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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 18:20
Kali, Ananda, une histoire d'avant-hi(v)er, Peter Handke

Kali, une histoire d'avant-hiver, Peter Handke, 2007/2011. Je lus d'abord avant-hier. Traduit par G.-A. Goldschmidt. "Vous avez été notre chanteuse d'avant-hiver. Après vous il ne nous reste que le chemin du retour. Maudit chemin du retour. Même vers mon hangar à bateaux au bord du fleuve. Mes parents étaient des Indiens. Ah si j'étais un Indien, je saurais où aller, matin comme soir, jour comme nuit". Tenterait-elle aussi de retrouver un enfant disparu ? Notre entre-temps est terminé, temps de purification, tu m'as trouvé. "N'aie crainte, je ne vais pas chanter ici. Ou seulement en des temps sanctifiés". Ananda. Quiproquo. Kali n'est que le sel de la mine... De la tentative de l'Inde, jusqu'à Luang-Prabang, là-bas l'aujourd'hui pousse en flèche sur le hier. Kali n'est pas une histoire d'avant-hier: c'est une femme pleine, qui me découvre par ma librairie, et dont nous sommes tous, amants, impossibles amis, éternellement le violon en flammes: atteinte de la jouissance, mais il faudrait écouter toute la ballade, qui n'est pas écrite, cette voix n'a pas de parole. Et tout cela dans son style, au sein duquel on ne peut qu'intervenir. Intervenir: ce qui nous est toujours refusé, si l'on reste sur la montagne de sel. Kali est l'émigration "vers ses deux mains droites" de l'homme au seul; mais la femme est sur la même barge, et elle seule regarde en plein le fleuve. Qu'est-ce que j'entends d'elle ? Promesse de chacun de ceux qui crient à soi-même ? Eclat de colère, bouteille de vin fracassée sur la table ? Faut-il que je l'appelle chanteuse, ou bien crieuse ? J'entendis mieux le bris et l'ensanglantement, que sa chanson; dès son entrée sur scène c'est pourtant essentiellement en tant que musicienne qu'elle a agi sur moi, en jouant, pas tant pour nous, que rien que pour le jeu; maintenant, à compter de son final, elle ne sera plus une musicienne, elle ne sera plus, jusqu'à la fin de l'histoire, que celle-ci ou cette autre. Et c'est bien une femme comme il n'y en eut jamais qu'une; si vite passée pour aller dans la loge, on sent, après-coup, après-coup seulement, qu'elle ne perd rien de vue; autrement comment aurait-elle pu me voir, moi, ce quelque chose que l'un des techniciens de scène a fait tomber ? Elle fit son apparition en habit de ville, et elle disparut en prostituée. Elle attend sans attendre.

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 11:21
Quand le Moi s'évade du Soi: le temps est la pulsion du Réel

Rencontres traumatiques, vieilles histoires ? Le lien au Réel est traumatique, notre exil, notre mort, notre folie privée sont expressions de cette pulsion du Réel, cette pulsion d'exil par laquelle nous déroulons le temps. Le temps est né de la chute, il est postérieur logiquement et par nature aux êtres intelligibles en repos dans la vie infinie, commente Plotin dans la Troisième Ennéade, il est lié à ce mouvement de la chute hors du cocon du Réel, car la nature est curieuse d'action, et choisit le parti de rechercher mieux que son état présent: alors elle bougea. L'âme, au lieu de garder son unité interne, la prodigue à l'extérieur, et perd sa force et son unité dans ce progrès même, cette extériorisation de la pulsion du Réel, dans cette chute corrélative du temps. L'âme produit le temps en place de l'éternité, et le monde se meut dans l'âme, car l'univers sensible n'a pas d'autre lieu; la vie de l'âme, en se dissociant, occupe du temps, met en branle l'illusion chronologique du Moi, cet évadé du Soi. Et dans ce temps produit se développe l'incomplétude de toute logique, et son corollaire pléonexique: l'univers sensible aspire à des acquisitions sans cesse nouvelles dans l'existence, dans une tentative de retour au tout compact et infini du monde intelligible. Le manque, constitutif du temps: Adam quitta volontairement le jardin d'Eden...

 

 

liens:

la clinique de l'exil; Plotin et le retrait raisonné du divin; une chute obligée ou un désir d'exil ?

