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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 18:31
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Déclaration


« Il y a ce que nous imaginions penser, alors que nous le sentions; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion; l'être réel est entre la sensation et la conscience qu'il en a, il est bien intersection, seuil entre nos pensées et l'existence réelle des choses ». Juste après que le Maître eut consenti à cette clef,  une vague religion se forma dans le bureau: chacun se sentit différent de ce qu'il était. Nous avions la clef du Maître, nous avions la clef tout court. Cette religion devenait notre foyer, un endroit, où, d'une certaine façon, on n'éprouvait plus rien, on réalisait ses rêves, ou bien on les voyait se réaliser pour nous. Nous ne souhaitions plus rien d'autre... un peu de soleil, l'envie d'être heureux, la mélancolie de voir passer les jours, la science toujours incertaine, et la vérité nous échappant toujours... Rien d'autre, non, vraiment, rien d'autre... En cet âge métallique de barbare, il nous faut prendre un soin méthodiquement exagéré de notre capacité à rêver si nous voulons sauvegarder notre personnalité, en évitant qu'elle s'identifie à celle des autres: nous devons absolument dire ce qui nous semble être.


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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 14:24
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L'humanité se partage entre ceux qui se plaisent à regagner leur lit le soir et ceux que le fait d'aller dormir inquiète.
Il n'y a donc pas d'"humanitaire" hors les logiques économiques contemporaines axées sur le biomédical1, s'adressant à des individus chez qui la soufrance est illicite, ne peut être prise en compte, se doit avant tout de ne pas être. Mais l'homme est bien fait pour souffrir, et humanité n'a pas d'adjectif qui ne dissocie pas le corps du monde: "l''humanité se partage" pourrait être le sous-titre d'Instructions pour sauver le monde2. La mémoire nous tombe bien dessus comme une guillotine, et nous préférons bien utiliser notre cerveau à ressentir notre corps plutôt que de céder aux images insupportables qui rendent fou: souffrir, se souvenir, ou bien parfois, quelques instants, flotter et comme dormir les yeux ouverts. Les fêtes sont des pièges pour se souvenir, des bombes de la mémoire, quand elle revient la douleur est encore plus douloureuse. Mais une vieille femme va parler: la douleur ne s'atténue que par le partage, par l'accès à cette "communauté de ceux qui sont unis par le sceau de la souffrance"3, cette communauté même que les superentreprises de l'humanitaire refusent, exportant leurs solutions calibrées à partir de leurs "club meds" de la médecine, en kits standardisés. Rosa Montero sauve le monde en nous montrant comment se forme la communauté de ceux-là, souffrants, de l'intérieur d'eux-mêmes, de l'intérieur du monde: il était seul, ils seront bientôt quatre, improbables et pourtant...: c'était un mystère...

(1) Daniel avait fait encore une fois son cauchemar récurrent, cette angoissante sensation d'avoir tué quelqu'un qui ne s'effaçait pas complétement de lui, même après son réveil. Mais après tout, ne sommes nous pas tous des projets de cadavres ? Mais voilà qu'il y avait ce cauchemar incompréhensible. (2) Matias, lui, pouvait à chaque instant
poser le pied sur un souvenir qui faisait exploser sa peine, le laissant sourd et mutilé, baigné dans le sang de sa mémoire. (3) Elle buvait pour oublier, et elle y était presque arrivée. Pendant des années, Cerveau avait suivi avec une exactitude et une persévérance de chercheuse scientifique son implacable programme d'abrutissement. Mais quelque chose chez Daniel l'avait atteinte, peut être son désespoir, sa douleur ou son vide. Et dans la communauté de douleur, scellée lors d'une nuit étrange, vibrante, enflammée, un mécanisme se met en marche, quelque chose de grisant et de prometteur, comme si quelqu'un avait mis en marche le mécanisme secret du bonheur. Aucun des trois ne dit rien aux autres, mais chacun pensait pour soi la même chose. Tout le monde alors espère et pressent le grand choc.

Matias sentit une bousculade à l'intérieur, une chaleur soudaine dans l'estomac, quelque chose qui, bien qu'énormément perturbant, n'était pas désagréable, et eut du mal à reconnaître cette sensation. C'était de la joie.

Ce matin, à sa place, il y avait un type, qu'il n'avait jamais vu.
Il pensa à une erreur du hasard.
Les choses de l'univers sont organisées,
mais de loin en loin un cheveu peut les dérégler pendant quelques minutes.
(...) Il se résigna à boire son café, dos à la salle, vide à cette heure.

Franz Bartelt
Le bar des habitudes
Gallimard, 2005

1. P. Blackburn, Humanitaire pour quelle humanité ? Revue Entropia, N°7, automne 2009, pp 205-223
2. R. Montero, Instructions pour sauver le monde, Paris, Métailié, 2010
3. A. Schweitzer


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La théorie des vases communicants de Fieldman
ou "Les actes bons améliorent le monde"


Selon R. Montero, Aaron Fieldman, physicien quantique à l'origine des travaux qui amenèrent Heisenberg à proposer son principe d'incertitude, émigre aux USA pour participer au projet Manhattan, et y formule sa théorie, également connue sous le nom d'"effet Loth". Restée invérifiée à sa mort, il s'agit d'une sorte d'"effet papillon" de toutes les actions humaines, réparties en actes "bons" qui mettent de l'ordre et de l'harmonie dans la matière, et d'autres "mauvais", ou entropiques. Les actes individuels se répercutent, résonnent à distance (comme les propriétés des particules élémentaires en physique quantique).


