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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 09:30

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La limite de l'oubli, chez Verdier, orange, bien sûr, écriture post-empire des camps, et leur remontée par le sang, de Sergueï Lebedev. Par le paysage de la terre soudain creuse, creusée, s'affranchir enfin, trouvant l'aven de son nom, de sa généalogie. Tchevengour était d'argile péricommuniste, ici est de déchet soviétique, mais une même veine guide ces deux géologues de la grande Russie, de la grande steppe. 

 

La limite de l'oubli est poésie de la roche, sentiment chtonien. Et Verdier a bien l'odeur et le toucher épais du souvenir, où peuvent s'accrocher les mots. De ce jaune associé au sulfureux parfois arbitraire, structure du monde ou existence du mal, qui ouvre aux perversités-fascisme, qui répulsent et interpellent. Vers la troisième rive de sortie du trauma : l'extase: Je me trouve à l'extrémité de l'Europe. Ici on voit, à nu dans chaque falaise, l'os jaune de la pierre et une terre ocre ou flamboyante semblable à de la chair. La pierre s'effrite sous l'assaut des vagues, la chair s'érode sous les marées. L'océan exige de nous un effort spirituel pour voir la terre, dit Lebedev. Et là-bas s'étiole la force vitale de l'Europe, quand on est arrivé enfin là où elle ne fait plus naître que des lichens, et que juste derrière la touffeur des forêts et les herbes asiatiques menacent de s'étendre : le point des camps, le point nord de l'Empire de quête, la où gèlent encore dans le permafrost les disparus que l'auteur part disloquer, creuser, de ce sang déversé, comme par erreur, en lui. L'auteur, lui, est nationaliste, continentaliste, généalogiste; même s'il n'y avait pas eu cette erreur de sang en lui, il lui aurait fallu le détruire. Je ne sais pas ce que je dois détruire. Tu bois une eau étrangère. Le Caucase est sa ligne de partage des os, là où il est parvenu, tout le reste du livre ne sera que ce déploiement, à la limite du langage : un déploiement de ce « vent du néant » d'Alméry, qui, par la douleur de ceux des camps, de tous ces naufragés du permafrost, qui flottent encore dans la terre, non loin de l'embouchure du fleuve sibérien, mais interdits d'océan jusqu'à ce qu'il les touche, le dire des corps-morts, langage absolu, sans plus d'interdits défroqués à une quelconque logique. Sans plus cette pellicule fine mais ferme, apparentée à cette membrane qui entoure le fœtus dans le ventre de sa mère, et se glisse entre la chose et le nom. A cause de l'encre d'imprimerie très épaisse les cendres de ce livre sont métalliques et grasses, et déterminent l'odeur de tout le récit. Au nord glacé, une parole morte, sans colonisation linguistique, dans laquelle aucun nom n'est plus étranger. Au sud de l'empire, dans la rétention cette fois de la Caspienne, le zaoumde Khlebnikov, aérien. Entre, ce voyage. Au bout de toute cette haine répandue dans l'air et qui marque, toujours intacte, la vie des descendants de ces chiens et de ces hommes, avalée avec la moelle des os qu'ils ont grignotés, une moelle qui fait fi du transgénérationnel, comme une transfusion qui, dans un double effet, permettrait la vie pour comprendre celle de tous les naufragés. Mais pour l'heure, un hameçon avec barbe t'a transpercé la lèvre, et tu avales le leurre qui te déchire les entrailles, tu comprends que tu es un maillon dans la chaîne des dévorations, où ton moi est trop présent qui veut nier la douleur : il te faut lire encore la bible orangée qui vient, ce monument, ce mur des mots, des lamentations, qui sépare les vivants et les morts, mais est leur seul lieu de rencontre. Le langage est spectral.

 

La limite de l'oubli : l'Autre Grand-Père avait vécu une de ces vie qui coupe l'homme de lui-même. Le géologue ressent le ruissellement de la mort, flaire le charnier. Car Lebedev, depuis sa chute première, est doté d'une clairvoyance de type expérimental sur les choses : « j'avais connu trop tôt ce dont l'enfant est protégé par l'unité du corps et de la conscience, sa fusion avec le monde ». NDE précoce, revécu, ce jour-là, des yeux du chien agresseur, et ce regard pourtant n'est pas celui du chien, il a franchi la limite invisible, il a attrapé la mort (« comme on attrape le paludisme »), le chien noir s'était précipité sur lui directement. L'oubli de la limite ouvre sur la thanatosphère, où les corps du permafrost attendent, où les fleuves noirs des commandants de camps crachent leur bile, préservant ainsi leur sang pour que d'autres enfants survivent à la morsure. D'autres, non cadavres encore, irradiés lentement rongés, figures de bardo, leur corps livré au flux du mal, c'est-à-dire à ce que la vie peut faire au corps faute d'un changement intérieur, mystique. 

 

Les camps et le désastre de la vision : un milieu organisé de telle manière que le mal n'y fut plus reconnaissable. Les détenus creusent la terre, raclent les sédiments, pour parvenir à la roche mère. Espace de pertes, espace de perversions, failles, une fois ôté l'humus qui ailleurs nous baigne tous; ici seul le gel parfois prend l'empreinte d'un corps. Le camp n'a pas disparu, il s'est fondu dans le paysage, il s'est fragmenté, intégré par chacune de ses parties. Mais cette dispersion-intégration évite le face-à-face avec le mal absolu, et, faisant faille, permet la recherche. Lebedev, géologue, théorise les courants telluriques du mal; Platonov, hydrologue, voulait voir couler le bien. Parfois tout se rassemble dans un trou béant, où confluent les villes perdues, et la surface, et leurs fleuves. Là où l'homme nordique a éventré la terre, là où Odin a laissé en gage un oeil à la mémoire, là où le charbon extrait ne donne plus la nourriture, où les mineurs contiennent le ciel sur leurs épaules, dans leur vie d'après l'éboulement, dans leur vie dansl'éboulement. 

 

Lebedev, médecin de la terre plus que biologiste, sait traverser la mort, ce remplacement de la physiologie par la pétrologie. Donner à communiquer par les plaies que nous portons, non pas conséquences de nos propres pas aveugles, mais des morts qui nous précèdent. Forces protectrices de l'enfant, qui nient le moyen terme entre la vie et la mort; puis l'enfant voulant échapper au père tombe dans le gisement d'eudialyte, ce minerai rouge vif, un peu radioactif, ce sang de chamane, ces traces d'un combat. Dans la vie recroquevillée, sans protection, les objets deviennent conducteurs de douleur, cette mort inflammatoire.

 

Lebedev rêve et délire, à la manière de Razon dans Palladium, les vivants et les morts se rencontrent, mais ici sans combat pour tenter de rentrer dans un au-dehors qui n'est plus ; il se laisse gagner vers un centre, son trou noir, il ne demande aucun rappel, il sait sa connaissance incomplète encore, et cette incomplétude risquerait, il le sait, d'être nocive aux vivants, il ne veut pas leur rapporter, il se sent devenir fou, il reconnaît cette fièvre, ce virus et cette peur. Au bord de l'expérience, le risque de la chute, dirait M. Eliade. L'Autre Grand-Père, toujours, tentait d'y résister ; pourtant un cercle a plus de 360°, il y a entre les degrés des fentes dans lesquelles, tirant sur les anges, on peut se glisser, pour porter tout ce qui n'est pas advenu encore. Et survient la crise, le sang reflue, le livre reprend.

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