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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 14:38
photo@tramadoc

photo@tramadoc

Aujourd'hui les religions voudraient imposer des codes de conduite morale, et porter justification d'actions qui répondraient à des catégories du "bien" ou du "mal". Mais selon les Upanishads, (7è ou 6è siècle avant notre ère, et donc antérieures sans doute aux "religions du livre" qui tendraient à imposer ces codes de conduite), on peut avancer que Dieu n'a pas d'affect. Ceci est à mettre en contradiction avec la perspective augustinienne de l'occident chrétien, selon laquelle Dieu est Bien, secondairement corrompu en Mal par l'homme, comme avec la théorie freudienne, dans laquelle pulsions de vie et pulsion de mort pourraient être entremêlées:

 

 

texte discuté: histoire personnelle fragmentée en épisodes multiples 

de F. Zimmerman, Philosophindia

sur la perspective augustinienne: ou comment la négation du mal reste la ligne jaune de l'Eglise

sur la discussion de l'existence de la pulsion de mort: magie noire, magie blanche

 

 

 

Deux croyances largement partagées en Asie du Sud et de l'Est sont l'idée d'une pluralité des mondes vécus, et celle de la fragmentation de l'identité personnelle (Soi) en une pluralité d'épisodes disjoints (Moi), qui n'excluent pas l'absence de souvenir de ces expériences passées. La mémoire étant "le souvenir des états antérieurs de l'organisme" (Masson, Abrégé de neurologie), quelque chose dant le Réel intervient en support de ce souvenir, dans le registre de la représentation et dans celui de l'affect, une fois l'organisme ayant transité d'un état l'autre (samsâra). En effet, sans affect, la mémoire ne serait qu'un catalogue impersonnel de la chose, tandis que le Soi constitue sa mémoire à la charge des affects associés aux perceptions de la chose, mais en autant de représentations discontinues, discrètes. Sans doute, alors, "Dieu" est-il cette chose pleine, continue, dépourvue d'affects, contrepoint absolu de nos souvenirs, et nos affects - et les conduites "morales" qui en découlent - autant d'interprétations forcément partielles du Réel, et d'autant plus limitées qu'elles sont principalement agies par le Moi de constitution la plus récente, baigné aux bains de l'oubli qui accentuent notre finitude, notre discontinuité dans le flux de conscience: toute narrativité du Soi (âtman) est illusion, tandis que je peux conter l'histoire - fallacieuse et incomplète - du Moi (ahamkâra).

 

 

Pluralité des mondes vécus et réalités multiples sont également au coeur de la philosophie de William james, ou de la phénoménologie de Husserl comme de la sociologie phénoménologique d'A. Schültz. Le flux de conscience dans son unité première est décomposé par la réflexion, il existe tout un réseau de relations constituant l'horizon de l'objet, et toute une gamme de réductions phénoménologiques est nécessaire pour délimiter l'objet de pensée. En corrollaire, il persiste toujours des "marges" nécessaires à la connexion complète avec l'objet, avec le Réel. Schütz conçoit diverses provinces de sens qui ont leur logique propre, aucune ne pouvant à elle seule assurer la connexion complète à l'objet (et ceci n'est qu'une expression autre du théorème d'incomplétude de K. Gödel, qui démontra en logique que tout système cohérent est incomplet). Les provinces de sens sont des mondes finis, discrets, chacun ayant sa logique propre, dans un fond d'expérience qui lui est complet mais non structuré. Cette façon de voir, rappelle F. Zimmerman, est dominante en Inde depuis les Upanishad.

 

 

Ces marges de la pensée sont la pensée à l'état naissant, qu'aucun système logique (représentation, langage, voire dogme, etc...) ne peut épuiser: "on ne peut saisir les sons qui s'échappent d'un tambour, bien qu'on puisse saisir le tambour"; nous ne pouvons pas saisir le Soi comme un objet parmi d'autres dans le monde, mais nous pouvons le saisir à l'état naissant dans l'acte de pensée, à la lisière de la pensée. Et "ce monde-ci", la "réalité" dans laquelle nous vivons à un instant donné, encadrée de ses affects de compassion ou de haine, n'est que l'objet de notre attention et de notre croyance à cet instant.

 

 

 

 

 

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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 20:32
Merde aux nations, mais... que la République était belle ce soir !
merci Cabu

merci Cabu

Puisse ce souffle-là entraîner le Grand Changement, et merci à ceux qui ont fait de ce rassemblement aujourd'hui Place de la République un événement transnational ! La haine ne circule que dans les frontières, elles étaient abolies aujourd'hui. Islamisme, intégrisme, nationalisme, capitalisme, etc... ne sont que des synonymes de rejet de l'Autre.

 

 

Merci Cabu

Merde aux nations, mais... que la République était belle ce soir !
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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 21:13
L'éclipse de la compassion, ou la Folie de Dieu

Nous avons déjà abordé sur ce site les liens naturels d'amitié qui unissent tous les vivants

dans la conception hindoue classique du monde:

 

 

MAITRÎ est lien naturel, support du rapport à autrui, entre tous les êtres, à la nature; il est principe de bienveillance et lien cosmologique;

KARUNA est compassion, ou empathie qui s'exprime pour la souffrance d'autrui;

AHIMSA est position de non-violence, contrepoint de la violence.

