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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 20:29



Lorsque  les structures philosophiques sont achevées, le jeu s'arrête.
La différence entre le roman et la philosophie
 vient de ce que le roman est une production de la sensibilité,
il plonge dans un mélange de désirs les codes des signaux arbitrairement construits,
 et, au moment où ce système se dissout et se transforme en cellules, la vie apparaît.
On en voit alors la gestation et la naissance,
mais, comme la vie, il ne répond à aucune finalité.


Gao Xingjian





Tu es monté dans un autobus long courrier: 2000, brique sublime, Gao Xingjian, La Montagne de l'Âme1. Et pas seulement parce que dissident, et pas seulement parce que Nobel, lu parce que, oui, mais essence qui devait venir. 2010, enfin écrire-lire, après toutes ces semaines de non-moi, d'à-côté de moi, de moi en vous, ou de moi en rien, de moi-demain ou de moi peut-être: la montagne n'a pas de toit, et l'âme n'y a donc pas besoin d'épieux qui douloient pour faire passer le vent: la montagne nous marche, Tu est le Toi-Moi qui vient. Ici, c'est leur pays natal, ils n'ont aucune raison de ne pas vivre en toute liberté, leurs racines se sont enfoncées dans ce sol de génération en génération. Inutile que tu viennes de loin y chercher des racines à leur place. Ceux qui n'ont jamais nourri la moindre envie de quitter ce lieu déambulent avec davantage de naturel, riant et parlant à haute voix, sans aucune entrave. Le désir d'exil ne se masque pas au naturel. Perte annoncée de soi-terre, tous les motifs sont bons, les autres peuvent t'apparaître féroces, c'est toi qui est parti, c'est tout. De ceux qui ont quitté ce lieu depuis longtemps, ceux qui sont encore en vie rentrent à qui mieux mieux, mais bon sang ce livre devait faire depuis toujours la couverture d'or de tous les traités sur l'exil. Certains ont fait fortune, quelques uns sont devenus célèbres, d'autres ne sont rien du tout, mais tous viennent là en raison de leur âge avancé. L'âge peut-il nous avancer même si l'on n'est jamais parti ? Pourquoi la ligne est-elle la même pour tous, et même pour ces néoténiques de nomades, et quel est bien alors l'avantage de l'enfance ? Qui sait le toujours de cette ligne commune ? Faut-il vouloir la toucher, faut-il l'attendre, faussement désinvolte, moqueur du temps ? Et toi, que vas tu encore rechercher, si près de la ligne ? Ne devrais-tu pas t'installer un  nid (et un lit) douillet (s) ?  Tu es fatigué, tu ne veux pas savoir pourquoi, tu t'impatientes, mais tu reviens, tu le sais bien... Céline d'Orient, revenu en tradition, en ses couleurs, ses odeurs, ses lieux cachés et ses rêves. Exotisme énorme de cette Chine que l'on nous a dite si austère du politique, mais où il est pourtant des feux de bivouac intense des exilés du travail. Rentrer dans leurs familles installées dans d'autres villes: pour eux, la vie ne commence qu'à ce moment là. Passer le concours pour devenir aspirant-chercheur afin de quitter cet endroit. Ils rêvent de rentrer mais ne sont jamais partis. L'exotisme, donc, est la mort de la famille, à moins que ce ne soit l'inverse, à moins que la famille ne soit que l'accident du lieu, à moins que l'ailleurs ne soit exotique que par erreur du Soi, à moins que nourrir la famille ne soit le grand mensonge du travail... Tu as vécu longtemps en ville et tu as besoin d'entretenir en toi une grande nostalgie du pays natal, pour que tu puisses retourner à l'époque de ton enfance. Appels désespérés que tu n'émettais pas et que personne n'entendait, bloqué dans la bourbe des  trois coins de toi (mais comme nul ne me voit, nul ne peut rire et encore moins me porter secours) et quelques renaissances-miracles, ces retrouvailles avec la solitude originelle dénuée de sens, dénuée de partir, dénuée de revenir, celle la-même que tu recherchais. Mais, à la longue-vue, je ne peux apparaître que comme une ombre fugitive, au visage flou. Je suis transi. Fado chinois. Il y a la compassion-enfance, toujours, et puis, quelquefois, vient la compassion-morale, qui est d'un autre ordre, qui n'est plus tout-à-fait naturelle, qui est ré-inventée, compassion-pétrole, terre ouverte, blessée. Nügua2, elle, modelait bien hommes et femmes, même bourbe mais qui donnait la forme, faîte suprême taoïste, apparaît l'image la plus ancienne, le point de départ des principes de l'être, interdépendance du bonheur et du malheur. Les premiers concepts de l'humanité sont nés des images, puis ils se sont alliés aux sons et, enfin, langage et sens sont apparus. Quignard Xingjian. A l'origine, un élément étranger a dû tomber par inadvertance, pendant la cuisson, sur une fusaïole en terre. Durcissant inattendu qui déjà fit retour. L'homme donna un nom à l'image remarquée par la femme, que faisait cet Autre dans le mouvement circulaire de la glaise. A cette époque l'individu n'existait pas, on ne différenciait pas le « moi » et le »toi ». Le « moi » est apparu tout au début à cause de la peur de la mort; la chose étrange qui n'était pas « moi » s'est transformée en ce que l'on appelle le « toi ». L'homme était alors encore incapable d'avoir peur de lui-même, sa connaissance de soi venait uniquement de l'autre, cet autre « moi » soumis à lui ou qui le soumettait. Quant à la tierce personne qui n'a pas de relation directe avec « moi » et « toi », c'est « il ». Et « il » n'apparaît que progressivement. Xingjian-Winnicott. Mais l'homme alors oublie aussi progressivement son « moi » dans la lutte pour la vie avec autrui et, plongé de force dans le monde infini, il n'est plus qu'un grain de sable. Dans la lutte, le monde meurtri s'ouvre, infini, à la mort; la compassion doit redécouvrir l'Un, en retissant chacun des  « ils ». L'enfant doit dire. Que puis-je faire du reste de ma vie ? Puis-je empêcher  les hommes de construire ce barrage monumental tout en détruisant leur propre mémoire ? Quel sens a aujourd'hui la collecte des objets du passé ? Mon guide est un être simple à qui je finis par obéir, sa conscience est tranquille, il parle au feu,  alors que moi je suis égoïste, perpétuellement en quête d'une spiritualité à laquelle je sens que je ne serai peut-être même pas capable de m'éveiller lorsqu'elle se révélera. Ce satané « je » n'aime que lui à en mourir. Mais arbre-tambour. Un jour de grand beau temps tu avances au hasard, tu te sens plus léger, dans ta vie tu n'as jamais eu de but précis, peu importe où va le sentier, pourvu que le paysage soit beau, occupe toi seulement du chemin, le voyageur suprême n'a aucun objectif. Ce qu'on appelle ordinairement la vie reste dans l'indicible de la fraîcheur qui nous saisit et lève toutes les interruptions.

 

 

 

1. G. Xingjian, La Montagne de l'Âme, éditions de l'aube, 2000

2. Philosophes taoïstes, II, Huainan Zi, Gallimard, 2003. Nügua, grande mater creatrix, compagne et sans doute soeur de Fuxi, engendra  les hommes à partir de la glaise; Huang di, sans doute un de ses avatars, généra le ying et le yang, sexes féminin et masculin.

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