folie

Seuil 2007/2012;

 

  du roman de Yannick Grannec
La Déesse des petites victoires
Anne Carrière 2012.

 


 
Une topologie de Gödel (1906 Brno - 1979 Princeton avec 31 kg de corps), sa mise en évidence du vrai trou dans la structure, celui de la substance mathématique du corps des anges. Mon théorème d'incomplétude, dira Gödel dans les années 70, est peut-être la première proposition rigoureusement prouvée à propos d'un concept philosophique...



Théorème d'incomplétude : « un langage formel ne peut-être à la fois cohérent (consistant, sans contradiction) et complet (sans rien d'indémontrable) ». La consistance d'un énoncé ne peut se décider dans le système formel lui-même: elle est indécidable, la mathématique même ne détient plus la vérité, alors qu'elle s'était construite sur un principe de certitude, et aucun langage formel ne peut être cohérent et complet.


 

Dans le théorème d'incomplétude, quelque chose comme l'excès de rigueur de la psychose.
La psychose porte quelque chose de fondamentalement génial en psychanalyse, un accès au réel, elle n'est pas que ce « handicap sociétal » que l'on voudrait nous dire.



« Quelqu'un qui  m'est très cher, un des plus grands penseurs », annonce le conférencier qui a cru devoir, en cette ville si imprégnée, rendre secret le titre même de son séminaire. Mais sans doute lui non plus, prudent, ne livre-t-il pas tout le fondement de son admiration.
   

 

 

 

« L'Ange mathématique »


L'Ange est concept fondamental de la Bible. Messagers du dire de Dieu, bons ou mauvais, les noms du père existent comme les Anges. En 1954, dialogue Teilhard-Lacan : « mais ces Anges, comment faites-vous pour les supprimer, dans votre montée de la conscience vers l'Omega ? »; Teilhard, interloqué, aurait manqué d'en pleurer, dit Lacan. Les ailes sont le désir de l'analyste; quelque chose qui malgré l'écriture n'existe pas ; Lacan ne croit pas que la pensée de l'imaginaire soit incluse dans le symbolique, qui permet de boucher le trou du réel ; R , I et S sont autant de plateaux, de feuillets ; les Anges sont les arpenteurs de l'I au-dessus de notre pensée inhibée du Réel de la structure. Pour Lacan, qui s'oppose là à Freud, l'inconscient est non-représentable : « nous sommes empêtrés dans la mentalité (la représentation) et le parlêtre en pâtit ».

 

 

Gödel établit son théorème d'incomplétude peu après la mort de son père, en 1929. Ce théorème est son annonce de paternité: s'installe un délire à bas bruit, alors qu'il enseigne. Son directeur de thèse meurt en trois mois, encore un père à qui il ne pourra dire au revoir. Il se sent sombrer. Il fera appel aux Anges pour suppléer au trou de la théorie des ensembles, cette base mathématique du XXè siècle, et « la rendre cohérente » (c'est-à-dire psychotique), rêve de David Hilbert. Lacan : la psychose est un essai de rigueur, qui tend à annuler tous les non-sens de la logique. Gödel est un pionnier de la science du réel, en tant qu'impossible lacanien.



Théorème d'incomplétude: une limite à la logique des ordinateurs. Du vrai que l'on ne peut démontrer dans le langage que l'on utilise, un échec du langage et non de la logique mathématique. En psychanalyse : « il n'y a pas possibilité de recouvrir le grand Autre ». Gödel établit une forclusion délibérée et contrôlée de la vérité, une science du Réel, ce « pas tout démontrable ». Le logicien est celui pour qui tout n'est pas démontrable, le psychotique celui pour qui tout est lié.

 

 
D'autres mondes et d'autres êtres rationnels: tous les systèmes formels étant incomplets (indécidabilité), il faut avoir recours à l'intuition mathématique. "La question de l'existence objective des objets mathématiques (...) est l'exacte réplique de la question de l'existence objective du monde extérieur". Les objets logiques, les anges et les démons, sont mystérieux, objets d'une expérience de l'oeil sensible interne, accessibles par analogie et non par expression. Crise de 36, lecture de nombreux ouvrages de psychiatrie, communication avec des "êtres bizarres", une réalité non sensible ou incomplètement perçue qui existe indépendamment de la notre. Cette réalité indépendante, ces objets "bizarres", "partiels",  relèvent d'une partie de notre esprit que nous ne contrôlons pas et qui n'est pas "nous". Les concepts que nous saisissons sont l'inorganique du monde des anges (leur thanatosphère). Gödel fait la tentative du système complet, qui nécessiterait de penser sans son cerveau, comme un ange, détaché de son corps.