 

 

L'article de F. Joignot dans le Monde Culture & Idées, Au nom de la foi, dans une édition du journal antérieure de quinze jours à la terrible canonisation de Charlie Hebdo, discute différentes hypothèses pour expliquer comment ces liens de bienveillance entre vivants, ou cette position non-violente qui en est le corollaire, peuvent être pervertis:

 

 

 

F. Joignot rapporte l'intéressante hypothèse du philosophe Marc Crépon (Le Consentement meurtrier, 2012): l'éclipse de la compassion serait la cause première de la possibilité des actes de violence par des hommes sur d'autres hommes; l'horreur ne serait pas possible entre hommes sans cette suspension de la sensibilité au processus de mort d'autrui. Cette suspension serait  d'ordre autant psychologique qu'idéologique: seule une force supérieure, et donc un Dieu, pourrait l'autoriser (ou, peut-être, diront les cognitivistes, une altération de structures corticales ou sous-corticales sièges d "degré minimal du Soi"). Alors la sympathie de chaque homme pour la souffrance des autres, décrite par Adam Smith comme un élément constitutif de la nature humaine, est inhibée ou abrogée.

 

 

Il faut faire de la prévention de l'instauration de la Folie de Dieu, c'est-à-dire permettre une gouverne plus endogène de l'homme, en clair: libérer la pensée. Car la Folie de Dieu court-circuite la réflexivité (ou métacognition) constitutive de l'espèce humaine. Dans l'islamisme, et d'autres Folies de Dieu (celles des croisades, de la St Barthélémy, etc...), l'ordre de tuer est crié pour désactiver viralement, chez tous les membres du groupe endoctriné, les circuits de la compassion. Dans la banalité nazie du mal (cf. H. Arendt), l'objectif du meurtre lui-même restait réservé au premier cercle délirant, et le plus caché possible à la masse, en tout cas il était non-proclamé, il était industrialisé,  seuls des ordres techniques étaient donnés officiellement à la fourmilière hypnotisée, qui actionnait les leviers successifs de la machine à tuer, mais sans voir la mort dans les yeux (sauf en amont chez les "dignitaires" fanatisés, et en aval chez les kapos pervers, face au crématoire).

 

 

Les nazis voulaient se protéger d'une "sous-humanité" qu'ils avaient décrétée, les prêcheurs islamistes du jihad y rentrent d'eux-mêmes, par éclipse de la compassion, empêchement de la pensée. Il s'agit de manifestations polaires d'une même croyance absurde en plusieurs humanités, biologiques ou religieuses.

 


Dieu pourtant n'est pas toujours indispensable, poursuit F. Joignot, pour expliquer atrocités et crimes de masse: l'armée aussi lève l'interdit de tuer, à  force de discipline; l'exécution légale de l'ennemi n'y est que l'aboutissant de l'exécution de l'ordre. Mais peut-être survit-on ici "moralement" en cherchant à sauver sa peau, à tuer le premier, à s'abriter des balles derrière les cadavres des autres, à s'abriter des balles dans l'esprit de corps, plutôt qu'en ayant à l'esprit le geste meurtrier ?

 

 

Outre l'inhibition des dispositif solidaires naturels, il y a cependant d'autres hypothèses au possible du tuer, par le déploiement de l'ivresse de puissance en particulier (Purifier et détruire; J. Sémelin, 2005): on se croit indestructible, on donne la mort, on se prend pour Dieu. L'exacerbation d'un fond "sadien", également, qui serait lui aussi propre à l'humain, un moi assassin et jouisseur, une pulsion primitive de meurtre ? Mystérieuse impérativité de la douleur, disait Freud reconnaissant son échec à  définir cette dernière, à comprendre son caractère intrinsèque ou non (qu'il admettra sur le tard, dans la vague mortelle de son siècle).  Le mal n'est-il que l'abolition du bien (comme dans la perspective augustinienne), ou existe-t-il d'emblée, comme dans la topique freudienne tardive, une intrication chez l'homme entre compassion et pulsion de meurtre ?

 

Enfin, chez les tueurs en groupe (H. Dumas, Génocide au village), pour tuer sans être perturbé par la compassion, on animalise la victime, à tous les niveaux (du politique au physique), alors on abat des animaux, on n'assassine pas... Pour tuer un enfant au bord de la fosse, il faut en avoir fait un ennemi biologique, dit J. Chapoutot dans La loi du sang, penser et agir en nazi, 2014. Animaliser, chosifier, cela aussi aide le criminel... Chiens d'infidèles !

 

 

 

A suivre: La Folie de Dieu, un mode de sortie du traumatisme colonial exercé sur les trois-quarts de la planète (dit "Le Sud") par la civilisation européenne hier triomphante-exploitante ?

 

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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 14:14
Charlie Hebdo est notre Nuit de Cristal

L'Hydre FN... Que tous les "Grands Duduches" entrent en Résistance contre le Front National, qui, à l'évidence, directement ou indirectement, soutient et permet ces actes de haine destinés à inquiéter la population et favoriser son accession au pouvoir ! Ces actes sont des "Nuits de cristal", des "incendies du Reichtag"......

