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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 23:25

Une façon de mettre fin au traumatisme retranché1, au poids des cadavres qui nous précèdent et parfois ne nous annoncent pas ? Mais la non-intrusion de la génération dans la chair alors fait retour par l'extérieur... Notes et réflexions autour de:

 

 

 

Nullipare
Jane Sautière
Verticales, 2008

 

P1020088.jpg

 

 

Serai-je nullipare ? Et si on disait: « serai-je impuissant ? » ? Comme il n'y avait déjà pas de mot pour désigner une femme qui a perdu son enfant, il n'y a pas de mot pour désigner un être sans descendance. On peut pourtant être orphelin et nullipare: est-on alors encore femme ? Ou le devient-on alors, inclivée, libérée de la chair de la génération ? Au fil des pages, « nullipare » devient le terme précurseur du mot qui n'existe pas pour dire « femme dont un enfant est mort »: car « le deuil de ce qui n'a pas eu lieu est un processus particulier », comme une mélancolie antérograde, comme une nostalgie si un lieu pouvait ne pas avoir existé avant que nous l'occupions. Non-intrusion. Livre en miroir de celui de J.-L. Nancy (L'intrus). En résulte, en est constitutif plutôt, un vide à peupler, un non-fait, un non-corps. Peut-il faire retour, ce non-mort ? Que reste-t-il d'une vierge dont le fils est mort ? Une possibilité de deuil ? Mais Marie enfanta, et dans cela l'oubli d'une certaine douleur, et dans les marges et les images de cet oubli peut surgir le travail de deuil, peut vivre la représentation, catharsis d'un clivage contemporain du sujet. Ici, le clivage est diachronique , la douleur est antérieure à l'être et n'a pas eu lieu.




Un traumatisme calme et solitaire, en non-distance, en non-colonial, en non-exotique. Un jour on se retrouve dans un non-lieu de logement, un lieu morcelé, à l'histoire horizontale, comme le fleuve qui coule en bas de la fenêtre, car on aura déposé les cartons, croisé les objets raboutés, cette autre magie du lieu, cette généalogie du seul soi-même, et la tente pourra bien bouger, cela n'en rendra pas la maîtresse nomade. On est prié de ne pas laisser place à la chair, cette douleur sans réponse. En bas « les bateaux longs et lents qui passent sur le fleuve, rêvant dans la luisance de l'eau, je les aime. Les bateaux lents me soignent ». Mais alors les angelots limbiques font retour, ces êtres intermédiaires dont le deuil est impossible, ils font retour-exil, ne se dissolvent pas si facilement, restent nécessaires, et ce trop de corps encore de la nullipare... « Aussi vrais que faux, ces enfants limbiques » font toujours retour...

 

 


Retour, celui des sombres entre-dits familiaux. Maladies des parents, cachées mais qui parlent. Qui parlent de l'enfant que l'on est, née après d'autres enfants morts, née avec des torts. « Qui avait-il à fuir à dix ans d'une question qui n'était même pas formulée ? ». L'enfant-centaure caracole devant son assiette qu'elle refuse de toucher, « il fallait que je ne mange pas, il fallait qu'il y  ait du vide, ma mère me soignait tout le temps, il ne fallait pas que je soit malade. Il y a  eu ce désir de me faire morte pour me faire aimer, comme ma soeur morte ».

 

 


Les angelots limbiques recirculent. Car être non-né, être creuse de génération, c'est d'emblée circuler, production hors du corps, délire, circulation du traumatisme dans un après-coup trans-générationnel, dans le fait d'être nommé malgré tout à sa génération ou sa descendance. L'ordre social est-il donc complice de l'ordre biologique ? Stopper la vie de la génération est-il un fait de révolté ? Ou bien y-a-t-il simplement des exténués de l'histoire ? Faut-il un jour « arrêter ça »  ? Tant d'extermination antérieure à nous nous mène-t-il à la fin de l'espèce, non pas par la tentative d'extermination elle-même (débat Bettelheim/Anselme), mais par l'exténuation de la génération, quand « on ne peut plus agiter comme cela le sang et ses absences », composer le trauma et la vie ?

 

 


Il y a une existence des choses qui n'ont pas eu lieu, il est des choses sans lieu, d'emblée..  Tiens... Si les vrais lieux sont de guerre, de mort, d'incendies, nous voici alors dans le retour en vie moyenne. Elle a connu Phnom-Penh, Alger, Téhéran et Beyrouth. Puis une 4L rouge groseille. Puis Barbès, alors « j'étais étrangère chez moi, ce m'était idéal ». Nous sommes bien donc des touristes ridicules, des désorientés de ce monde normé qui se croit. Et se profile la question: femelle: comment s'habiter quand soi-même on n'a pas été un lieu (utérin) ? Mâle: de passage, de passage, et payer toujours un loyer ? Femme-lieu, chair-génération, vers l'amibe, unique être contenant et contenue. Lui cherche toujours une contenance, car sa forme ne peut s'épauler à un lieu de transmission: l'homme conserve toujours un creux. Alors, lui, et la nullipare: « écrire faisait choisir la vie » (lien vers J. Bousquet). Alors, donc, on triche, on dit que sa vraie mère est le lieu où l'on est né, une nourrice de terre: de générationnelle, quand on n'a pas d'enfant, la quête devient celle du lieu que l'on transmet (en écrivant). Pourtant: on ne peut transmettre qu'un chemin.

 

 


Mères et filles, la chair crée en clivant. L'institution, elle, est  tentative de l'androgynie, de l'inclivé originaire. Célibataire nullipare et sans congrégation, on s'accroche à la grand-tante ou à la marraine. Qu'est-ce que c'est reposant, d'avoir des enfants ! Ca n'incite pas à écrire, les enfants ! La littérature peut-elle faire famille à son auteur ? Doit-elle forcément s'émanciper de la famille ? L'autobiographie ne peut être une gestation: seuls, le roman, l'essai, le poème, poussent. Mais, se reprend-elle, « j'écris le berceau », celui que le grand-oncle avait bu de dépit et de guerre. J'écris cette chair, qui alors donnera; on devrait tous écrire son autobiographie très précocement. Dans ce non-enfant est la fin extrême des  traumatismes retranchés, ceux des frères, des pères; mais elle-même alors, nullipare, nait de la peine, de la peine coupable: « suivie d'aucun après, pour que cela se termine enfin »... Fin de la danse macabre, fin de la génération. Le dos aux vagues, face au Finistère. Comme si un livre pouvait dissoudre les morts. « Je n'aime pas mes enfants » est une construction de nullipare.

 

 

 

 

1. F. Davoine et J.-M. Gaudillière, Histoire et trauma. La folie des guerres, Stock, 2004.

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