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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 13:11
G.M. Edelman, dans Biologie de la conscience3, nous prévient bien que le cartésianisme est nul et non avenu, puisque, s'appuyant uniquement sur le raisonnement conscient, il présente forcément des solutions de continuité entre les arguments qu'il prétend articuler. Réfutation d'emblée, donc, du dualisme, au profit d'un monisme, certes, mais  d'un monisme matérialiste: nous sommes dans les mêmes pas que J.P. Changeux dans L'homme neuronal, ou même que S. Freud à l'époque d'Esquisse d'une psychologie scientifique, l'époque de la "Neurotica". Freud, jugeant que les connaissances physiologiques de l'époque étaient trop parcellaires pour comprendre la psyché, eut rapidement le mérite de "décrocher", de remettre, de tester d'autres hypothèses, de se départir des réseaux neuronaux balbutiants de la science de l'époque: son abandon de la physiologie fut un  outil de travail scientifique mais qui ne portait pas jugement sur le corps. Aujourd'hui les neurobiologistes, forts de l'imagerie cérébrale et du spin de l'hydrogène, pensent pouvoir raccrocher tout sursaut de l'esprit à une péripétie du soma. Et sans doute faut-il bien en effet se raccrocher, re-connecter corps et âme, osciller entre la chirurgie brutale de l'inconscient et le voyage flottant dans la secte éthérée, donner une légitimité à l'inconscient, oui, mais sans doute pas dans cette perspective évolutionniste, teilhardienne2, qui donne à un dessein intelligent la main-mise sur l'esprit: oui nous pensons avec notre corps, mais cette pensée n'est pas le déploiement d'un programme anatomique.


l'oubli des cartésiens et l'interrogation des stoïciens

La logique, plutôt que génée par l'inconscient,  ne reléverait-elle pas plutôt pleinement de ce dernier ? La logique n'est pas fondamentalement règle d'association, mais bien règle d'interdiction, d'exclusion de certaines associations, et ainsi guide dans un chaos inorganisé d'événements, qui, contigus, préteraient à l'invasion de l'individu, à sa porosité totale: à la folie-douleur de l'excès d'information. L'inconscient, logique d'un surmoi mathématique1, alors même que le cartésianisme associe, et peut être même la conjonction stoïcienne... Dans cette "conjonctive", tous les éléments de la proposition sans exception doivent être exacts pour que la proposition soit vraie: mais l'inconscient "touche-t-il" à la proposition ? Des éléments oubliés existent-ils toujours en tant qu'éléments de la proposition ? En résumé, les chemins d'exclusion de la logique passent-ils par les béances, les morts de l'inconscient, ces absences impalpables que le monisme matérialiste cognitiviste ne peut maîtriser ni même conceptualiser ? La logique est bien restreinte par nos sens au conscient, mais elle est dessinée, sculptée, par l'inconscient, ce médium de la vie et de la mort, elle n'est pas royaume du corps; elle s'articule dans un temps sans fin, mais est pourtant conjonctive dans un temps à facettes.