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 16:31
O. Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile

Il y eut des Instructions pour sauver le monde, quête (méta)physique des coïncidences et de leurs supports quantiques; il y a aussi des Mécanismes de survie en milieu hostile, d'O. Rosenthal, Août 14, une scène de crime jamais métabolisée, l'autre qui avec nous joue à cache-cache, une traque, un envers de la quête. Les faits ne se contentent pas d'arriver (coïncidences), ils reviennent (traque). Ecrire: on croit contrôler, mais on avance vers le dénouement. On ne sait pas remplir avec des mots, des sensations, des actions, l'état d'être de mort; alors, comme on ne peut décrire, on rôde. On revoit la bifurcation. On donne de l'écho à cette voix qu'on n'a pas écoutée, encore.

 

Mieux vaut n'avoir personne à qui parler que de réciter les litanies d'usage. Alors : le nuage, oui, l'aspiration, l'exil de soi-même. Et pourtant, ce lien qui pleure, qui pleure au lieu: ici est peut-être la tentative d'exorcisme d'O. Rosenthal. Rien de factice: elle pense « fictionner » en écrivant, mais elle se reprend vite: écrire c'est retrouver ce qui avait déjà-toujours-eu-lieu, mais notre mémoire s'y ajoute, et dans notre aura, qui, elle, se collapsera au mieux, le fait reprend son voyage, le réel circule son infini limité à notre fractale d'hier. « La peur est une méthode pour s'ignorer soi-même et donc se conserver » à ce qui, justement, fut l'objet de notre mémoire. L'attente nous rétrécit, la séparation qui s'étend nous élargit, mais aucun lien ne cède, quelques tous contribuent d'Un... C'est mieux qu'au moins l'un des deux suive... Quitte à mourir : en restant, plutôt qu'en marchant, ce départ au loin je le force, alors qu'il me faut écrire...

 

Elle a déjà abandonné l'autre, l'amie, qui meurt, avant que de vivre sa propre NDE : alors elle y est seule, alors elle revient. « Rejoindre » ceux que l'on a autrefois aimés ? On ne peut se disjoindre de ce qu'on a regagné d'expérience. Elle protège son lieu, son tiroir, sa turne, sa maison, de l'intrusion, des morts sans doute. Les étrangers, dit-elle: ceux qui naissent, entrent par cette pièce là... La connaissance spéciale, continue-t-elle, qu'ont ceux qui savent rompre et fuir...

 

Où l'on passe maintenant des visions de NDE, volodiniennes, à la scène du crime : on n'attend plus le mort, on le pousse. Jonction. Sommes-nous tous ? Qui ? Est attaché « au pied de son lit » ? Il n'y a pas de mélancolie géographique, mais on transporte les graines de ses fleurs roses. Scènes d'infraction, gestion, police : trouver celui qui n'a pas de rôle dans la scène. Qui Est. « J'ai compris : on se laisse fouiller par la mort » (ce que nous refuse la ville). La rencontre : « Il occupe dans mon esprit un lieu qui avait déjà, en creux, sa forme » : nous avons le même corps. « Le manque est la forme la plus accomplie de la fidélité », ce bonheur des petits messages tendres, à interpréter, que nous nous échangeons actuellement dans l'absence, dans notre éloignement géographique imminent. Nous ne serons que des amants du faune, de l'argent, des soirs et des efflux ; faut-il prendre une place pour s'aimer, être dans ce contrepoint ? Refuge ou projet ? « On doit perdre l'autre », et ça passe par l'acceptation des morts, tous, l'abandon de la maison où l'on se retrouve toujours. Morts patientes, car les suicidés sont des terroristes. Le retour.

 

Cet évidement de la rupture, quand l'autre impose son absence, et se l'impose sans doute, terrible sans doute qui fait espoir. Ce viscère en creux où partir, où, uniquement, travaillent tous les possibles. Ce vide, plein d'affects : est-il le corps, schizophrène, de sa sœur ? Le voyage de Razon dans Palladium, mais ici extra-corporel, au travers du corps creux de l'autre, roman spectral de l'intolérable absence que nous sommes à la vie totale. Enigme de la vie, énigme de l'amour, refus de l'abandon.

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 10:55

 
notes autour de

phénoménologie et psychiatrie, les voix et la chose
Jean Naudin, Presses universitaires du Mirail, 1997

 

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La réduction phénoménologique et l'époché hallucinatoire (p. 15, p. 60-78)
La méthode husserlienne est l'époché. Elle suspend la thèse de réalité du monde; elle investit l'attitude naturelle dans laquelle la plupart des hommes voient et vivent le monde; elle transforme le monde en "phénomène de monde". L'époché est la "réduction transcendantale" qui prive de sa position d'être le monde et fait retour au courant vivant des expériences du monde. Pour comprendre les patients, il nous faut reconnaître à l'expérience schizophrénique sa parenté avec la réduction phénoménologique, et nous mêmes pratiquer cette réduction phénoménologique, équivalent du "tuning empathique" dans la clinique du trauma.

