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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 13:20

18/25 mai 2012

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Ca fait du bien quand ça s'arrête, la mémoire, celle de l'immédiateté, des enfants à conduire, des conjoints à joindre, des familles à s'imposer; tout cet "épisodique" vacille avec le vieillissement, pour libérer une mémoire du monde entier, et ça fait du bien, joies de vivre vieux1. C'est pourquoi les vieux s'obstinent, retirés d'apparence, méprisés de l'immédiat, jour après jour; toutes les autres vies se vivent enfin, roman intégral, livre parfait, et sans plus aucun mot visible. Nous, ici, enfermés à leur extérieur, pouvons-nous tout au plus comprendre celà quelques fugaces secondes, quelques éclairs de monde pétillant alors à notre pauvre microcosme. Pourtant, à y regarder, à y lire, chaque geste de chaque vieux est un monde, et chacun de ces gestes est une longueur d'avance sur notre interrogation, un peu comme une toxicomanie est longueur d'avance sur le temps à venir. Mais dans la vieillesse il n'est pas de rançon, et la journée entière se suffit; toute cette stagnation d'externe et d'apparence laisse tous les loquets ouverts, de ces tristes portes où se heurte toujours le chimiste de lui-même, rongé de la fièvre de sa quête, dans ses pauvres descentes. La vieillesse atteint sans plus d'états d'âme, l'âme est le frein à la pronoïa, car quelle peut-être la source énergétique de cette liberté-là, énorme, sinon la pronoïa ?  Nous reste à nous tous les restés autres encore, auxiliaires de cette vie, à penser cette liberté-là, ses supports domestique, sensoriel..., des supports qui laisseraient libre ce temps enfin déployé du vieux.


 

Dans l'attente, dans cette oxydation progressive et préparatoire, apprentissage à la vie enfin lente, dans l'attente cette vie est trop lourde à manoeuvrer, la chaîne tire encore à l'avant, au risque du vivre, au risque du trauma, avec entre, l'âme qui bloque. Il est bien dans l'expérience collective des temps gluants et poisseux d'attente, des temps condensés, centrifugés comme si l'existence avait dû trouver un raccourci, d'autres temps allegretto ou magiquement dilatés, où s'ouvrent - brièvement - les écluses du monde intérieur6; mais un journal intime doit s'affranchir de toute chronologie pour devenir cette librairie du réel, ou tout-au-moins doit-il s'adonner au nomadisme primordial de la littérature, inspiration et expiration. Troubadour, il faut se propulser ailleurs, quand on trouve épuisant d'être entourés de gens, qui empêchent à la découverte de l'autre limite2, et l'accès à ce fondamental, dans lequel pourtant, quoi que nous prétendent les experts en bienveillance, notre billet est toujours valable. Partir et découvrir des points de vus inouis. Ne plus céder à cette impression ressentie alors, que de surface tout coule normalement au monde; comme toutes les dimensions de temps, cette écriture sans cesse doit tourner un angle de page.

 

 

Libéré de la culpabilité du franchissement, comme du retrait-bonheur surmoïque, le temps du vieux dégonfle enfin l'ego, s'accomode à la limite des entre-sphères. Le romantique s'astreint à une liberté, cette paranoïa des frontières4 , le vieux, qui s'est employé à modeler la terre vierge, doit partir, potier d'ailleurs, et son mouvement d'immobile compte plus que sa destination; aux parcours multiples s'impose maintenant un rythme. Invisible, et mélodie de notre propre deuil des profondeurs métaphysiques, au sens porté par le chant et non plus la langue, dans une pensée toujours mais sans plus la tyrannie des significations5. Nous mêmes restons à la fois hors le vieux et en le vieux qui malgré nous se déprend de tous les autres, s'exprimant déjà en toutes les langues mêlées au sein d'un unique, sans grammaire, sur un mode bien plus rythmé que les vivants. Ce groupe là est-il capable de faire résonner nos carcasses ?


 

 

Etait-il devenu immortel par le simple fait d'attendre le retour d'une expédition qui, précisément,

devait le rendre ainsi ?


Eric Faye

Devenir immortel et puis mourir

 

 

 

 


 

 

 

 

1. S. O'Nan, Emily, L'Olivier

2. Les "limites du bocal" de Satprem ou de la Mère: "c'étaient toujours les autres, le père, la mère, la religion, ce n'était jamais soi, ce n'était jamais ça; mais passé un certain seuil de rapidité, disent Satprem comme Deleuze et Guattari, on accède à une telle logique, une telle évidence... C'est la transition qui fait que c'est douloureux, la solution est dans le prochain pas qui fait passer de la condition humaine à l'homme en dedans de nous, comme au dedans de la matière physique, en y allant par l'expérience. Quitter son faux état-civil, où tout est vécu à travers quelque-chose, depuis cette grande faille qui s'est formée entre l'animal et l'homme, pour aller dans le vrai physique, immédiat"

3. A. Vaillant, Dictionnaire du romantisme, CNRS Editions.

4. G. Kapplani, Petit journal de bord des frontières, Intervalles

5. V. Delecroix, Chanter. Reprendre la parole, Flammarion

6. E. Faye, Devenir immortel, et puis mourir, José Corti

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