Les coïncidences de Paul Kammerer
ou "quand une coïncidence se produit, il s'en produit toujours beaucoup d'autres. En d'autres termes, les coïncidences... coïncident"


Biologiste autrichien, lamarckien, accusé de fraude scientifique, Kammerer se suicida en 1926. Il propose la Loi des séries, à partir d'un postulat selon lequel  l'univers tend d'une part vers l'entropie, mais d'autre part vers l'ordre (la vie sera, pour James Lovelock, un des processus introduisant cet "ordre à rebours"). Les coïncidences seraient une conséquence de cette seconde tendance à l'harmonie, à l'unité de l'univers.
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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 17:10
Vercors, Le silence de la mer

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Et peut-être aussi quelque chose comme une place de village de cette époque, si proche et lointaine, où l'on montait encore aux mats de cocagne. Il en restait tous les petits drapeaux triangulaires de couleurs simples et vives, irradiant aux quatre coins du monde. Des familles venaient là et déchargeaient leur âme à la brouette, des enfants campaient dans leur monde et ne se posaient pas la question de l'adulte. L'adulte avait dû vivre là plusieurs vies. Depuis le souci unique, aux pires jour du désastre, qu'avait eut un chef indigne de préparer les voies de son ambition. Tu rêves en temps de paix. Tu manges sans inquiétude. Tout est ouvert, mais peu le savent, endormis, et ça tu voudrais le crier. Mais tu ne cries qu'entre les murs déjà brûlés d'hier, tu reviens dans la maison flamboyante de rien de l'enfance, tu attends que tes propres enfants reviennent eux aussi à leurs dix-sept ans. Tu attends car tu sais que le temps jouera pour ce monde que tu cherches en perdant. Comme d'un amour l'autre tu sens un chemin. Comme d'une élection l'autre les journalistes n'annonceront pas le matin brun que tu redoutes, mais tu nous sais tous prisonniers déjà. Quatre canetons fanfarons et candides parodient assez bien ce qu'il y a de pire dans les sentiments des hommes en groupe, comme aussi ce qu'il y a de meilleur en eux. (...) Au fond, j'aime mieux le mystère. Il tombait bien, ce livre, déniché à la brocante, après Marseille année 40 et son miroir D'un château l'autre. Quelques hommes, un réseau qui se trame, des mailles parfois ouvertes et parfois fermées. Et puis il fallait se décider vite, l'eau montait... et pourtant beaucoup fermaient les yeux... le souci unique de soi... mais j'ai retrouvé Mary Jayne depuis, sur le grand escalier de la gare Saint Charles... et peut être avec elle la Cause... Cette ambiance amoureuse au sud de moi, ces tensions entre hommes et femmes en direct; ici, avec Vercors, c'est beaucoup plus masculin, ce serait presque dans l'enfance, où coule quelque chose en direct. Une cause commune. L'amour est-il souci unique de soi ?... Années 40... « Mais qui parle ? » se demande-t-on à chaque chapître commençant... se passer de main en main un fragile flambeau pendant près de 1000 ans... « Nous en sortirons »... Ce fut comme lorsqu'on voit la reliure d'un livre que l'on connaît bien. Un homme jeune. Un vieil homme. Un jeune père. Retour à l'homme jeune sans doute, songe, souvenir, puis une histoire. Au dernier chapître, on ne sait pas bien.

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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 14:13
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Edith Stein
1, c'est le cadeau d'anniversaire pour F., dont je n'ai plus l'adresse, à qui je ne voulais pas envoyer de poursuite, que j'envisage de lire dans cet après-midi - sauf  l'espoir de reprendre l'orgasme de la conversation autour du premier café - et d'envoyer juste après, 25 juillet. Que était-donc ES à 30 ans ? Pas encore accomplie, sans doute. Toute extase féminine est orgasme, semble dire Moix. Edith vit sa chair sous des enveloppes vierges et multiples, Fleisch et péché, Körper et médecine, Leib et mort. Elle s'actualise: "Un sentiment est un élément constitutif dans lequel nous accomplissons l'acte de vivre, dans lequel quelque chose de nous est actualisé", dit-elle. "Ce n'est pas la flèche du temps qui décrit les évolutions mystiques. La foi est un mouvement brownien" (YM).
Baptisée à 30 ans, elle va enfin pouvoir aimer Israël. Critique de l'antisémitisme, racisme suprême. Mais éloge du sionisme, pays à quatre dimensions: hors-sujet, digressif, répétitif. La foi est événement qui permet le passage entre états chaotiques.


Un style à la Christian Bobin, et à la Amélie Poulain, et puis de Satprem. Sans doute un même intégrisme blanc que Satprem, d'ailleurs. L'intégrisme blanc, c'est quand l'approche du merveilleux vous rend coupable d'isolement aux yeux de ceux qui n'ont pas encore la révélation, c'est jalousie, c'est prudence. Sans doute l'intégrisme blanc est-il nécessaire à une certaine cohésion: nous voilà en littérature avec le narrateur, maître et enchaîné à la fois.