 

 

 

Les voix renvoient à l'instant même du doute dans la solitude de la réduction. Bizarrerie de l'écoute de celui qui entend des voix, mais n'en parle pas, craignant le discours impossible. Il faut laisser être cette bizarrerie, et "nous" n'y parvenons qu'avec des résistances, contrairement au psychotique, pour atteindre, toucher, à l'époché hallucinatoire, phénomène du monde partagé (et non monde commun), étonnement primordial du patient.

 

 

 

 

Une modification du sentir, et non un trouble de la perception
Les voix ont une sensorialité, une réalité perceptive (elles sont même parfois réduites à un simple bruit) même si celle-ci n'est pas partagée avec nous, car si la voix est immédiate pour le sujet halluciné, elle est médiate pour son "interlocuteur". La voix utilise les organes des sens, et donc le corps. On est bien dans la sphère acoustique, mais sur un registre autre que l'habituel; il y a chez le patient halluciné modification du sentir, et non trouble de la perception.

 

 

 

Dès les premières pages de Sur l'empathie, Edith Stein se pose la question de savoir si l'hallucination relève de la perception pure (par absence d'"imaginaire instantané"), ou de la réactivation mnémonique; pour le phénoménologiste, l'hallucination est bien modification, (métamorphose ?) du sentir, et n'est donc pas "résurgence mnémonique interne", mais sensation apparentée à celles expérimentées dans les états modifiés de conscience (cf. psychodysleptiques ?);  R. Leriche, dont Canguilhem analysera les travaux sur la chirurgie de la douleur, déclare travailler en "observateur et déducteur, sans rêverie, ni imaginaire", et peut-être cette méthode qu'il se joue à l'austère relève-t-elle aussi de la réduction phénoménologique.

 

 

 

Modification du sentir et glissement de la "normale", métamorphose du sentir et atteinte d'un nouvel état homéostatique, d'un nouveau système stable après la traversée d'un "chaos" (Canguilhem, Le normal et le pathologique).

 

 

 

 

La dépendance immanente du sujet et de l'objet persiste, mais le mode de communication est différent. "L'objet doit changer de nom", dit Ricoeur traduisant Husserl, ce n'est plus une langue "naturelle", "maternelle" qui nous impose aux mêmes césures dans le lien à l'objet. Il y a rapport autre du sujet à l'objet, et non dissociation en deux "étants".

 

 

 

 

La psychose est défaut de symbolisation pour la psychanalyse; elle est autre intentionnalité pour la phénoménologie. "Entre", le trauma: défaut de représentation (par la sidération) et accès à une autre facette de la réalité sur le primordial (dans le "clivage").

Quelle différence entre le pulsionnel de l'analyste et l'intentionnalité du phénoménologiste ?Une pulsion non unique, non normée ?

 

 

 

 

 

Intentionnalité et corporéité. Rupture du chiasme entre chair externe et interne.
Le sensoriel modifié a base corporelle. Cependant, une voix apparaît sans corps au patient halluciné; des voix en eux (Einfühlung): la présence d'autrui met en question sa propre chair.

 

 

 

Notion de spectralité chez Merleau-Ponty, le changement de registre sensoriel n'étant que partiel, n'atteignant pas toujours aux autres sens, bien que des impressions cinesthésiques soient fréquentes. Si la métamorphose sensorielle était totale, comme chez K. Gödel qui s'exerçait à développer sa sensitivité, celle des odeurs, etc..., nous atteindrions à cet autre corps des anges...

Paradoxe de l'"entre" dans la modification sensorielle partielle, flottement entre norme et état mystique, ce degré zéro de la norme, cf. l'exonération mystique corporelle chez de Certeau au cours de l'exploration des "autres" intentionnalités...

 

 

 

 

Pour Hüsserl, dedans et dehors sont enchevêtrés, le Körper (qui se distingue de l'esprit) n'est pas la chair (Leib) qui a une composante interne et une composante externe à cette limite arbitraire de notre "Moi". Ces deux composantes sont déliées dans la "maladie mentale". La parole est donnée à cette chair externe "normalement" intégrée: l'Autre, das Ding, ce noyau interne d'altérité chez Freud, s'exprime de façon "externe", "furtive", "insaisissable".

 

 

 

La phénoménologie, comme paradoxalement l'immunologie, doit admettre l'enchevêtrement de l'interne et de l'externe, leur composition. Où on s'aperçoit que l'"auto-immun" n'est que réaction à de l'interne modifié par l'environnement...