 

 



La paranoïa de Gödel


Gödel hypersensible se protège de l'oxyde de carbone, du fréon des réfrigérateurs américains de son exil, ne s'alimente plus (« toxicité du Grand Autre »), se dit espionné par la CIA. « Forclusion de son corps », et retour dans le réel par la psychose angélique. Il considère Dieu comme la « fonction G » (la formule non démontrable) « dont il est démontrable que l'existence est nécessaire ». L'inconscient est pour Gödel l'esprit de Dieu, ce qui existe mais ne peut avoir de corps, d'où la nécessité de l'existence de l'Ange, cet autre corps : Gödel pose la thèse qu'il existe d'autres mondes rationnels qui habitent la réalité du monde mathématique (il est platonicien : la réalité des mathématiques ne dépend pas de la nature humaine). Ces anges s'incarnent dans les idées comme les humains dans la matière ; on y a accès par l'oeil mathématique, pinéal, organe récepteur de l'abstraction pure. Oeil pinéal de Gödel, et troisième oeil de l'hindouisme, composant de l'organe sensible interne... "On perd la raison comme on perd la perception sensible", dans un retour à l'originaire, dans un accès plus complet au réel... Il est visiteur temporaire de ce monde, et perçoit la voix des êtres mathématiques quand il travaille. Gödel conceptualise un oeil mathématique, une intuition mathématique, dont la dysfonction ou l'hyperfonctionnement touche à la folie, condensation ou expansion... A un extrême le règne animal, à l'autre celui des anges, entre, l'homme réductionniste à sa corporalité limitée aux sens usuels...  "Une intuition des essences" à laquelle Gödel s'exerça dès son jeune âge pour y devenir hypersensible... les gaz... Borges comme Gödel savent qu'"un être réel nous échappe, nous ne le comprenons pas".


 

 

 


L'hypothèse du continu 

 

Le cerveau est-il une machine de Turing, et notre esprit y-est-il irréductible ? Les objets mathématiques ont-ils une existence irréductible au monde sensible qui est le notre ? « Une forme d'êtres plus haute que nous qui avons un corps », les mathématiques en édifice complet. Gödel a une mission. Il a un problème, aussi, il ne résoudra pas - ou ne se résoudra pas à publier - le théorème du continu, il a des difficultés. Seuls les Anges comptent les infinis dénombrables (ou Aleph) qui balaient les espaces cantoriens.  Il y a toujours un plus grand infini à atteindre, l'aleph n'est que la cardinalité de l'infini, tous les infinis ont la même cardinalité, sauf celui des nombres Réels (qui regroupent les nombres rationnels et les irrationnels, ceux que l'on ne peut mettre sous forme d'une fraction), et il n'y aurait pas d'infini intermédiaire entre celui des entiers et celui des réels, il y aurait une frontière entre N et R, on passerait du dénombrable, du discret, au continu, en faisant un seul bond, c'est l'hypothèse du continu, Gödel avait - au moins - l'intuition qu'elle était fausse, mais il butera a établir  la non-décidabilité de cette hypothèse. Il n'y avait pas pour lui  de solution de continuité vers le réel, mais une sorte de fractalité de l'infini, que des monades emplissent, l'ensemble infini étant un tout consistant que nous pouvons parcourir, balayer par cette autre forme de corps. Une angéïologie hors-corps qui supplée à la forclusion du corps imposée par sa psychose. Les anges empêchent l'envahissement du corps par la jouissance de l'Autre. Les femmes appartiennent au continu, les hommes luttent contre le discret.

 

 

 

Gödel donne les deux théorèmes fondamentaux de la structure, l'incomplétude et la théorie des Anges. Il démontre la limitation interne du symbolique, et donc de la vérité, et le corollaire du symptôme comme 4è dimension du parlêtre (dans son écriture mathématique du sujet, sa théorie des suppléances, Lacan postulait la « nécessité d'une 4è dimension, voire plus »); l'Ange inhibiteur, limitation interne de l'imaginaire, supplée au démon du symptôme quand ce dernier est insuffisant.

 

 



La philosophie de Gödel


Peut-on réellement parler de folie pour celui qui postula l'existence d'univers parallèles, aux dimensions physiques différentes, et que les physiciens aujourd'hui (ceux de la théorie des cordes en particulier) proposent comme obligatoires dans notre "multivers" ? Mais Gödel a sans doute cette ténacité unique du paranoïaque, à vouloir  intégrer sa "folie" dans un système parfait, que l'on pourra dire aussi fantastique, ou mystique, c'est selon... Les lois naturelles sont incomplètes, il existe des lois "surnaturelles", ou une "structure du monde", qui expliquent les coïncidences. C'est en 1940/44 que Gödel se détourne de la logique pour développer une "philosophie bizarre", alors qu'il échoue à démontrer un autre problème mathématique (l'indépendance de l'hypothèse du continu par rapport aux axiomes de la théorie des ensembles). Des gaz qui persistent, une émigration forcée et que les Gödel feront en sens inverse, vers l'est, en transsibérien, tout cela suffit bien à l'exploration obligée d'un autre monde...

 


Gödel s'exerce à l'hypersensibilité. "L'appareil conceptuel que nous acquérons dans les 15 premières années de la vie n'est jamais élargi, mais seulement appliqué d'une façon de plus en plus complexe par la science aujourd'hui": Gödel décrit un "bornage" des phases d'apprentissage, et des ouvertures (expériences sensorielles, art, nature, etc...), développement du 6è sens, champ de l'oeil mathématique, accès à la strate la plus accessible des Anges, aux interfaces de mondes s'autoréférant comme spectraux, monde de la matière et monde des concepts.



La raison est l'unique organe avec lequel l'homme peut percevoir
les choses mêmes, pas seulement en images.

 

Après la mort, Gödel est convaincu que l'ego survit au corps, dans l'univers matériel ou dans un autre univers. Gödel croyait aux fantômes, ces imparfaitement ressentis de Merleau-Ponty (Gödel déchiffre et explore Husserl). Les anges, régis par d'autres dimensions que celles où nous évoluons, relèvent pour lui d'un réductionnisme matérialiste. L'esprit à la capacité d'un développement infini, mais qui ne peut se réaliser dans ce monde; l'intuition absolue est impossible dans le fonctionnement de cette nature, mais l'oeil pinéal survit, s'ouvre en d'autres dimensions. L'incomplétude a un corollaire, la vie éternelle.




L'incomplétude et le mal

 
Ni Dieu ni la langue (incomplète) ne nous trompent; le mal est par ignorance du bien; il est le non-lié encore par la logique.  Mais Dieu ne peut "garantir" les intuitions qui complètent ces systèmes formels, et Gödel croit au Diable, à la possibilité de l'erreur. En 1942-43, il "adhère" aux théories de Leibniz de l'individu-monade isolée dont le risque est l'ignorance. Il stipule une monadologie des êtres vivants comme des choses, avec une monade centrale, Dieu, et un "chaos terrifiant d'êtres autonomes", qui régit également le monde "interne" de l'âme, exposé au même risque de chaos-folie. Dans le monde surdéterminé de la folie, qui s'oppose à la nocivité des monades, la seule place "libre" est celle du non-connu, du mal.


Pour Gödel,  la phénoménologie s'approche d'une monadologie de "coïncidences", le métamonde des coïncidences nous ouvre l'oeil sur celui des Anges. Mais dans l'ensemble monadologique, il n'est plus d'organisation par l'espace ni le temps, mais par des agencements, et Gödel l'obsessionnel craint la prise de pouvoir par ses personnages, les monades, dans un chaos nouveau qu'il pressent et  où il se diluerait. "Un autre moi, le métamathématicien, détermine la vérité des formules sans que moi je m'en rende compte"; et Gödel le paranoïaque craint cet autre. "Notre réalité totale est belle et signifiante", pour lui qui a eu accès à la connaissance absolue du monde des concepts, mais il craint l'évidence illusoire, mauvaise, oeuvre du diable:  "la douleur est dans le mouvement de l'univers qui m'entoure"

