Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:42


Pléonexie, ce désir d'avoir toujours plus que les autres, de prendre toujours plus que ce qui nous revient (ou moins, lorsque l'objet s'avère ingrat)


 

 Les gens d'une station veillent jalousement à ce que nul ne possède plus que les autres ;

quand le cas se produit, le surplus, fixé arbitrairement, retourne à ceux qui ont moins.

Cette horreur de la pléonexie est aussi très développée dans les régions centrales.


Marcel Mauss, Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos

 


2010-02-expos-010b.1268226227

Quand je tue, je suis dans la voie de la pléonexie, nous dit ce matin Aristote  évoqué par Anne Merker. Dans ce désir d'avoir toujours plus, le meurtre de l'autre pour  le déposséder et acquérir ses biens ou sa puissance prend logiquement sa place, ainsi que la guerre: notre société n'a plus en horreur la pléonexie mais l'élève au rang de valeur et d'éthique... Mais la violence gratuite n'est pas pléonexique: la violence-concurrence se "comprend", la violence passive de l'individu sans pensée "banal bourreau" pris dans la trame  totalitaire s'"explique", mais faut-il se résoudre à une pulsion "animale" de violence pour comprendre l'acte gratuit qui culpabilise tant ses victimes, en l'absence de tout mobile rationnel ? Qui me dira la pulsion de la violence gratuite, qui me dira les forces libérées par l'expérience de Milgram ? Qui me dira cette possession du thérapeute accédant au noyau intime du patient violenté ? La psychanalyste Régine Weintrater précise bien que l'engloutissement, la fascination pour les événements traumatiques extrêmes - qui est dans la presse rapportée comme facteur d'actes violents "gratuits"- ne sont pas de la jouissance, ils sont un voyeurisme ressenti, une addiction aux récits traumatiques et aux saga violentes,  associés parfois à une impression de fadeur de la vie, à un sentiment de manque... Nous condamnons la violence et sommes en même temps fascinés par elle. Une  loi animale ? Reprise dans la boîte noire du Tao ? Les hommes, du point de vue de la sensibilité, sont ainsi faits qu'ils se sentent heureux dès qu'il ne souffrent plus et malheureux dès qu'on les prive de ce qui faisait leur bonheur. Aussi ne peuvent-ils, vivants, éprouver le bonheur qu'en ayant la conscience malheureuse de la mort6.


Certaines sectes croient à une âme collective des espèces animales (...)
 Cette âme ne perçoit pas la douleur des individus de son groupe
 et les transformations de la mort sont plutôt pour elle une jouissance.
Elle n'a pas la conscience de l'homme.


Maurice Magre, Inde, Magie, 1936
 


Le plaisir est perception du bien par nos organes des sens

Dans la quête organisée autour du manque et du désir, nous dit maintenant A. Merker, le plaisir est le bien devenu apparent à nos organes des sens1. Mais la douleur ? Est-elle le mal devenu apparent ? Y-a-t-il ainsi sous-jacent un désir de douleur ? Un désir d'exil2 ? Faut-il réfléchir dans un dualisme bien/mal de deux entités distinctes, faut-il considérer avec Augustin que seul le bien existe et que le mal n'est que corruption secondaire de ce bien, ou faut-il avec Freud, dans sa théorisation la plus accomplie des pulsions, voir le mal et le bien en torsion unique, entremélement intime agissant de concert dans une seule et même force3 ? S'il existait bien une douleur "positive" de perception du mal en miroir du plaisir de perception du bien, existerait-il aussi une douleur-absence, perception de l'absence de bien, et moteur d'exil4 ?


Pour la première fois il vient de sentir son absence dans ses bras

(saudade platonicienne)



Pourquoi y-a-t-il du "trop" dans le plaisir sexuel
, nous demande enfin Anne Merker ?


Ce que j'appelle jouissance, au sens où le corps s'éprouve,
est toujours de l'ordre de la tension, du forçage, de la dépense, voire de l'exploit.
 Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence à apparaître la douleur,
et c'est seulement à ce niveau de la douleur que peut s'éprouver
toute une dimension de l'organisme qui autrement reste voilée.

Jacques Lacan


Ainsi, suivant les psychanalystes, le plaisir est-il bien perception de quelque chose jusque là voilé aux sens, mais perception qui nécessiterait simultanément la douleur. Le "forçage" va-t-il du plaisir vers la douleur, ou de la douleur vers le bien, "bien" qui est alors synonyme de jouissance du corps dans  l'acception juridique du terme5? Le principe de plaisir porte intrinséquement son insatisfaction1
, le plaisir sexuel est noeud qui rassemble-oppose les deux pôles topologiques de la douleur et du plaisir, et on jouit bien en payant douloureusement de son corps, dans le rapport à l'objet désiré (dans la toxicomanie, l'anorexie) comme dans le rapport à l'autre (dans  la sexualité). Mais la jouissance n'est pas restreinte à celle du corps et la réalisation du plaisir s'étend de cercle en cercle aux autres, au monde, et, dans une tangente infinie, au Réel, dans la cosmogonie psychanalytico-hindouiste du monde-bouche, monde du plaisir primordial.





1. Le plaisir tendrait pour Aristote, en ceci relai de Platon le primordial dans la perte de l'immanence, vers un fini, un atteignable, où s'arrêterait la quête: le monde sensible qui pour les préplatoniques et la tradition hindoue est un vivant ayant à l'intérieur de lui tout les vivants, structure en abyme,  contenu entier dans la bouche de l'enfant Krishna, est accessible progressivement aux sens, mais ce monde sensible est plus petit cependant que le monde intelligible, et la quête du plaisir dans le domaine de la pensée, et non plus simplement de la perception, reste sans doute bien ouverte à l'infini.
2. Comme le propose le psychanaliste F. Benslama

3. Il nous apparaît que la compassion, joignant nos "noyaux primordiaux sensibles à la douleur", pourrait-être parmi les liens les plus intenses entre les vivants, alors que l'agressivité, elle, reste inter-individuelle, au cas-par-cas, et exclut les agresseurs du reste du monde. On s'éloignerait donc ainsi - et de façon optimiste - du postulat freudien qui voit pulsions d'amour et de mort constamment entrelacées, sinon équilibrées, puisqu'il faudrait discerner au sein de la "pulsion de mort" un composant empathique, universel, et un autre agressif, non contagieux.
4. Pour les démographes, un individu donné prend la décision de migrer s'il fait le calcul (que ne fait pas son contemporain qui restera sur place) que le coût attendu M de la migration (en terme de succès reproductif, de distance à parcourir, du risque de décès du fait de prédateurs) va laisser persister un avantage du nouvel habitat H2 (ressources alimentaires et succès reproductif potentiel) sur l'habitat actuel H1 (J.-P. Bocquet-Apple,
La paléodémographie : 99,99 % de l'histoire démographique des hommes, Errance, 2008):
migration si H2>H1M
Avec la migration, l'intelligence entre dans l'histoire, la migration calculée prend le pas sur la dispersion locale. Alors, calcul intelligent et/ou désir d'exil ?
5. Que d'hérésies dans la sexualité pour l'Eglise catholique ! Du bien qui se pervertit en s'amplifiant au contact du mal, un corps dont on affirme jouir fonciérement plutôt que de communier au corps divin...
6.
Ch. Le Blanc & R. Mathieu (sous la direction de), Philosophes taoïstes, tome II, Huainan zi, Paris: Gallimard, Bibliothèque de la pléïade, 2003

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires