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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 19:24

Notes autour de
Rituals of Dying, Burrows of Anxiety in Freud, Proust, and Kafka:
 Prolegomena to a Critical Immunology
J. Türk
The Germanic Review
2007 pp 141-156

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L'immunologie est-elle une propriété intrinsèque de tout système complexe, sujet, psyché, littérature, ou du ressort du seul vivant ?  L'immunité n'est propriété vitale que de part la limite que le vivant s'auto-administrerait, de quel type de mémoire l'immunologie des systèmes complexes nous parlerait-elle ?  L'immunité psychique aurait-elle pour finalité de limiter l'invasion du sujet par un excès de "souvenirs" qui le confronterait au chaos d'un réel par trop soudain - définition du traumatisme - ?

 Face à cette invasion par une agressivité qui n'est orientée vers aucune spécificité de notre être-histoire, mais dirigée sur l'ensemble indifférencié de notre tunique vivant/chaos, nos défenses spécifiques ne sont d'aucun recours, les abandons tragiques de W. Benjamin, de S. Zweig ou de P. Levi semblent signer l'échec de leurs tentatives d'immunisation par la littérature.


 L'angoisse est maternelle, maternante, cyclique, la frappe de l'angoisse est sans imagination; que serait d'ailleurs une anxiété à visée spécifique sinon une phobie ? Une anxiété dirigée ne relèverait-elle pas du domaine cognitif et comportemental plutôt que de celui de la psychanalyse ? Si le sujet a bien une mémoire, l'être lui, navigue dans un répertoire psychique continu et complet.

Une vision par trop immunologique, éducative de la psyché nous ramènerait à un processus de reproduction pure, normatif.  Le moi immunologique s'éduque au contact de l'épithelium thymique, dont les "auto-antigènes" sont conditionnés par la méïose, ce mélange en partie aléatoire et accidentel entre gènes d'origine maternelle et paternelle; il s'ensuit au niveau du thymus, au sein du répertoire dont chacun de nous est doté par le patrimoine de l'espèce, l'élimination des clones lymphocytaires par trop enclins à reconnaître en nous la part de père et de mère. Reste alors au petit d'homme à faire fonctionner au contact de l'environnement l'image en lui qui relève du fragment de père-mère dont il n'a pas hérité; en quelque sorte le réseau antigène-anticorps caractéristique de chaque individu immunologique est  l'espace intermédiaire laissé ouvert non seulement par les autres de l'espèce mais aussi par une part libre de sa généalogie directe.

 

Ainsi l'éducation immunologique de l'ego est-elle le contrepoint de l'acquisition du langage, dans la mesure où la mère va imposer sa propre découpe du réel par les signifiants à son nouveau-né. Dans l'acquisition du langage, les écarts aux objets, les "gaps" au réel seront constitutifs du filtre culturel maternel. Notre répertoire immunitaire fonctionnel se libère partiellement de la généalogie, tandis que notre péché originel psychique est celui de la matrice; nos souvenirs immunologiques sont à venir - et prolepses -, nos souvenirs psychiques seront à jamais analeptiques. La mémoire du sujet, comme les dimensions de temps dans lesquelles il navigue, sont des systèmes à facettes. La littérature peut-elle rejointoyer ces deux systèmes égoïques majeurs ?



 

Faire oeuvre d'historien ne signifie pas savoir "comment les choses se sont réellement passées".
 Cela signifie s'emparer d'un souvenir, tel qu'il surgit à l'instant du danger.
Walter Benjamin

 

 



Récupération esthétique du passé, épiphanies esthétiques proustiennes, exercices esthétiques pessoens, la réassociation de l'affect à l'objet, qu'il soit distant dans le temps et travaillé au télescope du roman, ou décortiqué dans l'immédiat au microscope du poète, contribuent à la cure du moi traumatisé, et rendu discret. Comme le note Proust, cette expérience de l'esthétique retrouvée relève de "forces anonymes" qui cotoient l'énergie de déliaison en circulation chez le traumatisé (ces phénomènes de réactivations ou "flash-backs" incontrôlés, qui seront maîtrisés a posteriori par leur mise en représentation progressive).

