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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 14:53

autour de

S. Tesson

Dans les forêts de Sibérie

Gallimard, 2011

P1020789.jpgDépassé par le voyage, et alors l'encre de ce livre a simplement l'odeur du bois de chalet, et d'ermitage du récent. Mais... en Sibérie; alors oui, solitude, espace, silence, le bonheur de ces dons de liberté, discrets sans doute. « L'alchimie du voyage épaississait les secondes mais ne m'apportait plus la paix; l'immobilité m'a apporté ce que le voyage ne me procurait plus ». Les marges sont aussi ces promontoires de partout d'où l'empathie pourrait un jour soit mourir à la Russe, soit reconquérir le monde en Pères du désert du IVè siècle ou en Babas des confins himalayens aujourd'hui. Car « la présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses, (…)une existence éternelle, au plus près de l'humus »; des guetteurs s'offrent ainsi parfois à la transmission d'un perdu des villes, d'un déguisé des peuples, des injustes et  des bannis du monde sont nos veilleurs. Mais l'ermite, tout juste critique, ne menace pas la société des hommes, nous dit Tesson en substance; quand le vagabond chaparde, quand le rebelle s'exprime, et que l'anarchiste ou le hacker détruisent leur lieu d'immersion, l'ermite ne fait qu'un écart, un pas-de-côté; le Baba est passeur des mondes, quand l'ermite est simple porteur de la contagion originaire, cette eau dans tous ses états. La révolution peut-être parisienne ou aurovillienne, la Sibérie est fracassements quiets du lac gelé. « Le défi essentiel: « ensemble, c'est tout »: les organismes animaux ou végétaux se côtoient dans l'équilibre, mais "les cortex frontaux humains, eux, ne parviennent pas à co-exister tranquillement, nous jouons désaccordés, l'amitié ne survit à rien, pas même à la vie ensemble". Le désir « à la Russe », c'est vouloir tout assécher autour de soi, noyant tous les restes de discours, convenus comme imposés, dans un flot de vodka; et la zénitude érémitique n'est qu'en reste exotique à ce livre. « Qu'est-ce que la société ? Le nom donné à ce faisceau de courants extérieurs qui pèsent sur le gouvernail de notre barque pour nous empêcher de la mener où bon nous semble »; «sans l'autre la liberté ne connaît plus de limite »; mais la génération rôde, et avec elle l'entre-mort... Tesson éclaire le paradoxe et l'impossible: la nature ne peut s'offrir qu'à l'homme seul...

 



Pas de révélation donc, rien d'exception, mais le mythe de la cabane. Altenboulag ressurgit, ce confin mongolo-russe, toute une élévation en un seul mot, « le regard est un baptême », le Darshan est toujours une première fois, amoureuse; comme ces mots qui vivent en notre lecture de par leurs formes, très en amont de leurs concepts, et que le poète tente de reprendre à la 3D inclusive2 - ce ne sont pas les mots que l'on oublie, mais l'oubli qui dé-sculpte les mots, au seuil de l'expression du tout-vu-. Credo des cabanes: « Le non-agir n'est pas l'acédie. Il aiguise la perception de toute chose ». Quel livre t'a mené ici ? Il suffit du livre, du carnet, et de la seule vision de près pour snober la grisaille d'un extérieur pauvre et triste, goudronné, isolé. Ici, les bouchons d'oreille remplacent la cabane: laissent voguer la pensée.

 



Une révolution en cheval de Troie topologique: se retrouver à l'extérieur du système en l'ignorant; le voir flou, et ne plus être observable de ses tours panoptiques. Passer le miroir.  Mais alors l'ermite, tout comme le voyageur, est menacé du syndrome de Stendhal, métabolisant toute la beauté qu'il attribue au lieu qu'il a construit jour après jour de toutes ses propres pièces de chair-esprit, comme un mélange perpétuel de tous les âges de la vie, sans vraiment l'oser. Vivre (socialiser) est un lieu où c'est impossible3... L'ermite sibérien est un malthusianiste extrêmiste, et un lutteur absolu face aux autres humains,  seule façon de ne pas nier sa pâte humaine... Le mythe de la  cabane rejoint ce pessimisme gnostique sur la génération et la famille, ces coupe-réel; l'ermite sibérien, hédoniste plus que mystique, boit à la  transcendance plutôt qu'à l'immanence: « Je préfère moissonner les instants de félicité que de m'enivrer d'absolu ». « Vanité de tout ce qui n'est pas révérence à la beauté »; ou, suivant Bachelard, nous dit Tesson, être moins délicat dans la souffrance rendrait plus conscient de son bonheur, de son plaisir. Comme un déplacement « hyperchondriaque », comme un instrument de chamane ? Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation: l'ermite traverse les stades de Kübler-Ross de sa mort annoncée. « L'ermite accepte de ne compter pour rien dans la chaîne des causalités », libérant une pensée magique et conjonctive qui ne pèse ni n'influence sur le monde mais participe du réel; ainsi Rousseau commença à vivre le jour où il accepta d'être mort. L'angoisse qui persiste: est-elle celle de la survie-étayage du corps ?




