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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 14:18

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Le professeur Francis Zimmerman poursuit, d'un séminaire l'autre à l'EHESS, sa passionnante exploration de la philosophie en Inde, et affute les outils permettant d'appréhender le merveilleux comme la structure de ce monde à facettes. Après avoir développé le caractère humoral (rasique) de la cosmogonie indienne, et la notion de maitri (ou "amitié entre les vivants", qui transcende les limite arbitraires et occidentales des règnes), après avoir discuté - de son point de vue de sanskritique - les théories du langage, et comment "le mot touche la chose" sans jamais pouvoir la décrire totalement, il donne maintenant, dans son séminaire sur la pluralité des mondes vécus, un "atelier d'embryologie indienne" qui expose d'une façon lumineuse le processus de réincarnation à l'oeuvre dans le samsâra, qui n'implique pas la transmigration du moi, mais permet la compréhension du soi. L'ensemble peut-être retrouvé au travers du "kaléïdoscope" de son site, dont l'arborescence et les feuillets sont les plus à même de rendre compte de la structure en abîme du réel de l'Asie du Sud:

 

http://ehess.philosophindia.org

 

 

 

 

 

PAROLE / MOELLE / OS

Le professeur nous avait bien expliqué déjà le principe de cette catégorie de signifiants, qui décrit comme un "plan d'inférence" deleuzien dans le mille-feuilles du Réel: dans la tradition brahmanique, l'os (asthi) est le produit cristallisé, solidifié, le reste sacrificiel du principe spirituel de la parole (vâc), dont la composante corporelle active, liquide, humorale est la moelle (majjâ).

 

DOCTRINE DES CINQ FEUX DU SAMSÂRA

Mais voilà que les choses s'éclaircissent, par surgissements, comme en sont coutumiers les auditeurs du séminaire: "à la cinquième offrande", celle qui correspond à proprement parler au phénomène embryologique, à la réincarnation, dans la dernière étape du samsarâ, "les eaux ont la parole comme l'homme" (chandogyaUpanisad V 3-10.pdf): l'être qui meurt transite par les cinq feux sacrificiels du cycle du samsâra, à chaque feu correspond un reste (dévotion du mourant incinéré, soma, eau, nourriture, semence, et embryon), entre ces différents plans d'organisation de la matière dans lesquels transite le soi, et dont le langage dans sa prolifération, son expansion, n'est qu'une tentative toujours incomplète de description des facettes de l'être, approche tout au plus d'un moi. L''être réel, le soi, est cette eau, cette moelle qui circule entre les plans, l'eau-homme du cinquième feu, l'embryon à nouveau nageant mais dans ses membranes. L'être existe bien pleinement dans son origine à chaque passage d'état, puis s'éloigne de lui-même ("du rendez-vous avec lui-même", dit le professeur) dans la tentative de construction de son objet, et de la description de cet objet  par la tentative du langage. L'os est tentative ontologique de l'être, la moelle son réel, la parole sa profusion incompétente (sauf peut-être au prix du langage psychotique qui abolit les interdits de la logique, ou à celui originaire des rishis qui, voyant le monde, furent capables de l'écrire).

 

 

Samsâra est bien, au cinquième saut de mondes, réincarnation; et alors se repose la question que les philosophes ocidentaux (voir Sphères de P. Sloterdijk) se posent encore trop souvent en termes de compartiments fermés: "why the "other world", in spite of so many creatures dying and passing into it, does not become full, that is, how and why there is return from that world into this earthly sphere. In the sacrificial language of the Brahmanas, we learnt that man, in this return, has to pass through five stages of transformations: deceased man, "sacrified" in "that world" as faith; then he becomes soma, rain, food, semen, from which he will again arise as a human being" (W. Halbfass, Explorations in Indian Thought, cité par FZ). Sais-tu comment l'autre monde ne finit pas par se remplir ? interroge la Chandogya-Upanisad; si l'on peut voir une cybernétique du Samsarâ, la thanatosphère y est bien un système ouvert1

 

 

Entre les cinq feux, autant de sauts, autant de "Lethe" pour "ceux qui ne savent pas ainsi", autant de solutions de continuité du moi qui font douter de la permanence d'un soi, la mémoire n'étant que le souvenir antérieur d'un organisme, et les langages s'attelant, tentant de combiner les interdits de leurs logiques respectives, à franchir ces passages d'oubli. Pourtant, entre ces vies distinctes et momentanées que traverse le soi, il y a une "solidarité" naturelle (maitri) sans qu'il soit besoin de postuler une identité ni une permanence; un corps vivant doué de sensori-motricité renaît, "Nom-et-forme" (nâma-rûpa), dans un autre Nom-et-forme, et il y a solidarité entre la graine et le fruit. La transmigration des âmes pose le principe d'une "continuité scindée par un clivage qui n'abolit pas les mécanismes du souvenir et de la reconnaissance de soi2, mais les distribue entre des "soi" distincts, dont chacun est le pôle d'identification d'une conscience" (J. Locke, Identité et différence. l'invention de la conscience, cité par FZ). "Nothing but a participation of the same continued life, by constantly fleeting particles of matter, in succession vitally united to the same organized body. He shall place the identity of man in anything else, but (...) will find it hard to make an embryo, one of years, mad and sober, the same man; (...) the same individual spirit may be united to different bodies, it will be possible that those men, living in distant ages, may have been the same man3. (...) Personal identity (is) preserved in something else than identity of substance4." (J. Locke, op. cit.)