 

 

Ces forces anonymes à l'oeuvre sont elles primordiales à la nature, ou plutôt secondaires aux déliaisons successives à la matrice primordiale, placentaire, qui caractérisent la navigation sociale du sujet ?  S'il faut considérer une réelle force positive et anonyme motrice de la recherche esthétique, ne faut-il pas se référer à cette dimension "supralunaire" plotinienne de la pronoïa plutôt que d'ériger en contrefort de l'affect un mal constitutif ? Cette pronoïa qui représente l'état fondamentalement "lié", et qui encore gouverne l'être-sans que nous sommes devenus, redonnant par la littérature et l'art  des formes aux affects. La littérature agissant en médecine émotionnelle, mais conditionnée aux affects vécus, le réel se façonnant par cette mise en forme des affects déjà individuellement expérimentés, plutôt que par  une créativité dirigée et anonyme.

 

 

Ne s'agit-il pas de récupérer, de réactiver une approche de la forme de la mort, qui nous a été si précocement barrée par le langage ? Ne s'agit-il pas, comme dans tout conte initiatique, de retrouver les ponts et les sources qui font lien avec un état plein que l'interdit même de la notion de mort baigne de l'oubli ? Il y a sans doute une dimension d'atteinte à la connaissance du mal dans la stratégie de répétition compulsive du traumatisme que présente J. Türk, mais sans possibilité d'immunisation. Chaque mort est spécificité fondamentale du sujet,  il n'existe pas de rituel de mort, loin les perspectives cognitives qui ne visent qu'à fixer le sujet traumatisé dans une norme victimaire.

 



 L'Asie, elle, explore la mort à l'entrelacement continuel, sans pathos proustien, sans autruchisme kafkaïen, sans pansement culturel freudien; car le reste inhérent à notre mort est en nous et gouverne notre voyage: l'"analepse proleptique " de J. Türk est corporelle, plus que littéraire et symbolique. Une immunologie n'existe que d'un extérieur, et c'est un interne en abyme qui nous gouverne, notre angoisse ne s'appliquant qu'au réseau d'images internes des événements, qui nous constitue. L'immunologie ne s'applique pas au sujet psychique, dont les réseaux de limites relèvent d'une représentation, d'une construction.

 

 

 

La vie est élaboration d'un système immunitaire inefficace, d'un terrier kafkaïen. Dans le trauma, l'énergie douloureuse circulant entre les fragments dissociés du sujet rend le monde à la fois envahissant et disjoint, cette subjectivité traumatique est non linéaire, et non accessible au linguistique. L'anxiété et la répétition reposent, elles, au coeur de nos capacités linguistiques, reflet de l'interdit culturel précoce à toute une gamme de facettes de l'objet; nous ne pouvons nous immuniser ensuite que contre les facettes du réel restées apparentes, et d'autres processus sont nécessaires, au delà de la représentation et du cognitif, pour accéder à nouveau aux métamatériaux éclipsés à nos sens. L'élaboration d'un système immunitaire n'est qu'une survivance à l'écart de l'être, et non une exploratoire; une immunologie psychique n'est qu'une "poétique de la frayeur", une anticipation de la maladie contre laquelle on n'aura aucune prise, un refuge dans l'affect pur, sans ressources sémantiques.

 

 

Les limites que nous nous façonnons  portent en elles et oubli du bain du Léthé et quête d'immortalité. La mort est un phénomène subjectivant et non-spécifique, l'essence du traumatisme est sa répétition, la répétition permet l'accès à l'espace empathique "ça ou la mort", mais aucune immunité psychique ne s'exerce à ce niveau global et tissulaire de l'être, cet état du sans inter-règnes où environnement et soi s'interpénètrent. La réponse immunitaire est du domaine de la reconnaissance et de la forme; la mort, elle, de celui du changement de système de formes. Une impossible immunologie, peut-être, nous prépare-t-elle à un futur possible; et s'il faut nous immuniser, c'est bien contre la forme, non contre la mort.

 

 

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