Edith Stein étudie la phénoménologie auprès de Husserl, à Gôttingen, la phénoménologie c'est très branché, les jeunes adorent, comme bientôt Sartre dans les années 60. Les choses elles-mêmes. "Toute conscience est conscience de quelque chose". Existentialiste. "Toute chose porte en soi son mystère et renvoie au delà d'elle-même" (ES)"2. L'être humain a peur de faire commencer son existence: il recopie celle de son voisin" (YM). Or Hüsserl étudie ce "venir", la connaissance nait de l'objet3. Edith, "quand elle se force trop c'est qu'elle se trompe", qu'elle n'est plus elle. Tu avais très peur de te forcer, de recopier, peur du sentiment qui t'aurait "actualisée". Edith fait une thèse sur la sympathie, ou l'art de pénétrer l'autre sans effraction (Einfühlung). J'admirais ta capacité d'empathie. Gratuite cependant, la fusion, l'effraction, tu ne croyais, tu te préservais. Premier et originel: "Le christ a compris le masochisme profond des femmes4. Les femmes savent que le mysticisme n'est jamais très éloigné du sexe, que de l'extase eucharistique à l'orgasme humain, il n'y a qu'un pas sur l'eau"(YM). Ce cadeau d'anniversaire, c'est pour ton pas sur l'eau, F.

"Un système (philosophique, mathématique, littéraire, musical, ...) est directement connecté à la particularité inaliénable, à l'absolue individualité de chacun" (ES/YM). Mais il ne faut pas trop lire.... Il ne faut pas trop lire... Lire, et les systèmes, sont anti-phénoménologiques... Sauf si... "Ce n'est pas le savoir  (du maître) qui se transmet, c'est l'envie". Nous restons donc libres des systèmes.
C'est le cadeau d'anniversaire pour F., dont je n'ai plus l'adresse, à qui je ne voulais pas envoyer de poursuite.


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1. Y. Moix, Mort et vie d'Edith Stein, Grasset, 2007
2. Ponge, Dillard, de Chardin, de la Héronnière, etc... en mystico-phénoménologistes.Gnose du grain de sable. La transcendance, synonyme d'objectivité pour les phénoménologistes, s'oppose-t-elle à l'immanence métaphysique ?
3. Connaissance qui nous pénétrerait au moins partiellement si la perception pure (Bergson) existait. Si l'esprit n'imposait pas sa loi aux choses (Kant).
4. "Je n'aime pas les filles, je ne veux pas avoir de fille", clame Kelly qui vit du sexe à Manille...


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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 21:56

Vers la douleur lisible
Le Jardin des Délices: la parole à venir des corps lisses

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Des mois durant, errer dans cet espace clos nommé le Jardin des délices.
S'y perdre. Les rencontres se multiplient, jouissances aveugles. Que s'y passe-t-il ?
Le tableau s'opacifie, il se cache en se montrant, il organise une perte de sens.
Il n'y a pas de guide, il n'y a pas d'entrée dans cette vue panoramique et totalisante,
il est hors-sens1.



1. La fable mystique: le beau se substitue au vrai

Certeau ne nous offre pas d'entrée dans le jardin des délices, et le triptyque reste sans sens caché, sans point de fuite possible, en seule image, pénible, belle et complexe. Entrer demande le détail, celui du corps nu sexuellement attrayant, de la coquille translucide de retrait à ce monde inconnu, si magistralement rendue par l'artiste, dans ce pointillé argenté de la limite des sphères qui détache du monde et qui transporte le signe d'un espace à un autre, qui laisse penser le plaisir sans le dire. Tous les visages restent fermés, ni cri, ni douleur, ni joie. Seuls les yeux en sont ouverts, et c'est bien le tableau qui nous regarde, ironiquement, quête à retour ce sens inutile que nous voulons donner, alors que tout est dit dans les corps meurtris mais sans blessures restés en dehors des sphères semi-protectrices, que tout est dit dans ces corps offerts au plaisir mais sans jouissance à l'intérieur des sphères. Tous, nous oublions que le triptyque ne se livre qu'une fois refermé, alors l'intérieur et l'extérieur de ce monde non-dit  se confondent en une extase ou une douleur qui permettra la reprise d'une parole. A volets fermés, à l'autonomie de Dark-City2, tout est dit; à l'ouverture foisonnent les questions et les représentations.

La forme s'ouvre sur son autre par une transparence, une brisure ou un trou.
Déjà la grisaille peinte sur sur les volets fermés du triptyque indique ce mouvement:
dans la nuit du temps,  le globe transparent du cosmos est verticalement coupé par l'entre-deux
 de ces volets qui vont s'ouvrir et l'ouvrir sur la profusion colorée et dansante du Jardin.
Le dehors est l'autre du dedans3.


Une fiction onirique qui se joue de la représentation, un trop-plein de signifiants qui y multiplie les trous, une fonction poétique et non plus référencée des événements, une palpabilité directe du signifiant lui-même: un son devient musical quand il cesse d'indiquer un sens ou une action. Et Certeau relève  cette métamorphose fréquente chez les mystiques, la substitution du critère du beau au vrai: on n'est plus dans le champ du savoir mais dans celui des Délices. Chaque trajectoire interprétative provoquée sera déçue: être chassé de ce paradis serait-ce donc la condition du discours ? nous interroge-t-il. Une piste pourtant: la production vient du spectateur, au risque d'un délire interprétatif « schreberien » de celui qui cherche à entrer. C'est le tableau qui nous regarde; lecteur, on te regarde, sans que tu saches qui te voit et ce qui est montré. La ligne de fuite est inversée, vers l'observateur, et chaque panneau possède son oeil, unique, l'autre étant laissé en gage à la mémoire.



