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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 14:04

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Juillet 1996.

 

Mon père ne pensait rien de tout cela. Il ne disait pas, comme ma mère, que c'était folie et retour en arrière. Il ne faisait jamais aucun commentaire. Ce n'est que plus tard que j'ai compris ce silence. Je ne savais qu'il avait été dans sa jeunesse un homme très pieux, je ne comprenais pas comment il pouvait être aussi "assimilé", et je pensais qu'il ne savait pas pourquoi je m'habillais de gris. Mais il savait, lui, pourquoi je le faisais, et certainement mieux que moi. Et quand nous faisions des fouilles ensemble, nous étions bien le père et le fils, et le fils n'était pas prodigue. Ainsi, sans l'appel de mon père, j'aurais pu me marier, et m'enraciner, et celà aurait pu durer toute mon existence car dans les textes, il était dit qu'il fallait étudier pour pouvoir étudier encore. Mais il était nécessaire que quelque chose arrivât; sans le savoir vraiment je ne cessais moi-même de l'attendre. Pour devenir ce que je l'aurais voulu, un chercheur un peu fou, le genre d'homme perdu dans ses travaux, mais qui n'aurait pas été été perdu sans eux. Mais dès la première brêche, je passai définitivement de la catégorie des insouciants à celle des métaphysiciens, qui à tout propos s'interrogent, qui sont perpétuellement, inaltérablement insatisfaits, car ils sont hantés par la mort, ce port ennivrant du monde qui n'est qu'une maison de deuil: point de nostalgie finalement, mais une coquille creuse avide de ce qu'elle n'aura jamais1. La religion est cette coquille creuse avide qui retarde l'entrée au port. De nuit, il ne semblait pas y avoir d'horizon au-delà des Twin Towers. Ce n'est pas pour regarder en haut, mais pour mieux voir de haut, vers le bas, qu'ils construisirent ces tours. On n'est pas en cathédrale médiévale ni sur la falaise dogon, l'élan n'est pas vers le haut, mais vers l'argent.

 

 

Il m'a fallu inventer l'appel du père, et l'événement fut sa mort-naissance, et l'événement empreinta un long temps mort. Mais c'était déjà bien après les ruptures de digues en série, celles du non-savoir-faire, du non-savoir-être, de son évitement associé, du forçage timide mélé d'absence, et de tous ces retours obligés en violence maternelle, maison hantée et sans amour, murs épais mais vides. "Pourquoi es-tu ici ?" me demandaient les cousins intrigués de tant de mutisme et d'immobilité. "Tu es un aventurier, pas un médecin", sous-entendait le clinicien. "Mais que fait-il dans le bloc sans avoir été habillé par moi ?", s'étranglait le chirurgien, stoppant tout. Je n'eus pas alors la force, ni même le mouvement, de partir: j'étais là pour la mère et contre le père. Heureusement, heureusement j'entendis la voix de broken-face le chamane, j'étais dans la salle des rangés, mais offerte à la question-affirmation qui me maintint en vie: "on n'aura jamais la réponse, raison de plus pour avancer"2. Heureusement je m'autorisai au double, à la vie rêvée en pierres d'attente, j'appris seul le discernement qui m'éloignait toujours plus, l'esprit de vérité qui amoindrissait la force passagère mais terriblement gluante de l'esprit de perversion, cet esprit du paraître, du par-être, du produire à luire, et du beau-dire automatique et à l'identique. Ces deux esprits de vérité et de perversion, qui luttent dans toutes les générations, d'âge en âge, d'époque en époque, dans le coeur de chacun, entre la sagesse et la folie. Lorsque le prêtre Yacov m'enseigna toutes ces choses, il me sembla qu'elles étaient familières. J'avais vécu, moi aussi, vingt-sept ans en prison.

 

 

 

septembre 2001, bibliothèque de l'Institut Pasteur, Paris.

 

- Tu connais les Twin Towers ?

- Non

- Et bien, elles n'existent plus. 

 

 


 

Oppressivement adapté de Qumran, E. Abécassis, Ramsay, 1996.

 

 

 

 

1. P. Sloterdijk, Bulles (Sphères I), Hachette, 2002

2.  Albert Jacquard

 

 

 

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