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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 17:02

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Elevation de murs, restitution de leurs fantômes. Sloterdijk (Globes, Sphères II, Pluriel, 2010, p. 240-87). Les murs des civilisations de la haute antiquité, les premières murailles, celles de Mésopotamie, notre berceau du néolithique, sont constitutives de notre immunité de surélévation, externe comme interne. Le castillo intérieur de Thérèse d'Avila reprendra encore, lui aussi, en quête de sa septième chambre, cette technognostique héritée du haut-empire romain. La foi est un effet psychologique secondaire à la construction des paléomurs:


 

Aucun religieux du premier palier ne peut discerner ce qui constitue le fait primitif de toute religion, considérée comme cryptoarchitecture: seul l'emmurement du dieu produit son mystère spécifique.


P. Sloterdijk


 

Edifices paléo-chrétiens, bientôt les cryptes s'armeront de forteresses-églises. Dans cette compétition des chambres successives, c'est la crypte, et son rocher originel, qui lui ne fait plus mur, qui tient de cette restitution suprême du mur-fantôme, quête de l'archéologue de l'antiquité et du monde médiéval. Nous recherchons constamment la crypte, et ce à la verticale aussi bien qu'à l'horizontale, dans une démarche phénoménologique où abscisse et ordonnée ne sont plus que des modes de chiffrement de notre emmurement et de notre désaliénation au grand carroyage. Là où, dira Augustin, notre Dieu est plus proche de nous que de nous-même. Ce vers où se diriger non plus en faisant la queue, en perçant les enfermements concentriques, mais en brisant les codes comme on voudrait briser les murs.

 

 

 

Sloterdijk nous redit Eliade, dans son exploration du sacré au néolithique, quand la foi des hautes-cultures relègue l'"inconscient" paléolithique dans des enceintes de murailles, dans la ville, d'où aucun recul n'est plus possible. Obscurci, isolé, retranché et perdu de l'autre côté du mur, le dieu créateur; dans la ville, un dieu "sauveur" auquel il faut désormais se livrer, sauf à retrouver la crypte: Sloterdijk nous donne ce lien étroit entre archéologie, foi et "psychisme néolithique" qui nous gouverne encore. Nous offre une lecture de cet ésotérisme néolithique, et de son hermétisme, du sadisme du constructeur, du masochisme du contemplatif emmuré. Gilgamesh, roi d'Uruk, cette énorme cité de sans doute plus de 50.000 habitants en l'empire et l'emprise de Babylone en 2700 avant J.C., Gilgamesh fait le premier récit, celui de son échec dans l'immortalité, sur lequel Epicure fera deux mille ans plus tard ce commentaire: "face à la mort, nous vivons tous dans une ville sans murs". Et si aujourd'hui, livrés au monde globalisant, les murailles physiques des cités ne sont plus aussi épaisses qu'en Babylone, si les parois sont fines, notre immunologie en est-elle pour autant modifiée, avons-nous quitté le néolithique ? Car si les limites de notre être ne sont plus en murailles concentriques mais en emboîtements décentrés et chevauchants, "réseaux", "entreprises", "classes sociales", etc..., ne sommes nous pas masqués au réel de manière encore plus complexe, distante et opaque dans cette "modernité" ? 


 

Si la Grande vérité l'emporte, alors la terre sera la propriété de tous. Alors les hommes n'aimeront plus seulement leurs proches, ils ne se soucieront plus seulement de leurs propres enfants. C'est celà, la grande communauté.

 

(vision de Confucius, face à la claustrophilie et la xénophobie de ses compatriotes)

 

 

 

Sloterdijk rejoint aussi la démarche mystique d'un de Certeau, dans cette description oxymorique du mur, car "les murs, porteurs de miracles, quoi qu'ils montrent déjà d'eux-mêmes, dissimulent en même temps quelque chose d'essentiel, même s'il ne s'agissait à première vue que du mur suivant". Quête de la crypte, de l'argile, du rocher originel qui est celle de l'archéologue sur son champ de fouilles, ou quête d'une cité utopique sans plus de murs, à l'image de la Tchevengour de Platonov, ingénieur es-argile qui s'emploie à faire déplacer chaque fin de semaine les quelques maisons encore debout dans une ronde de désespoir communiste, ou encore "graal" du mandala kalachakra tibétain où l'initié devra parvenir à franchir nombre de constructions avant de retrouver la semence pleine du centre emmuré. Car de la cellule primordiale à la cathédrale occidentale, la membrane, le mur, le rempart sont autant d'épiphanies.

 

 


 

Visions prophétiques d'îles plutôt que dissection du panoptique des tours-murs. Oasis en désert: d'où l'on sent plus que l'on ne voit, comme si l'on était en mer. Attrait pour l'immunologie,  mais en déconstruction, recherche de l'atteinte du fantôme archéologique du mur, du mur spectre total, métamatériau.

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