La coupure entre les deux mondes n'est que pointillée, poreuse, filtre, si l'on y regarde de près: elle est insécurité, coupure de l'objectivité, inquiétude. L'instabilisation voulue par Bosch est une critique du signe, du logos concepteur, elle est en elle-même production et non décryptage, elle est de l'ordre du bloc de percept-affect deleuzien, indépendante et autonome de la représentation, et donc du temps de la mémoire. Elle n'est pas structure mythique, ésotérique, d'ailleurs l'herméneutique du moyen-âge n'est plus invitée par Bosch, peintre de la renaissance, qui écarte de son tableau nombre de « clichés » chrétiens ou de la tradition alchimique. Comme dans le rêve, le lien entre signifiant et signifié se liquéfie, le chemin est vers nulle part, il est errance, il invite à se perdre. Quant à la calligraphie des corps, ces corps sans attributs, sans âge, sans travail, et presque sans volume, vides d'expression, sans contenance, ces corps non-écrits (sauf ceux, torturés, de l'enfer), qui se meurent en silence dans la combinatoire de ce parcours chaotique, ces corps qui passent, qui flottent, non organiques, corps déjà morts ? Qui évoquent chacun individuellement la nostalgie de l'androgyne primitif, « nous étions d'une seule pièce », peut-être aussi par cette floraison goulue de tentatives sexuelles ? La cohésion de ces corps est contingente, comme en témoignent les ouvertures des sphères, les organes manquants ou échangés, etc... La perte de consistance des corps, elle aussi, partage de la décomposition du sens. Peaux calmes et lisses. C'est l'usage du corps qui semble avoir disparu.

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2. Cristallographies: l'hypothèse traumatique

Malgré/à cause de cette analyse de  Certeau, brutalement confronté à nouveau à l'image, j'errai également de longs mois, et naissait en moi une tentative d'abandon: ne pouvait-on voguer dans ce Jardin qu'en état d'extase, fallait-il abandonner toute prétention à l'utiliser en outil des simples ? Relecteur de Certeau, Christian Indermuhle4 propose, à propos du Jardin des délices,  l'hypothèse de l'emprise du sujet par l'acédie, cette forme de mélancolie qui touchait les clercs médiévaux à l'heure de midi, état dans lequel ils restaient capables d'entrevoir la création divine, mais étaient dans l'incapacité désespérante de se frayer une voie vers elle: le désir est toujours présent mais l'objet du désir recule à l'infini, inatteignable5. Cette hyperlecture de Certeau va cependant me mettre sur la piste d'une autre faille possible de lecture du tableau de Bosch, outre  celle de la mystique  ou de l'épuisement monastique (et d'une certaine hérésie dans laquelle on a positionné Bosch): celle du traumatisme. Ces corps qui ne disent plus, ou qui s'isolent dans une a-représentation de la douleur comme du plaisir, au risque de la porosité entre les mondes du symbole et du chaos des affects libres, ne sont-ils pas ceux, clivés, des traumatisés exposés à la violence démesurée et répétée des bourreaux, tenus pour une part d'eux-mêmes « à distance » dans une attitude antalgique mais muette au monde6 ? Et quelle est cette étrange similitude qui m'apparaît entre ces corps nus mais qui semblent plats, fermés, sans expression dans le tableau de Bosch, et ces quelques clichés  des camps nazis où ces mêmes corps creux nous regardent à travers les barbelés, sans exprimer ni joie ni douleur, semblant eux aussi retenir tout affect...?

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Ce manque de signification du tableau, ce plan unique qui se dérobe au tout mais qui appelle le désir, faut-il vouloir lui rendre la douleur ? Cette douleur pourtant qui semble prête à sourdre dans les mille détails du tableau, mais à qui manque, bouclier des sphères, ce « forçage » vers la souffrance et/ou la jouissance mystique du monde. Pornographie sans possession. Chez le  patient traumatisé, la douleur est prégnante, dans la posture et les cicatrices du corps comme dans les trous du discours. Dans le tableau de Bosch, ni douleur, ni jouissance, présence pure des corps sans contenance: on est à l'étape initiale de sidération, celle qui oblige au clivage, face à la trop forte quantité d'énergie douloureuse brutalement et/ou répétitivement reçue, le corps sensitif se protège en se retournant en dedans – symbolisé par les bulles argentées, limites protectrices et poreuses – la remarque de Certeau sur la technique du peintre en pointillé, en tireté de ces sphères prend ici toute sa force - , on est avant la formation de la cicatrice, et on est dans l'absence totale de parole, confisquée par le bourreau: la torture vise bien à réduire au silence-norme de l'institution, et pas, contrairement à une idée reçue, à faire parler. Comme dans le clivage traumatique du sujet, qui sépare le corps percevant du corps représentant dans une stratégie de survie, le tableau organise esthétiquement une perte de sens; l'observateur n'a aucun point de fuite car déjà le sujet à fui(t). Mais à distance du trauma, chez les survivants, ceux qui n'auront pas disparu dans l'étrangeté douloureuse et délirante du réel des sphères, ou dans le retour à l'organique des corps, la douleur redeviendra lisible, le corps reprendra la parole et le cri  au travers d'organes refuges, jointures ou plaies, qui progressivement se dé-condenseront lors de la thérapie. Par catharsis, les cicatrices et la douleur deviennent les possibles noeuds de ré-écriture d'un sujet présent au monde, la coquille de la sphère qui désignait l' « autre du monde » des mystiques se superpose à la cicatrice, le sujet revient ici et maintenant, dans cette intersection retrouvée de l'horizontalité du temps et de la verticalité du sens8.