 

 

 

Merleau-Ponty parle de "chair du monde". Il y a dans l'hallucinatoire une perte de l'intimité, de l'unicité de la chair, dont une part devient anonyme. Forcluse ? Intrusive ? (cf. J.-L. Nancy). La chair est dissociée, dans un vécu d'une expérience de déshumanisation. Et la non-réciprocité de la rencontre entre halluciné, transparent, et autrui hallucinatoire, spectral, fait vivre une situation d'intrusion: "mes pensées sont connues", "devancement" des pensées, "la voix c'est ce qui est avant de parler", dit un patient à l'auteur.

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 13:40

 

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Lisbonne, dernière marge. Je n'avais pas besoin d'un deuxième pas, je montais déjà en moi ces potences pour l'occident, je n'avais plus à faire ce voyage retour de La limite de l'oubli, qui, lui aussi, boucle au bord de l'Atlantique, loin du barycentre. Tout était clair : la mère avait atteint sa mer, couchée à son soleil fécal, on devait enfin la laisser tranquille. Volodine a une écriture enfantine, de mauvais écolier, d'appliqué, de gaucher. Tout est réfugié dans la petite bulle de sa signature. Son livre a une odeur de vanille des bois : entre tropique et terre basse à champignons. Entre Cendrars et Platonov. Mes hétéronymes ne sont pas Pessoens, tous mes auteurs combattent pour la même cause, anticapitaliste,e xplique-t-il, nous sommes en post-exotisme. Au fond de leur même tunnel, l'intelligence est une. Kurt(z) n'avait jamais prévu de culbuter.

 

Fleuve noir, ténèbres, apocalypse ; les traversées sont nécessairement sans but, car seule : la troisième rive. Elles sont un passe-temps pour ne pas mourir par surprise, d'un coup, et toujours à refaire. L'exil : on te brûle à jamais ta peau, douleur, sans retour, tu ne peux emporter la morphine, l'infirmier s'est barrée avec, l'a revendue au marché noir. Un cuir de remplacement. Ce n'est pas à la vie qu'on a été attaché, et qu'on erre après. Ah, on veut toujours des yeux, des seins, un corps, beaucoup plus tatars que slaves... Le bardo est un chaos obscur, et, comme tous les chaos, déterminé au millimètre. Alors on peut trouver. Entre la pensée et les mots : l'incommunicable de la mort, c'est tout, c'est simple, on ne forclut pas, on vient de là-bas, dont on a été perdu, exilé, on est tombé. Alors on donne des rendez-vous, impossibles pour toi, ici.

 

Planque asiatique à la panique. L'ailleurs, ce n'est pas que la censure de la mémoire. Quand on ne sait plus très bien à quel nom de famille on a répondu. Des fondements non religieux à la survie. Quand on a passé la limite, on somme la police qui est en soi. En face, elle était plus docile. Psychose vsnévrose. Ce n'est plus une revue que l'on achève d'une mentalité pervertie d'historien, et les militaires, et les épiciers, et les curés, pour conserver une collection. La Commune, ce sont les premiers pas littéraires qui t'ont obligé. Le saut, imperceptible. Tu te demandes encore. Le collectif qui est déjà passé écrit encore. Le murmure de la poussière sur les toits de la ville, dit-il. Tu essaies de comprendre ou de te rappeler ce qui t'a alertée ainsi.


 

Après l'expansion brutale de la thanathosphère au XXè siècle, l'ouverture soudaine de toutes les portes, il y eut réaspiration, et renaissance au ...è. Après ce point d'équivalence atteint en force entre morts et vivants, alors. C'est au moins le deuxième en fait : la peste du XIVè, les totalitarismes du XXè. S'ouvre la faille d'ascendance directe, exit le complexe d'orphelinage : on sort enfin de la généalogie biologique, ce piège à rats de toute une science, si longtemps engluée. Le texte exhumé était jusqu'alors enrhumé. Forcément, dans ce puits jusqu'aux entrailles maternelles. On ne s'enfonçait que dans la muraille, ces syllabes incompréhensibles. On ne peut s'orienter que dans le vide, qui libère l'imaginaire. On ne transporte pas le monde. On est enfant. Il ne s'est rien produit dans nos capitales. Transmission orale, totale, tous les contes, mais on ne peut pas les interroger. Une source à boire, aucun fleuve, quelques flaques qui s'écoulent, parfois les gouttes se rejoignent en un mince filet où l'enfant déjà est parti. On crie, on secoue, on appelle, on rit, parfois. Réclusion des pupilles. Le bardo : des collectifs winnicottiens, enfantins.