 

 



Réflexivité et consistance

 

Considérons l'ensemble des ensembles qui n'appartiennent pas à eux-mêmes, définition logique du contrepoint. On est consistant quand son contrepoint est clairement présent, dans une consistance réciproque; une réduction, au sens archéologique du terme, de l'altérité; un esprit qui ne peut être seulement humain, puisqu'il fait l'expérience de tous les objets, et des êtres rationnels dans toutes les phases de leur existence. "Le cerveau est un ordinateur binaire connecté à un esprit fini capable d'un développement illimité"; le cerveau est un système non libre: les esprits finis sont capables de procédures mentales infinies dans le monde Réel. Soit l'esprit surpasse les machines, soit il existe des problèmes indécidables; dans les deux cas Gödel  appelle un "troisième plan" où existent autonomes les objets mathématiques: la réflexivité de l'esprit, la métamémoire, relèverait de cet autre plan. Une dérive de la philosophie vers la métaphysique, une observation quasi-phénoménologique de l'esprit. Inférence et réflexivité sont plus puissantes qu'une machine de Turing; à la théorie des ensembles Gödel substitue un concept réflexif, capable d'accélérer les découvertes mathématiques, un mode de raisonnement analogique propre aux "mystères", une mathématique qui n'utilise plus les symboles et le formel mais d'autres formes, une supraconscience. "On ne peut transférer la connaissance absolue à quelqu'un d'autre. On ne peut donc pas la publier".  Il préférait le silence à l'erreur.

 

 

 


Une extrapolation de la physique sur le thème de la temporalité

 

Gödel discute avec Einstein sur le possible du voyage dans le temps, concevable pour ce dernier si la vitesse  approche de celle de la lumière, mais exposant à un paradoxe temporel, dans l'espace à quatre dimensions; Gödel a l'intuition d'un temps autre que le notre, où vit l'esprit (cette intuition à laquelle aucun physicien n'ose s'affronter pour l'heure ; faut-il nier l'existence de la dimension temps, ou en explorer le spectre complet ?). Gödel veut prouver la nature du temps par les mathématiques, son existence objective, plutôt que le considérer comme cette dimension unique et secondaire des physiciens et des mystiques. L'espace de Gödel comporte des courbes de temps fermées, possibilités de voyages.  Gödel dans sa paranoïa rétablit un nouage pour la quatrième dimension. « Pour tout ensemble, existe un seul esprit qui peut strictement le survoler » en y prenant son temps, propre. 



Alors que l'existence de plusieurs dimensions de temps, imaginée par les auteurs de SF, abordée en psychanalyse (par Freud, Green, etc...), semble rester actuellement un "tabou" des physiciens, et même des partisans de la théorie des supercordes, où l'on multiplie pourtant sans problème les seules dimensions d'espace, Gödel semble ainsi avoir été un des rares scientifiques à proposer une "multidimensionnalité" de l'objet temps, allant plus loin que le champ de la relativité.  Il n'y a pas d'intuitif que du quantitatif, un ensemble peut se survoler par l'intuition, une maladie aussi, et Gödel entend balayer, parcourir, à une vitesse infinie. Il conceptualise un être dont le temps serait bidimensionnel, plan dans lequel on pourrait circuler. Et donc, également, une mémoire doublement étendue d'unités vécues; "tous mes vécus qui ne se trouvent pas dans le passé se trouvent dans le futur"


(Vivons-nous dans un temps plan, ou même d'exposant supérieur, mais en baignant déjà dans un ou plusieurs Lethe ? Ressent-on dans le reliquat diurne du rêve ces lacunes temporelles uni- ou multidimensionnelles ?  Le trauma retranché du nouveau-né efface-t-il la contradiction temporelle ?  Blanc du délire du trauma des puînés ?  Dissociation du PTSD ?)