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Si la non-représentation de la douleur est le mécanisme fondamental du clivage antalgique lors des traumas extrêmes, les perceptions du corps souffrant n'étant plus connectées à la part du sujet qui tente de se retirer de la scène9, le sujet court cependant le risque de l'égarement dans ce chaos des affects maintenant libres, non représentés, non structurés. Face au tableau de Bosch, Certeau nous déclare bien: « je m'y égare »... et aussi « il me fixe », ce leitmotiv du patient libéré de ses bourreaux mais qui ressent partout leur présence... Il lui faut maintenant réapprendre à reconnecter les affects lourds et inquiétants, évocateurs du trauma passé mais restés non-représentés, qui hantent son esprit,  chaque détail de l'environnement familier retrouvé pouvant par « court-circuit » s'accoupler illégalement à ces affects: on est bien dans Le Jardin, où les plaisirs et douleurs évoqués restent muets, provisoirement isolés de leurs représentations, mais prêt à se mettre en mouvement dans une combinatoire qui peut basculer à l'extase et/ou à la douleur, au langage articulé et/ou au délire10, et à la panique de l'innommable, de ce qui n'est plus  circonscrit par la découpe de la parole. On est exposé à ce chaos des percepts libres, et face auquel G. Deleuze implore « nous demandons seulement un peu d'ordre... »11. Des corps sans contenance, en proie à la panique entropique de la dé-subjectivation, mais dont les singularités sont préservées, dans leurs condensations obligées, des corps prêts à la jouissance, à la douleur, à la liberté:  une femme du tableau, à la bouche scellée (par ses bourreaux), tient toujours sur elle le fruit qu'elle ne peut intérioriser, mais sauvegarde de sa parole.

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Pierre philosophale peut-être des mystiques, clef de l'au-delà du bien et du mal, de l'au-delà du plaisir et de la douleur, le triptyque cependant peut se fermer et se dire au passant, l'interrogeant dans la condensation douloureuse de son corps, lui proposant une  reprise de la parole en étape nouvelle dans sa subjectivation. Au risque du délire d'exposition à un chaos non maîtrisé, et de l'égarement dans un silence imposé, il est ré-écriture d'un ici et d'un maintenant, production nouvelle mais production publique d'un sujet recomposé.



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1 et 3. M. de Certeau, La fable mystique, I, Gallimard 1982
2. Dark City, film réalisé par Alex Proyas, 1998
4. C. Indermuhle, Cristallographies (Montesquieu, Certeau, Deleuze, Foucault, Valéry), Van Dieren, Paris, 2007
5. Dans la mélancolie, l'objet est perdu, et avec lui le désir; ici l'objet est toujours « devant être atteint », mais hors de portée: épiphanie de l'insaisissable, l'acédie peut aussi, paradoxalement, conduire à l'extase mystique, elle est plus une « saudade » avec son désir et sa potentiellement possible satisfaction, qu'une nostalgie de l'à jamais perdu.
6.
E. Ledru, La douleur sur le ruban de Moebius du Moi, 2008
7. E. Chevillard, Choir, Paris, Editions de minuit, 2010
8. « horizontalité verticale » des intersectionnistes
9. Voir S. Ferenczi
10.  Le syndrome post-traumatique peut être  une voie d'entrée dans la psychose
11. G. Deleuze et F. Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Paris, Les éditions de minuit, 1991

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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:42


Pléonexie, ce désir d'avoir toujours plus que les autres, de prendre toujours plus que ce qui nous revient (ou moins, lorsque l'objet s'avère ingrat)


 

 Les gens d'une station veillent jalousement à ce que nul ne possède plus que les autres ;

quand le cas se produit, le surplus, fixé arbitrairement, retourne à ceux qui ont moins.

Cette horreur de la pléonexie est aussi très développée dans les régions centrales.


Marcel Mauss, Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos

 


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Quand je tue, je suis dans la voie de la pléonexie, nous dit ce matin Aristote  évoqué par Anne Merker. Dans ce désir d'avoir toujours plus, le meurtre de l'autre pour  le déposséder et acquérir ses biens ou sa puissance prend logiquement sa place, ainsi que la guerre: notre société n'a plus en horreur la pléonexie mais l'élève au rang de valeur et d'éthique... Mais la violence gratuite n'est pas pléonexique: la violence-concurrence se "comprend", la violence passive de l'individu sans pensée "banal bourreau" pris dans la trame  totalitaire s'"explique", mais faut-il se résoudre à une pulsion "animale" de violence pour comprendre l'acte gratuit qui culpabilise tant ses victimes, en l'absence de tout mobile rationnel ? Qui me dira la pulsion de la violence gratuite, qui me dira les forces libérées par l'expérience de Milgram ? Qui me dira cette possession du thérapeute accédant au noyau intime du patient violenté ? La psychanalyste Régine Weintrater précise bien que l'engloutissement, la fascination pour les événements traumatiques extrêmes - qui est dans la presse rapportée comme facteur d'actes violents "gratuits"- ne sont pas de la jouissance, ils sont un voyeurisme ressenti, une addiction aux récits traumatiques et aux saga violentes,  associés parfois à une impression de fadeur de la vie, à un sentiment de manque... Nous condamnons la violence et sommes en même temps fascinés par elle. Une  loi animale ? Reprise dans la boîte noire du Tao ? Les hommes, du point de vue de la sensibilité, sont ainsi faits qu'ils se sentent heureux dès qu'il ne souffrent plus et malheureux dès qu'on les prive de ce qui faisait leur bonheur. Aussi ne peuvent-ils, vivants, éprouver le bonheur qu'en ayant la conscience malheureuse de la mort6.


