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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 10:55

 
notes autour de

phénoménologie et psychiatrie, les voix et la chose
Jean Naudin, Presses universitaires du Mirail, 1997

 

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La réduction phénoménologique et l'époché hallucinatoire (p. 15, p. 60-78)
La méthode husserlienne est l'époché. Elle suspend la thèse de réalité du monde; elle investit l'attitude naturelle dans laquelle la plupart des hommes voient et vivent le monde; elle transforme le monde en "phénomène de monde". L'époché est la "réduction transcendantale" qui prive de sa position d'être le monde et fait retour au courant vivant des expériences du monde. Pour comprendre les patients, il nous faut reconnaître à l'expérience schizophrénique sa parenté avec la réduction phénoménologique, et nous mêmes pratiquer cette réduction phénoménologique, équivalent du "tuning empathique" dans la clinique du trauma.

 

 

 

Les voix renvoient à l'instant même du doute dans la solitude de la réduction. Bizarrerie de l'écoute de celui qui entend des voix, mais n'en parle pas, craignant le discours impossible. Il faut laisser être cette bizarrerie, et "nous" n'y parvenons qu'avec des résistances, contrairement au psychotique, pour atteindre, toucher, à l'époché hallucinatoire, phénomène du monde partagé (et non monde commun), étonnement primordial du patient.

 

 

 

 

Une modification du sentir, et non un trouble de la perception
Les voix ont une sensorialité, une réalité perceptive (elles sont même parfois réduites à un simple bruit) même si celle-ci n'est pas partagée avec nous, car si la voix est immédiate pour le sujet halluciné, elle est médiate pour son "interlocuteur". La voix utilise les organes des sens, et donc le corps. On est bien dans la sphère acoustique, mais sur un registre autre que l'habituel; il y a chez le patient halluciné modification du sentir, et non trouble de la perception.

 

 

 

Dès les premières pages de Sur l'empathie, Edith Stein se pose la question de savoir si l'hallucination relève de la perception pure (par absence d'"imaginaire instantané"), ou de la réactivation mnémonique; pour le phénoménologiste, l'hallucination est bien modification, (métamorphose ?) du sentir, et n'est donc pas "résurgence mnémonique interne", mais sensation apparentée à celles expérimentées dans les états modifiés de conscience (cf. psychodysleptiques ?);  R. Leriche, dont Canguilhem analysera les travaux sur la chirurgie de la douleur, déclare travailler en "observateur et déducteur, sans rêverie, ni imaginaire", et peut-être cette méthode qu'il se joue à l'austère relève-t-elle aussi de la réduction phénoménologique.

 

 

 

Modification du sentir et glissement de la "normale", métamorphose du sentir et atteinte d'un nouvel état homéostatique, d'un nouveau système stable après la traversée d'un "chaos" (Canguilhem, Le normal et le pathologique).

 

 

 

 

La dépendance immanente du sujet et de l'objet persiste, mais le mode de communication est différent. "L'objet doit changer de nom", dit Ricoeur traduisant Husserl, ce n'est plus une langue "naturelle", "maternelle" qui nous impose aux mêmes césures dans le lien à l'objet. Il y a rapport autre du sujet à l'objet, et non dissociation en deux "étants".

 

 

 

 

La psychose est défaut de symbolisation pour la psychanalyse; elle est autre intentionnalité pour la phénoménologie. "Entre", le trauma: défaut de représentation (par la sidération) et accès à une autre facette de la réalité sur le primordial (dans le "clivage").

Quelle différence entre le pulsionnel de l'analyste et l'intentionnalité du phénoménologiste ?Une pulsion non unique, non normée ?

 

 

 

 

 

Intentionnalité et corporéité. Rupture du chiasme entre chair externe et interne.
Le sensoriel modifié a base corporelle. Cependant, une voix apparaît sans corps au patient halluciné; des voix en eux (Einfühlung): la présence d'autrui met en question sa propre chair.

 

 

 

Notion de spectralité chez Merleau-Ponty, le changement de registre sensoriel n'étant que partiel, n'atteignant pas toujours aux autres sens, bien que des impressions cinesthésiques soient fréquentes. Si la métamorphose sensorielle était totale, comme chez K. Gödel qui s'exerçait à développer sa sensitivité, celle des odeurs, etc..., nous atteindrions à cet autre corps des anges...

Paradoxe de l'"entre" dans la modification sensorielle partielle, flottement entre norme et état mystique, ce degré zéro de la norme, cf. l'exonération mystique corporelle chez de Certeau au cours de l'exploration des "autres" intentionnalités...

 

 

 

 

Pour Hüsserl, dedans et dehors sont enchevêtrés, le Körper (qui se distingue de l'esprit) n'est pas la chair (Leib) qui a une composante interne et une composante externe à cette limite arbitraire de notre "Moi". Ces deux composantes sont déliées dans la "maladie mentale". La parole est donnée à cette chair externe "normalement" intégrée: l'Autre, das Ding, ce noyau interne d'altérité chez Freud, s'exprime de façon "externe", "furtive", "insaisissable".

 

 

 

La phénoménologie, comme paradoxalement l'immunologie, doit admettre l'enchevêtrement de l'interne et de l'externe, leur composition. Où on s'aperçoit que l'"auto-immun" n'est que réaction à de l'interne modifié par l'environnement...

 

 

 

Merleau-Ponty parle de "chair du monde". Il y a dans l'hallucinatoire une perte de l'intimité, de l'unicité de la chair, dont une part devient anonyme. Forcluse ? Intrusive ? (cf. J.-L. Nancy). La chair est dissociée, dans un vécu d'une expérience de déshumanisation. Et la non-réciprocité de la rencontre entre halluciné, transparent, et autrui hallucinatoire, spectral, fait vivre une situation d'intrusion: "mes pensées sont connues", "devancement" des pensées, "la voix c'est ce qui est avant de parler", dit un patient à l'auteur.

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