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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 20:05

29 octobre 2010 / 2 janvier 2011

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Les saints ont l'immense avantage de n'entrer en compétition avec personne et d'être équipés d'une boussole intérieure capable de résister. De résister: intempéries, familles, voyages retour. L'amour est-il vraiment du voyage ensemble, ou bien de ces lettres  d'espoir toujours blessé entre deux nomades, déraisonnables encore, qui croient et cherchent la fissure commune ? Les saints n'en sont pas pour autant immuns, ils souffrent, ils doutent, ils ont peur, mais ils naviguent dans cette fatigue que l'impossible de la solitude leur occasionne. Leur temps n'est pas celui du commun, n'est pas celui des veaux, n'est pas celui des cons, même s'ils n'emploient pas ce langage là, leur temps est celui de la courte-échelle, et toujours la foule du monde d'en bas leur répare les barreaux qu'ils dénient. Ignace était tout et un saint, homme de guerre, et vient la blessure qui le désarrime, et les objets à la mer des hommes, et les espoirs, et les souvenirs, et son corps lui-même, et enfin le monde qui lâche, qui craque, qui se vomit: Ignace a gagné l'autre dimension, Ignace est à nouveau stable, Ignace vit, Ignace est un saint1.

 

 

 

 

Kaposi s'était fait élire en mettant le feu aux banlieues, en jetant l'anathème sur les étrangers et les pauvres. La nation-cicatrice que disait Kaposi se découvrait un destin bushiste, tandis que les états de l'union nommaient un métis à leur présidence. Kaposi était innommable, délirait de la différence, le métissage prenait le Nom, et Kaposi restait blanc ou noir.  Kaposi blessait ce qu'il appelait « autres »: Kaposi n'était ni voyageur, ni blessé, ni saint. Kaposi n'était même pas l'inverse d'un saint: Kaposi, topologiquement, n'était rien.

 




Passe un ancien médecin rêvant depuis ses dix-huit ans (l'année de la perte) de devenir otage, de mobiliser à sa cause de martyr les amis qu'il n'aurait jamais, l'ancien médecin se rêvait, pas encore saint, toutes voiles dehors, vers tous les ports du mal. L'ancien médecin avait grandi à une époque où il n'y avait pas de livres libres,  il devait circuler en cachette, dans la moindre flaque, la moindre pâture, la moindre cave, à la merci toujours de l'ordre, du départ, de la nausée. La flaque n'avait ni épaisseur ni poids mais aurait pu s'étendre indéfiniment à la mer, si l'adulte a cet instant précis n'avait pas appelé. L'adulte en devenait bourreau mais seul recours, et ces images: le père qui un jour le protégea n'avait pas de visage, mais tous les pères qui le tuèrent rient encore dans ses nuits. Des livres transitèrent longtemps sous la montagne, des milliers de mains, des milliers de malles, parfois vides, toujours d'espoir, livres toujours amputés des seules pages vraies, des livres par milliers arrivèrent, aucune histoire encore, des blancs féroces, des marges absolues, jamais de fin, mais autant de réel en concrétion, autant de failles, autant de cols, tous les chemins. Toutes les routes, et jamais plus de table horaire au terminus du Grand Quelque Chose, et un glossaire schizophrène, mille entrées, tout à découper encore, un corpus de mort, celui que jamais encore il n'avait osé. Il se mit à penser. On ne se met à penser, ordinairement, que quand la vie s'arrête, ou au moins déraille, fait trop souffrir2. Comment transmettre sans transformer ? Comment transmettre la pensée sans remonter à l'image sensible ?  Comment désaliéner l'objet de l'enfant ?

 




L'art des historiens est, maniant les mots, de prendre soin des morts. L'historien déchiffrait les procès en sorcellerie, par dessus l'épaule de l'inquisiteur. Il cherchait les traces des faits passés comme soupe au tamis de l'interprétation. L'historien recréait de l'écart, par où la flaque de l'enfant pourrait redire toute la laisse de mer. L'historien croyait à l'ouïe et à la vue du lecteur, à l'intemporalité des védas: il osait l'enfant survivant, là, toujours, prêt à percevoir, au-delà de l'idée, la forme tapie dans le blanc du texte3. Les raisons de l'enthousiasme de l'enfant nous sont devenues radicalement étrangères, mais le chercheur s'acharne, l'histoire enfin se déroute, nous déroute. Alors au-delà des écarts, au-delà de l'euphorie certeaulienne de l'ignorance, cette fois l'objet grandit, le sensible n'est plus seulement dans l'abstraction de la matière, dans le sens et la science de la fiction, mais aussi dans l'objectivation du sens. Les négationnistes craquent, le réel polymérise, la faille se peuple d'enfants, les fous sont nos sages, et notre dividualité n'est plus que le parent très pauvre de toute pathologie: ailleurs enfin accourt sans plus de douloureux retours où fondait l'amour.

 

 

 

 

Kaposi, véhément,  ne nous laissait toujours entendre que les inquisiteurs. Le médecin, lui, savait maintenant mûrir l'indice, par delà les maux. Tous les symptômes sont là, le médecin est paléontologue, il est de retour. Pointe de sarcasme pour prouver le détachement. Car le médecin se sait maintenant kapo indispensable dans la communauté de ceux qui sont unis par le sceau de la souffrance. Complice du mal.

 

 

 

 

Les sorciers sont enfermés dans les textes
M. de Certeau, Le lieu de l'autre

 

 

 

 

1. F. Sureau, Inigo, Paris, Gallimard, 2010. Un autre noble y jettera sa particule...

2. P. Zaoui, La traversée des catastrophes, Paris, Seuil, 2010

3. C. Ginzburg, Le fil et les traces, Verdier, 2010; Mythes, emblèmes, traces, Verdier, 2010

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