Certaines sectes croient à une âme collective des espèces animales (...)
 Cette âme ne perçoit pas la douleur des individus de son groupe
 et les transformations de la mort sont plutôt pour elle une jouissance.
Elle n'a pas la conscience de l'homme.


Maurice Magre, Inde, Magie, 1936
 


Le plaisir est perception du bien par nos organes des sens

Dans la quête organisée autour du manque et du désir, nous dit maintenant A. Merker, le plaisir est le bien devenu apparent à nos organes des sens1. Mais la douleur ? Est-elle le mal devenu apparent ? Y-a-t-il ainsi sous-jacent un désir de douleur ? Un désir d'exil2 ? Faut-il réfléchir dans un dualisme bien/mal de deux entités distinctes, faut-il considérer avec Augustin que seul le bien existe et que le mal n'est que corruption secondaire de ce bien, ou faut-il avec Freud, dans sa théorisation la plus accomplie des pulsions, voir le mal et le bien en torsion unique, entremélement intime agissant de concert dans une seule et même force3 ? S'il existait bien une douleur "positive" de perception du mal en miroir du plaisir de perception du bien, existerait-il aussi une douleur-absence, perception de l'absence de bien, et moteur d'exil4 ?


Pour la première fois il vient de sentir son absence dans ses bras

(saudade platonicienne)



Pourquoi y-a-t-il du "trop" dans le plaisir sexuel
, nous demande enfin Anne Merker ?


Ce que j'appelle jouissance, au sens où le corps s'éprouve,
est toujours de l'ordre de la tension, du forçage, de la dépense, voire de l'exploit.
 Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence à apparaître la douleur,
et c'est seulement à ce niveau de la douleur que peut s'éprouver
toute une dimension de l'organisme qui autrement reste voilée.

Jacques Lacan


Ainsi, suivant les psychanalystes, le plaisir est-il bien perception de quelque chose jusque là voilé aux sens, mais perception qui nécessiterait simultanément la douleur. Le "forçage" va-t-il du plaisir vers la douleur, ou de la douleur vers le bien, "bien" qui est alors synonyme de jouissance du corps dans  l'acception juridique du terme5? Le principe de plaisir porte intrinséquement son insatisfaction1
, le plaisir sexuel est noeud qui rassemble-oppose les deux pôles topologiques de la douleur et du plaisir, et on jouit bien en payant douloureusement de son corps, dans le rapport à l'objet désiré (dans la toxicomanie, l'anorexie) comme dans le rapport à l'autre (dans  la sexualité). Mais la jouissance n'est pas restreinte à celle du corps et la réalisation du plaisir s'étend de cercle en cercle aux autres, au monde, et, dans une tangente infinie, au Réel, dans la cosmogonie psychanalytico-hindouiste du monde-bouche, monde du plaisir primordial.





1. Le plaisir tendrait pour Aristote, en ceci relai de Platon le primordial dans la perte de l'immanence, vers un fini, un atteignable, où s'arrêterait la quête: le monde sensible qui pour les préplatoniques et la tradition hindoue est un vivant ayant à l'intérieur de lui tout les vivants, structure en abyme,  contenu entier dans la bouche de l'enfant Krishna, est accessible progressivement aux sens, mais ce monde sensible est plus petit cependant que le monde intelligible, et la quête du plaisir dans le domaine de la pensée, et non plus simplement de la perception, reste sans doute bien ouverte à l'infini.
2. Comme le propose le psychanaliste F. Benslama

3. Il nous apparaît que la compassion, joignant nos "noyaux primordiaux sensibles à la douleur", pourrait-être parmi les liens les plus intenses entre les vivants, alors que l'agressivité, elle, reste inter-individuelle, au cas-par-cas, et exclut les agresseurs du reste du monde. On s'éloignerait donc ainsi - et de façon optimiste - du postulat freudien qui voit pulsions d'amour et de mort constamment entrelacées, sinon équilibrées, puisqu'il faudrait discerner au sein de la "pulsion de mort" un composant empathique, universel, et un autre agressif, non contagieux.
4. Pour les démographes, un individu donné prend la décision de migrer s'il fait le calcul (que ne fait pas son contemporain qui restera sur place) que le coût attendu M de la migration (en terme de succès reproductif, de distance à parcourir, du risque de décès du fait de prédateurs) va laisser persister un avantage du nouvel habitat H2 (ressources alimentaires et succès reproductif potentiel) sur l'habitat actuel H1 (J.-P. Bocquet-Apple,
La paléodémographie : 99,99 % de l'histoire démographique des hommes, Errance, 2008):
migration si H2>H1M
Avec la migration, l'intelligence entre dans l'histoire, la migration calculée prend le pas sur la dispersion locale. Alors, calcul intelligent et/ou désir d'exil ?
5. Que d'hérésies dans la sexualité pour l'Eglise catholique ! Du bien qui se pervertit en s'amplifiant au contact du mal, un corps dont on affirme jouir fonciérement plutôt que de communier au corps divin...
6.
Ch. Le Blanc & R. Mathieu (sous la direction de), Philosophes taoïstes, tome II, Huainan zi, Paris: Gallimard, Bibliothèque de la pléïade, 2003

 

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 22:08

(pirater un critique littéraire qui livre ses propres pillages, voilà sans doute l'essence maudite de l'interlivre-hypertexte et de la ronde-fusion des notes de bas de page)

(à tous les a-nègres en littérature)


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André Brincourt
Lecture vagabonde
Grasset, 2004