 

Le post-exotisme, une littérature qui donne cette cette instantanéité de ce côté-ci de la passe. Quand, où et comment, de l'enfance, apparaissent les adultes destinés à remplacer les morts ? En fait, ce n'est pas un problème de mémoire : il n'y a jamais eu de pont, aucune Renaissance n'est une traversée. Le père violent de l'auteur ? Son trauma retranché ? Nous attaquons les valeurs sur lesquelles la Renaissance fait reposer son sens du réel. Nous balayons, nous glissons, nous commentons, au miroir du cadavre. Des faussaires tout-puissants, et des doubles coupables. Et quelque Rossignol d'urgence, cette forme si proche du parfait trait unique : la courbe à son infini, notre infini, on se tangente quelque, on s'attend. On dort enfin contre, sans plus envier l'autre spéculaire. Mais Elle : doute de n'être que le reflet, pas l'original. Il leur faut mille morts, à Elle.

 

Un pas anti-totalitaire, un pas politique. Une expérimentation. Mais on ne parvient pas à fondre la frontière. Alors on se multiplie, hétéronymes, dans toutes ces parts. On se recroisera. Mépris directeur envers son propre destin. Un corps totalitaire est mort ou vivant, nous tous sommes à peine mort, ou à peine vivant, on vient juste de passer quelque chose, on pense, on est juste après le napalm, ou juste avant le goudron de l'histoire. Il ne se passe rien, merde, dans ce village reclos et enclos de forêts du Nord-Laos où je passe à peine: si, c'est ici, longtemps, déjà. Seul l'aller fut simple. On se réfugie là. Les exilés retrouveront quelque chose, les nomades ne meurent jamais qu'à demi, les migrants résistent. Aucune intelligence ne peut ici démêler ce qui est réalité et ce qui est hallucination. Violence de notre exploration, imposition de la profondeur. Sentier intérieur, d'une guerre l'autre. Seul spectacle des abandonnés du matin. Gueules de lune. Hors représentation. Seul un pont, entre deux imaginaires. La femme en lieu préservé, qui s'impose, d'évidence, à des milliers, instantanée. Mais déjà : le théâtre. Nulle place. Tu demeures. C'est le verdict. Une troisième sphère ? Celle de la puissance totale, sous les mots. Celle de la physiologie de la mort. Thanatogénèse. On cherche dans une ultime voie d'eau l'issue de ce rêve calcaire. Dont on voulut construire ici le mur de l'autre, alors qu'il n'y a pas de langues de terre ferme. On rôde en silence dans la magnifique seconde de notre éternité. Un Lethe, vous dites ?? Je m'évaderai.

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 09:30

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La limite de l'oubli, chez Verdier, orange, bien sûr, écriture post-empire des camps, et leur remontée par le sang, de Sergueï Lebedev. Par le paysage de la terre soudain creuse, creusée, s'affranchir enfin, trouvant l'aven de son nom, de sa généalogie. Tchevengour était d'argile péricommuniste, ici est de déchet soviétique, mais une même veine guide ces deux géologues de la grande Russie, de la grande steppe. 

 

La limite de l'oubli est poésie de la roche, sentiment chtonien. Et Verdier a bien l'odeur et le toucher épais du souvenir, où peuvent s'accrocher les mots. De ce jaune associé au sulfureux parfois arbitraire, structure du monde ou existence du mal, qui ouvre aux perversités-fascisme, qui répulsent et interpellent. Vers la troisième rive de sortie du trauma : l'extase: Je me trouve à l'extrémité de l'Europe. Ici on voit, à nu dans chaque falaise, l'os jaune de la pierre et une terre ocre ou flamboyante semblable à de la chair. La pierre s'effrite sous l'assaut des vagues, la chair s'érode sous les marées. L'océan exige de nous un effort spirituel pour voir la terre, dit Lebedev. Et là-bas s'étiole la force vitale de l'Europe, quand on est arrivé enfin là où elle ne fait plus naître que des lichens, et que juste derrière la touffeur des forêts et les herbes asiatiques menacent de s'étendre : le point des camps, le point nord de l'Empire de quête, la où gèlent encore dans le permafrost les disparus que l'auteur part disloquer, creuser, de ce sang déversé, comme par erreur, en lui. L'auteur, lui, est nationaliste, continentaliste, généalogiste; même s'il n'y avait pas eu cette erreur de sang en lui, il lui aurait fallu le détruire. Je ne sais pas ce que je dois détruire. Tu bois une eau étrangère. Le Caucase est sa ligne de partage des os, là où il est parvenu, tout le reste du livre ne sera que ce déploiement, à la limite du langage : un déploiement de ce « vent du néant » d'Alméry, qui, par la douleur de ceux des camps, de tous ces naufragés du permafrost, qui flottent encore dans la terre, non loin de l'embouchure du fleuve sibérien, mais interdits d'océan jusqu'à ce qu'il les touche, le dire des corps-morts, langage absolu, sans plus d'interdits défroqués à une quelconque logique. Sans plus cette pellicule fine mais ferme, apparentée à cette membrane qui entoure le fœtus dans le ventre de sa mère, et se glisse entre la chose et le nom. A cause de l'encre d'imprimerie très épaisse les cendres de ce livre sont métalliques et grasses, et déterminent l'odeur de tout le récit. Au nord glacé, une parole morte, sans colonisation linguistique, dans laquelle aucun nom n'est plus étranger. Au sud de l'empire, dans la rétention cette fois de la Caspienne, le zaoumde Khlebnikov, aérien. Entre, ce voyage. Au bout de toute cette haine répandue dans l'air et qui marque, toujours intacte, la vie des descendants de ces chiens et de ces hommes, avalée avec la moelle des os qu'ils ont grignotés, une moelle qui fait fi du transgénérationnel, comme une transfusion qui, dans un double effet, permettrait la vie pour comprendre celle de tous les naufragés. Mais pour l'heure, un hameçon avec barbe t'a transpercé la lèvre, et tu avales le leurre qui te déchire les entrailles, tu comprends que tu es un maillon dans la chaîne des dévorations, où ton moi est trop présent qui veut nier la douleur : il te faut lire encore la bible orangée qui vient, ce monument, ce mur des mots, des lamentations, qui sépare les vivants et les morts, mais est leur seul lieu de rencontre. Le langage est spectral.

 

La limite de l'oubli : l'Autre Grand-Père avait vécu une de ces vie qui coupe l'homme de lui-même. Le géologue ressent le ruissellement de la mort, flaire le charnier. Car Lebedev, depuis sa chute première, est doté d'une clairvoyance de type expérimental sur les choses : « j'avais connu trop tôt ce dont l'enfant est protégé par l'unité du corps et de la conscience, sa fusion avec le monde ». NDE précoce, revécu, ce jour-là, des yeux du chien agresseur, et ce regard pourtant n'est pas celui du chien, il a franchi la limite invisible, il a attrapé la mort (« comme on attrape le paludisme »), le chien noir s'était précipité sur lui directement. L'oubli de la limite ouvre sur la thanatosphère, où les corps du permafrost attendent, où les fleuves noirs des commandants de camps crachent leur bile, préservant ainsi leur sang pour que d'autres enfants survivent à la morsure. D'autres, non cadavres encore, irradiés lentement rongés, figures de bardo, leur corps livré au flux du mal, c'est-à-dire à ce que la vie peut faire au corps faute d'un changement intérieur, mystique. 

 

Les camps et le désastre de la vision : un milieu organisé de telle manière que le mal n'y fut plus reconnaissable. Les détenus creusent la terre, raclent les sédiments, pour parvenir à la roche mère. Espace de pertes, espace de perversions, failles, une fois ôté l'humus qui ailleurs nous baigne tous; ici seul le gel parfois prend l'empreinte d'un corps. Le camp n'a pas disparu, il s'est fondu dans le paysage, il s'est fragmenté, intégré par chacune de ses parties. Mais cette dispersion-intégration évite le face-à-face avec le mal absolu, et, faisant faille, permet la recherche. Lebedev, géologue, théorise les courants telluriques du mal; Platonov, hydrologue, voulait voir couler le bien. Parfois tout se rassemble dans un trou béant, où confluent les villes perdues, et la surface, et leurs fleuves. Là où l'homme nordique a éventré la terre, là où Odin a laissé en gage un oeil à la mémoire, là où le charbon extrait ne donne plus la nourriture, où les mineurs contiennent le ciel sur leurs épaules, dans leur vie d'après l'éboulement, dans leur vie dansl'éboulement. 

 

Lebedev, médecin de la terre plus que biologiste, sait traverser la mort, ce remplacement de la physiologie par la pétrologie. Donner à communiquer par les plaies que nous portons, non pas conséquences de nos propres pas aveugles, mais des morts qui nous précèdent. Forces protectrices de l'enfant, qui nient le moyen terme entre la vie et la mort; puis l'enfant voulant échapper au père tombe dans le gisement d'eudialyte, ce minerai rouge vif, un peu radioactif, ce sang de chamane, ces traces d'un combat. Dans la vie recroquevillée, sans protection, les objets deviennent conducteurs de douleur, cette mort inflammatoire.

 

Lebedev rêve et délire, à la manière de Razon dans Palladium, les vivants et les morts se rencontrent, mais ici sans combat pour tenter de rentrer dans un au-dehors qui n'est plus ; il se laisse gagner vers un centre, son trou noir, il ne demande aucun rappel, il sait sa connaissance incomplète encore, et cette incomplétude risquerait, il le sait, d'être nocive aux vivants, il ne veut pas leur rapporter, il se sent devenir fou, il reconnaît cette fièvre, ce virus et cette peur. Au bord de l'expérience, le risque de la chute, dirait M. Eliade. L'Autre Grand-Père, toujours, tentait d'y résister ; pourtant un cercle a plus de 360°, il y a entre les degrés des fentes dans lesquelles, tirant sur les anges, on peut se glisser, pour porter tout ce qui n'est pas advenu encore. Et survient la crise, le sang reflue, le livre reprend.

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