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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 19:45
stultifera navis
(plagiats et notes de lecture)


La lèpre disparue, le lépreux effacé3, ou presque, des mémoires, les structures d'exclusion resteront. Pauvres, vagabonds, correctionnaires et "têtes aliénées" reprendront, deux ou trois siècles plus tard, le rôle abandonné par le ladre. Pour les lépreux comme pour les fous, la limite mise en place se veut exclusion sociale mais aussi réintégration spirituelle... Tout est dit, je vous ai dit tout Foucault1 en cinq lignes, en fruit maintenant mûr de lecture conjonctive: la normalisation se fait par exclusion, par amputation2. A Saint-Alban-sur-Limagnole, dans les années 40, quelques fous, quelques résistants et quelques poètes (autour de R. Char) débutèrent l'aventure de la psychiatrie institutionnelle,  tentant de sortir du grand enfermement; et bientôt Deleuze et Guattari firent leur anti-Oedipe. Mais la nuit sécuritaire à nouveau retombe... Mais reprenons:

Un objet nouveau vient de faire son apparition dans le paysage imaginaire de la Renaissance: c'est la Nef des fous, étrange bateau ivre qui file le long des calmes fleuves de la Rhénanie et des canaux flamands. Les fous, alors, avaient une existence facilement errante, dans l'entre-deux des villes, entre ville et campagne, dans un Monde du milieu, renvoyés d'une frontière l'autre, comme aujourd'hui les migrants chartérisés. Expulsion des villes, entraves mises à leur circulation, mais, toujours, recirculation: on en viendra donc à l'enfermement4... Ils ont bien existé, ces bateaux qui d'une ville à l'autre menaient leur cargaison insensée, et la coutume était surtout fréquente en Allemagne, départs obligatoires, passagers parfois précocément jetés à terre par les matelots, et nouvelles errances... Il ne s'agit pas d'une mesure générale de renvoi, puisque les villes reçoivent leurs fous-citoyens dans leurs hôpitaux, ou leurs construisent des maisons spéciales: on ne chasse que les étrangers-fous... Il se peut aussi que certaines de ces Nefs des fous aient été des navires de pélerinage, affrétés par les cités ou les hôpitaux, en quête de raison en des lieux de rassemblement tels que Gheel en Belgique, ou Besançon... Dans certaines villes cependant - telles Nüremberg - les fous, amenés par les mariniers en nombre considérable, sont jetés en prison, voire "perdus" en ces lieux de "contre-pélerinage"... Souci d'exclusion et souci de purification se rejoignent bien, on enferme le trop grand nombre de déviants dans l'espace sacré du miracle...




C'est vers l'autre monde que part le fou sur sa folle nacelle; c'est de l'autre monde qu'il vient quand il débarque

Le fou est le prisonnier du passage, l'eau est le chaos de sa folie, le contrepoint du monde solide. Sa situation est liminaire dans une géographie mi-réelle, mi-imaginaire; il est enfermé aux portes de la ville, il est mis à l'intérieur de l'extérieur: sur le seuil. Le fluide fait perdre tout repère et toute foi en Dieu, toutes les fines goutelettes et toute la brume pénètrent canaux et fibres du corps, et lui font perdre sa fermeté, contagion de l'humide, dissolution anorganique.



Jusqu'en 1960 en Haïti, des "chalands" (charettes) ramènent à la terre, assignent au rural toutes les personnes trouvées pieds-nus en ville: un "pays en dehors" tente de se donner rendez-vous en plein centre ville, "loup dans la bergerie" pour l'élite sociale qui se défend de l'exode rurale. Dans ce "frottement deleuzien" entre "riches" et "pauvres" se construit pourtant un "troisième feuillet" nouveau et obligé, celui là-même que refuse la norme imposée.


...Mais bientôt l'internement fera suite à l'embarquement...
La grande menace montée à l'horizon du XVè siècle s'atténue, les pouvoirs inquiétants qui habitaient la peinture de Bosch ont perdu de leur violence. Voici l'inévitable cortège de la raison, des exigences nouvelles sont en train de naître, l'oubli tombe sur le monde que sillonnait le libre esclavage de sa Nef: elle ne sera plus jamais cette fuyante et absolue limite. La voilà amarrée, solidement, retenue et maintenue. Non plus barque mais hôpital. Là chaque tête est maintenant vide, attachée, mais ordonnée. L'Ordre.



1. M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1972
2. Comme elle se fait par le bûcher pour les mystiques, dont le cri perturbe l'écrit uniformisateur de l'Eglise, des princes et des marchands, mais c'est là l'affaire d'un autre Michel, d'un autre pourfendeur de dragon-norme...
3. La lèpre, présente en Occident dès le 6è siècle, "flamba" cependant en Europe entre le 11è et le 14è siècles, sans doute en prix à payer aux croisades, cette mondialisation guerrière, préfiguration du VIH fruit empoisonné de la colonisation économique du monde par l'Europe, dite "mondialisation des échanges commerciaux". La grande peste vint en prémices et par bateau d'Asie, la syphilis fut peut-être retour de balancier du génocide des amérindiens par la variole.
4. Dans une sinistre odeur de "solution finale", de la Nef des fous à l'Exodus...

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Published by panopteric - dans révoltes de papier
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