Fernando Pessoa n'aurait-il écrit que des brouillons ? Ce serait négliger les pouvoirs du lacunaire, de l'inachevé, cette forme d'expression éclatée, cette divagation sans hâte. Valeur accordée aux négatifs et aux clichés non développés. Talent de l'indécis, de l'incertain. Mais , encore: ressentait-il l'affinité profonde du flux et du reflux de la mer avec la femme offerte ? Ne la savait-il qu'en étant déjà passé plus loin, obligé ? Quelqu'un passe. Il est passé, il fut un peu nous. Mais déjà, tournant le dos au passant considérable, un vieil officier s'approche irrésistiblement du vaisseau géant de Marie-Madeleine, les saintes ne sont pas hors-sexe, les livres ne font pas forcément salon, ils cherchent d'abord à compromettre. Contrepoint obligé. Mais souvent l'esprit finit par se retrouver en uniforme: tous ceux qui se croient à leur place dans la vie ne connaissent pas la nausée. Au temps de l'humiliation, la résistance prenait essor dans un engagement et un exil privés, intérieurs, et pas dans une procuration. Tout aventurier est, lui, un mythomane: trouver la mer-miroir, atteindre la stèle qui marque le point limite où la face ne prévaut plus sur l'envers des choses. La poésie est une vérité mise à nu et porteuse d'avenir; l'ordre barbare est un ordre secret. La liberté, c'et non seulement partir, mais ne pas savoir, ne pas vouloir savoir, où l'on va. La création littéraire est la chance unique de maintenir sa conscience: "deviens qui tu es"...; elle convoque l'enfant refusé pour écrire sous son regard, avec sa complicité, afin de donner aux mots le pouvoir de se retourner contre eux-mêmes. Atteindre au regard d'un fils, c'est-à-dire celui qui a le privilège de recomposer une image, de rassembler dans le secret et la mouvance de la mémoire les éléments d'un puzzle dérangé par l'existence elle-même: métamorphose du père. Rien n'est fixe: les livres ne cessent de dialoguer entre eux, ils s'attirent, se repoussent, se fécondent; l'homme lui est précaire, tout docte qu'il soit, la maison ne lui fait pas crédit.


Vers le voyage le plus lent: "le degré de vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli", nous dit Kundera. Bergson aurait apprécié. Vitesse, gain et oubli, désir d'oubli: vers le désir d'exil ? La théorie du "Push and Pull" migratoire vaudrait donc pour le temps comme pour les événements. Ne dévorons pas le roman: modérons notre allure...






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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 21:45
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J'expérimente maintenant "a volo" le livre de l'intranquillité1. Grand week-end et réveil décalé: l'espace intermédiaire se dilate, libéré du temps contraint: sans l'angoisse du temps, il est aisé de s'étendre dans l'infini, en "2D": étirement, étirement jouissif, "s'étirer" au réveil, cette douce sensation qui se propage de proche en proche à toute l'enveloppe
, qui ramène à ce clivage sous-épidermique, ce... "bullage" (!), ce syndrome de Lyell2 psychique !!!, cette schizophrénie dirigée où l'on sait bien que l'on n'est pas deux, mais juste à cheval sur la dimension: il n'y a plus ni entrée ni sortie, il n'y a que cette limite qui prend du volume, ce retournement sensitif de la limite (tel que théorisé par F. Dagognet, A. Franck, etc...), la dimension se réfugie jouissivement dans l'espace intermédiaire du réveil, analogue à celui de l'extase cannabique où la distance s'amenuise du fait de l'hyperacuité sensorielle, mais ici l'aplatissement du sujet est cependant beaucoup plus proche de celui de la relaxation du yoga, "laissez les deux feuillets de votre corps se déposer l'un sur l'autre", dit le professeur, "échappez-vous de ces feuillets", dissection jouissive des feuillets sensitifs et perceptifs dans le réveil dirigé: je peux "a volo" - et là est la nouveauté de ces derniers temps - voyager sur le ruban de moebius de ma surface corporelle (me grattant alors l'épaule, je ne sais pas dire si je le fais de l'intérieur ou de l'extérieur: il n'y a plus de réflexivité du toucher, mais dissociation).


La fatigue, l'ennui3: Expérience du pas assez de temps ou du trop de temps, du décalage. Le voyage physique, géographique lui aussi cherche ce décalage. Le sujet englué dans le temps synchrone ment à lui-même, est disparu par le temps. Le sujet est vertical au temps et plat à l'instant: intersectionnisme pessoen, Eureka ! Le sujet est bien une "verticalité horizontale"4 !

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Seul un sein parfait, ce sein tant espéré, cette sphère originaire du désir, vaut maintenant la peine de ne plus librement circuler dans cet épais feuillet. Parfois cette chair semble tendre à se matérialiser dans cette double membrane de la liberté: flip-flop versus vésicule, dit le biologiste cellulaire5: débat sur la limite, ou polarisation. De la continuité des cytomembranes qui m'exaltait tant en ces années là, vers le yoga cellulaire aurobindien, tout se tient dans cet espace intermédiaire infini et plat, le sujet en protéine transmembranaire voguant dans son océan lipidique en bi-couche, au risque de l'arrêt sur micelles. Intersectionnisme: la faille infinie de l'entre-deux et la verticalité du sujet, son iceberg tantôt intra-, tantôt extra-cellulaire; deux possibilités de mouvement: une translation dans l'espace plat, un flip-flop vertical d'un milieu l'autre, externe versus interne... Yoga (cellulaire), espace intermédiaire (psychologique), intersectionnisme (poétique) ou enthéogènes: l'espace intermédiaire va bien de Dieu à Dieu, le réseau des cytomembranes6 va de l'infiniment petit à l'univers, contiguité et continuité des différents niveaux de conscience, le mille-feuille deleuzien8 est tubulaire et ses feuillets ne s'interrompent pas d'une strate l'autre, le sujet est pelote de fil à dévider, le filament présente des entrées à différents niveaux de conscience7 mais est unique et continu.