la cosmogonie fixée des matérialistes: le lamarckisme du souvenir

Nos cosmologies modernes sont devenues scientifiques, nous dit encore G.M. Edelman. Le sont-elles à ce point qu'elles auraient effacé les autres, et que ces autres n'auraient pas le droit à l'appellation de "scientifiques", et pourtant déjà hypothèses sur le monde à partir de l'analyse d'événements encore incompréhensibles, cycles des astres ou angoisse de la mort, et hypothèses ensuite réfutées à la lumière de nouvelles découvertes ? Y-a-t-il des sociétés "primitives" enfermées dans un culte d'une cosmogonie fixée (animiste comme matérialiste) et des sociétés "scientifiques" ou la cosmogonie évolue par essais-erreurs ? "La mémoire est le souvenir d'un état antérieur d'un organisme", nous disent pourtant les neurologues, l'évolutionnisme n'est donc pas purement somatique, mais regard sur nous-mêmes de cet autre que nous étions, sans que ce jugement ne vienne graver quelqu'organe, "lamarckisme du souvenir" vers lequel tend à nous conduire Edelman. Nous fûmes un état antérieur et rien ne nous le prouve pourtant, sauf l'esprit... La mémoire est évolutive et sélective, renchérit Edelman, qu'elle soit immunologique, génétique, neurologique, etc... Nous sommes façonnés de nos souvenirs, mais de quelle nature est donc ce façonnage ? Epigénétique, il ne soumet donc pas le soma de notre descendance à ses règles: notre façonnage mnésique échappe au darwinisme et génère un carambolage d'individus au sein et en dehors de notre lignée généalogique: la mémoire échappe au clan pour façonner l'humain libéré des cicatrices de la généalogie comme de celles des frontières des groupes et des nations. Et l'IRM4 n'y voit "que pouic", comme Freud sut ou dut l'admettre.


la rupture de symétrie s'inscrit dans l'Etre

La symétrie règne dans le champ entropique de la physique, dans cette cosmologie actuelle du "Big-bang", matière et antimatière s'organisent, le temps s'épand calmement. Mais l'organique s'est échappé de cette physique en inventant la vie et la mort. Comme la logique est sous-tendue d'oubli et d'interdit disparus, l'Etre est guidé par la mort-qui-pousse, l'erreur physique de la mort fait échapper l'invisible aux équations les plus aigües, le principe de symétrie ne permet plus tout les calculs, la rupture de symétrie s'inscrit dans l'Etre, le système neurologique ne peut que fonctionner en système de fixation des oublis et des erreurs, ces oublis et ces erreurs sont premiers, et nous poussent - mais par derrière - vers la force unificatrice, ce "graal" que les physiciens et tous les monismes matérialistes cherchent par devant... Il est en chacun de nous des registres inaccessibles à la physique de la symétrie, des "cimetières des livres oubliés"5.


Je ne sais de qui je tiens mémoire de mon passé,
Autre je fus alors - ni ne me connais
En éprouvant avec mon âme
Celle étrangère que le souvenir m'apporte.
D'un jour à l'autre nous nous désertons.
Rien de certain à nous-mêmes ne nous unit,
Nous sommes qui nous sommes et c'est
Chose vue du dedans ce que nous fûmes.


Alvaro de Campos
cité par Octavio Paz
 in
Fernando Pessoa, l'inconnu personnel
 traduction Roger Munier, Fata Morgana, 1998



Chacun fait son voyage avec ses ingrédients propres,
mais pourtant, dans tout voyage, il y a des tentations de rencontres, parfois des rencontres,
il y a un mouvement qui tend à vous décentrer, à vous sortir de vous et qui parfois y parvient.


M.-R. Moro
Partir, migrer, l'éloge du détour
La pensée sauvage, 2008





1. Sans doute trouve-t-on chez A. Badiou, dans L'Etre et l'Evénement, un développement de cette théorie du surmoi mathématique.
2. Ces repliements successifs du soma qui, au cours de l'évolution, permettent par sauts le déploiement progressif de la conscience, passages brutaux d'un état stable à un nouvel état stable, et la noosphère - la supraconscience aurobindienne - au bout du chemin divin.
3. G. M. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob, Paris, 1992
4. Imagerie par résonance magnétique, méthode de visualisation de l'activation de zônes cérébrales et dont le développement est à l'origine du rebond cognitiviste en psychologie. Elle permet d'établir des corrélations
entre l'activation de telle ou telle zône du cerveau et une  activité physique ou mentale donnée, et tente d'en conclure des relations de cause-à-effet, rêve des tenants du DSM-IV, phrénologie des temps modernes...
5. C. L. Zafon, L'ombre du vent, Grasset, 2001

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Published by panopteric - dans médecine conjonctive
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