 

 

 

Gödel, propose Yannick Grannel, décéda d'un accident de travail, et pas de malnutrition, interrogeant l'incertitude, le corps rongé par le doute. Passa-t-il d'un bond, maigre génie, squelette fou, où s'égara-t-il dans la lisière infinie entre deux essences ? Il y a nécessairement une chose qui est comme Dieu, démontra-t-il; mais puisque nous sommes à l'intérieur du système, il n'y a aucun moyen de déterminer, si oui ou non, nous sommes dans le réel.

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 19:21

Entre le signifiant et le signifié, un acte, un yoga,
un non-énonçable (aviapadesya)
qui (gouverne) l'Être

 


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La verbalité ne suffit pas quand il s'agit de saisir le rapport (sambandha) liant (sans doute) le signifiant (vâcaka) et le signifié (vâcya). Il ne peut l'être sans un autre moyen de connaissance, c'est-à-dire sans le contact sens-objet.

En justification d'une psychologie holistique travaillant aussi l'empathie et le corps, le rasa; car un acte (karma), c'est quand le mental (manas) établit une connexion (yoga) entre les objets (artha) et les organes des sens (indriya).





Catégories de langue et catégories de pensées en Inde et en Occident
François Chenet, Michel Hulin, Johannes Bronkhorst, Lakshmi Kapani, Victoria Lyssenko, Jean-Marie Verpoorten
L'Harmattan 2005

 

 

 

 

"La perception, qui est la connaissance produite par le contact de l'organe des sens avec l'objet, n'est ni énonçable, ni susceptible d'erreur et repose sur une certitude définie". La perception sensible (pratyaksa, devant les yeux, expérience directe) vaut pour l'instant premier de la perception, c'est-à-dire au palier de la sensation. Elle est synonyme de sensation, ou contact brut avec la chose. "Ce qui naît d'un contact entre le Soi, les facultés sensorielles, l'organe mental et l'objet est autre (que l'inférence)". Ni le sens externe, ni le sens interne (manas) ne peuvent avoir cette fonction de délimitation de l'objet, et encore  moins le mot. Evanescence du photon et disparition de la perception de l'objet, un moyen cesse d'exister quand sa cible est atteinte.



La perception est autre chose que la dénomination, et le langage est inférence (le monde, qui est dénomination, est l'"infralunaire" plotinien de la perception); mais le nom de l'objet, par cette inférence, n'est pas à même d'en  dissimuler la forme. Avyapadesya s'applique au mode ou au stade pré-conceptuel de la connaissance, tandis que vyavasâyâtmaka s'applique au mode ou au stade conceptuel; mais si l'on tient les objets extramentaux (artha) comme des noms par essence, et sans plus, alors la sensation alocana (sans illumination) qui porte sur eux porte aussi sur des noms: "énonçable" se dit d'une connaissance qui accède au niveau d'objet de mot". Questionnement, alors, du commentateur du nyâya: la connaissance perceptive a-t-elle deux sources, le contact sensoriel et le mot ? Une connaissance sensorielle, et une connaissance verbale ? De "non-énonçable par la parole", avyapadesya deviendrait alors "non-définissable".

 

 

lacanien est ce fragment du réel qui résiste au langage, et persiste dans le Moi ! C'est par le biais du langage que surgit l'idée de Moi, des Moi, dans une chaîne fractale, peut-être celle des réincarnations du samsâra, cet atelier des Moi, en autant de découpes itératives dans le Réel; la pensée ne met en place que des états provisoires dans le temps et l'espace, elle est une faculté catégorielle, un processus d'étai du réel, une vérité mondaine d'enveloppement, une limite métastable.


 

Il n'est d'autre accès au Brahman, absolument hors toute catégorie, que l'expérience directe, expérience d'ordre métalogique, par-delà tous les pramânas (car "la métaphysique est la science qui prétend se passer de tous les symboles", Bergson). La pensée indienne trahit elle aussi une indéniable dépendance par rapport à la structure de la langue sanskrite, mais ne s'est pas fourvoyée dans les impasses de la pensée occidentale; les normes linguistiques et culturelles ne sont que "des échafaudages provisoires, radicalement inadéquats à épouser la vraie nature du réel et à livrer accès à son sens ultime. L'Inde est davantage avertie de l'incogniscibilité ultime de l'être; en Occident l'être s'est vu investi de l'effectivité qui n'appartient qu'à la réalité concrète du monde".

 

 

notes intégrales et liens ici


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