Obligé par la pression du temps et la mondialisation biopolitique, le "sujet 3D" se résume à Auschwitz, attraction du noyau du mal, structure dense autour de "Das Ding"10; le "sujet 2D", plat, psychotique, en nanotube infini, jouit de l'univers de la connaissance, "au delà du bien et du mal", dans la "supraconscience", libéré du temps. Mais tout celà a déjà été dit, par Nietzsche, Artaud et bien d'autres, la nouveauté est dans mon ressenti, et dans ce ressenti maintenant provoqué, invocable, dans une technique sans doute archaïque de l'extase9. Le sujet a deux organisateurs, un noyau central (d'animalité ?), et le temps, il est ellipse et donc à deux centres, mouvement de condensation et d'expansion, condensation dans un absolu douloureux du temps, expansion du sujet dans un absolu de continuité de la connaissance. Au sujet clivé entre ces deux forces, l'intersectionnisme redonne contact,  dans l'ancrage au réel, ou la douleur, dans l'ancrage au présent. Mon épaule gauche ankylosée "m'oblige" maintenant à me lever à ma faim.


C'est que dormir et jouir consistent à laisser aller la vie sans lui demander de comptes
G. Canguilhem
Le normal et le pathologique, 1943




1. F. Pessoa, Le livre de l'intranquillité
2. Le syndrome de Lyell est un décollement de l'épiderme et du derme, réaction allergique à la prise de certains médicaments, et qui aboutit à la constitution de bulles cutanées sur toute la surface du corps.
3. La fatigue, l'ennui. Revue L'animal.
4. Poèmes intersectionnistes de F. Pessoa, inspirés du cubisme, tels que dans le cycle de pluie oblique (1915):

La silhouette du quai est le chemin éclatant et calme
Qui tel un mur se relève et se dresse
Et les navires passent à l'intérieur du tronc des arbres
Selon une horizontalité verticale

5. J. Barry, professeur de cytologie, et J.P. Dessaint, professeur d'immunologie, faculté de médecine de Lille.
6. L'étude en microscopie électronique de la cellule révéla dans les années 1960-70 que les différents organites cellulaires (membrane, noyau, vésicules, appareil de Golgi, etc...) n'étaient pas discrets, déparés, mais que leurs enveloppes étaient en continuité et qu'ils composaient un même système morphologique et dynamique (à l'exception des mitochondries).
7. Castaneda
8. G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux
9. M. Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase.
10. Ce noyau intime d'"étrange étrangeté", ou d'altérité interne, décrit par S. Freud.
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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 19:42
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Didascalies dystopie obsidionale quérulence
Elle, nomme le territoire encore-toujours inconnu de lui, lui assiégé par sa beauté, et incapable de la ligne directe
Fantôme de quelqu'un, sûrement, entre ces deux là, juste entre
Longtemps trop sage là où elle ne s'est pas usée, réchappée
Il assume, il compte, il classe
Parfois tout s'emboite, alors vogue très haut la brune
Parfois celà même compose
Seuls ses yeux proposent le merveilleux d'à côté
Faux refus
Le cycle tourne encore
Et compte sur toutes les autres fois
Nous fêterons nos cent ans, je décrète une foule chantante, des fleurs, des chèvres et de l'extase


A sainte eulalie du cyberdong
Seules les femmes sourient encore en soupirant
Déjà aux effluves de la nuit puis au parfum unique
Eux, terres de rien, inquiets de biens, n'offrent que l'absence entre
Mais un vrai train, qui secoue bien, qui va goutte à goutte vers le grand escalier
De la gare et de sa contre-fenêtre j'y scrute les passants du milieu
ceux qui ouvrent malgré l'arrêt
Y-quelques jolies brunes, l'uniforme persiste à la beauté mûrie pourtant
Un vrai train-sourire
Elle regarde dans mon sac comme moi dans son décolleté: sans se cacher
J'ai très tôt su que je rentrerai entre ville et campagne



Car toutes les dernières oeuvres sont perdues
A. Londres brûle en mer
Changaï-Marseille: sans retour
Question de foule, vagues de parole
Et la septième redonnera voix
Nouvelle guerre dans le creux des coffres
Nous sommes le compost de nos jours
Dubaï s'effondre sur son désert du monde, je ne fais qu'écouter
Celui qui pose grosse paluche et odeur forte, pleine
Sur le ventre du petit fébrile
Mais viendra une bibliothèque
De l'ombre du bien et du mal
Démon léger de l'ennui du je

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 18:44

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Faible fragment de côte ravagé par la nature et pourtant neuf
Déchiqueté qui nous renvoie à l'interne
Formes rondes, parpaings rongés, ou en statuettes fines, jeunes femmes en rouge
Tous ramassent l'infini
Que cette nuit le vent a hurlé


Les arbres attendent morts, millénaires, horizontaux et fiers au couchant
D'une éternelle disparition
Sur la grève la mer s'acharne minérale
Derrière, oubliés, les migrateurs triomphent
De n'être pas partis


Ici septième de toute ses formes
Brûlante de dire, hurlante de mort

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