Les Empires sont des Eglises sans Espérance; mangeur de forêt, être locavore, ou membre de la coopérative à venir, empêche-t-il d'être citoyen du monde ? Peut-on avoir le sang de la terre et une bibliothèque dense ? L'animalité, l'absence d'inter-règne ne donne aucun droit; mais la noosphère n'exige aucune antenne internet. Fendre le bois à la cadence et la netteté de lame d'une femme mongole employée d'un ancien sovkhoze reconverti en camp de vacances: ces bûchettes-là sont éternelles de leur son sec. Slaves et Sibériens, bûcherons et nomades: « La Russie est chargée de traduire l'Asie à toute l'Europe »4. Salles et couloirs immenses de l'aéroport de Moscou, les chasse-neige s'affairant sur les pistes, défilés thaïs, coréens, japonais, indiens, en colonnes d'écoliers plus ou moins sages, ou affrontant le barrage-tovaritch de colossales téléphonistes. Mais y-a-t-il bien des indigènes ? La « mentalité des peuples » n'est-elle pas que cliché pris au prisme de l'inconnu ou de la méconnaissance ? « Les Allemands rêveraient de mettre le monde en ordre, les Russes doivent subir le chaos pour exprimer leur génie »... Y-a-t-il bien une porte d'Orient à franchir, un voyage nécessaire, ou bien seul le trauma, l'expérience  peuvent-ils nous relier aux facettes multiples du réel ? La Russie n'est-elle pas le symptôme de ses empires totalitaires, plutôt que la singularité de sa forêt ?...




Un style emprunt de pathos et répétitif de tentatives d'alpinisme. Des coquetteries de vocabulaire qui dénotent dans la nature; mais de beaux jaillissements poétiques,  aphorismes ...tessons de littérature, au sein de ce journal de fuite. Le printemps: « Fumer doucement dans ma cabane, au point de rencontre de l'hémorragie et du surgissement ». Hors les mots, enfin éliminés, enfin superfétatoires, seul le toucher des choses, des embrassades  et des attitudes; tout dialogue – toute lutte -  est vite neutralisé au cristal mou des effluves de vodka. « Il y a dans l'humanisme un parfum de corporatisme »; et Tesson cherche à s'éprouver, à savoir s'il peut se supporter, sans doute plus qu'à gagner le monde, à s'y incorporer; sans doute se refuse-t-il à la dimension mystique des pères du désert, et son billet de retour lui pèse-t-il encore. Mais, non, Mr Tesson, les hiérophanies5 ne sont pas à usage unique: chacune nous rend à notre vibration singulière, entre se rabat le voile, chaque intensité coïncide avec la précédente, son message se clarifie tout-au-long de cette chaîne qui nous mène à nous-réel; ta cabane n'est pas à usage unique, et tu ne peux la quitter pour une totalement autre. Et non, Mr Tesson, la lecture ne se réduit pas à un « tricotage de correspondances » entre auteurs: la lecture détoure le réel par ces mots aux faces toujours nouvelles dans le cristal fluide de chaque livre. Et non encore, Mr Tesson, il n'est pas de point final, moi je n'ai aucune envie de rentrer de Sukbaatar, je suis bien dans ce flottant entre automne et hiver, entre steppe et marché, entre solitude et groupe; de faille à famille il n'y a qu'un aime de désaccord; la cabane n'est pas un absolu, mais un noeud entre une pente et une rive qui gèle et dégèle aux teintes de nos rêves. Les «révélations » proviennent parfois de la montagne, parfois d'un fond de soi, car nous sommes processus géologique 6, mais l'alcool nous aide à participer des nuages, et une part du regard reste toujours là où on est montés. Il n'y aura aucune photo de mon bivouac au bord du lac Khovsgol, ni d'elle charriant des pierres plus grosses qu'elle mais au sourire complice, joyeux et presque amoureux, pour préparer le feu. A l'instant la glace de mon whisky craquèle dans le verre abandonné hors de portée de bras, et ce bruit immense et soudain qui m'effraie me soude à nouveau à l'hiver baïkalien et à ses coups, énormes et non-malévolents.

 


 


 

2. Comme les Rishis n'ont fait que coucher le monde révélé en deux dimensions, que l' « occident » réfléchit, mais à la loupe et non plus au cristal d'émeraude...

3. M. Tsetaïeva, Le ciel brûle

4. A. de Custine, La Russie en 1839

5. M. Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase

6. D. Chakrabarty, Le climat de l'histoire: quatre thèses, in La revue Internationale des Livres et des Idées, 2010, 15, pp 22-31

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commentaires

femme russe 23/01/2012 15:04

Merci pour cet article. Intéressant, vraiment! En tout cas, cela donne envie d'en lire plus. Continuez comme cela. Je vais voir où est votre flux RSS pour l'installer sur ma page google et pouvoir
suivre vos interventions.

panopteric 23/01/2012 15:16



merci !