 

 

 

Un seul lien de mémoire pur persisterait entre ces différents non-soi éclatés en différents plans, celui de la souffrance (de l'incarnation d'un corps l'autre) (Z. Yao, The Buddhist theory of Self-Cognition, cité par FZ). Ce qui renvoie aux tentatives phénoménologiques de resituer une trajectoire du soi dans différents noeuds de présence au monde, diachroniques, mais que le moi souffrant tente d'écrire en une histoire linéaire qui lui permettre de continuer sa marche dans le seul plan où il évolue "ici" et "maintenant". D'autres, les renonçants, tentent de se perdre dans l'anonymat pour conjurer cette souffrance et se recentrer sur leur soi.

 

 

 

A la pluralité des mondes que hante le soi répond donc une prolifération verbale des idées et des désignations par le langage dans ce plan de vie où la mémoire n'est qu'affect confus, douloureux, affectif, archaïque. Car notre identité personnelle, dans les croyances au Samsâra, est fragmentée en une pluralité d'épisodes disjoints5, que voudrait contrer l'illusion d'une narrativité du moi 6. Or, poursuit FZ, les multiples épisodes de mon histoire personnelle ne sont pas arrivés à moi tel que je me connais en cet instant; le philosophe W. James nomme sous-univers ces différents ordres de réalité que nous traversons, traversés par un même flux de conscience, et qui émerge en des marges (theory of fringes), des failles (bheda), des contrepoints de nos formes. Nous évoluons dans des provinces de sens qui sont des univers finis, discrets, aux marges desquels nous percevons partiellement, telles des existences spectrales selon la définition de M. Merleau-Ponty7, la réalité des autres provinces où nous évoluons. C'est cette façon de voir qui est dominante dans l'Inde depuis les Upanisad, ponctue FZ; nous pouvons saisir le soi à la lisière de la pensée, dans un autre système que celui qui nous est familier en europe depuis Platon et sa "distinction" entre le monde sensible et le monde intelligible. Et ainsi est soulignée la distinction cruciale entre le moi (ahamkâra), dont je peux faire la biographie, et le soi (âtman), qui n'a pas d'histoire, d'écriture.

 

 

un ligand ou une ontologie du Soi, la Cetana

 

 

 

 

 

Notes

1. "La boue de la plaine contenait bien plus d'enfants morts qu'il n'y en avait eu qui avaient eu le temps de chanter sur les buffles", M. Duras, Un barrage contre le Pacifique: et s'il fallait évaluer la thanathosphère âge par âge ? Un monde grouillant alors d'enfants morts, plus nombreux en plus bas âge, une infinité de non-nés, une multitude de still-born, de nombreux juvéniles, et, à l'extrémité de la pyramide des âges de l'"autre monde", quelques vieillards dans la gloire des mourants...

2. Là est sans doute tout le programme en cours - et l'enjeu actuel - d'une psychanalyse de l'archaïque, précédant celle des stades freudiens, répondant par exemple à l'appel des "pensées sans propriétaires" décrites par Bion.

3. cf. C. Lelouch, La belle histoire; M. Eliade, Un homme sans âge...

4. Comme dans le théorème d'incomplétude du logicien K. Gödel, un autre corps, d'une autre substance (qu'il attribue aux "anges") est nécessaire pour le développement complet de la logique, et pour permettre le cycle complet de l'individu (cf. P. Cassou-Nogues, Les démons de Gödel. Logique et folie).

5. A l'extrême, suivant V. Jankélévicz dans L'irrésistible et la nostalgie, nous nous réincarnons d'instant en instant, reconstruisant constamment la linéarité supposée de notre passé dans une interprétation permanente qu'impose notre mémoire imparfaite des états antérieurs de notre enveloppe physique, et à la logique propre des interdits de notre inconscient; certains "sauts" d'états physiques seraient simplement plus brutaux que celui du vieillissement continu organique.

6. La cure lacanienne proposant de remplacer l'impuissance de l'analysant par l'assumation de l'impossible du Réel.

7. M. Merleau-Ponty, Le visible et l'invisible.

 

 

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Published by panopteric - dans fous de l'Inde
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