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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 19:26
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"Un spectre hante l'Occident: celui de l'effondrement"
, nous dit Nicolas Truong dans son analyse du numéro 7 de la revue Entropia, dans les colonnes du monde (14-15 février 2010). On pense tout de suite à la "peur de l'effondrement" du psychanalyste Winnicott, cette peur d'une implosion du sujet, implosion qui a déjà eu lieu et qui revient nous hanter dans ces moments où nous ressentons le péril du chaos, la difficulté du biologique face à l'organique, bref, en ces moments où la vie, ce "processus anti-entropique local", ne nous semble plus pouvoir fonctionner optimalement. Bien sûr celà parle aussi aux victimes de traumatismes, et à tous les exilés sans plus de point de départ ni d'arrivée, réduits à la plénitude d'une trajectoire, de migrants rendus en nomades, seul désir d'exil, seul compte le voyage. Je m'abonne immédiatement. Je réfute cependant: Truong évoque Effondrement de Jared Diamond, et ça n'est pas du tout ça: Diamond ressort l'argument malthusianiste, ça n'est pas du tout ça, ce n'est pas le nombre de l'homme qui provoque l'effondrement, c'est son ombre. Son ombre, c'est cet effondrement du centre du sujet qui permet à la pensée d'occuper un espace lisse, et non plus d'être canalisée aux quadrillages de l'état, de la loi, des programmes. C'est l'externalisation à tout l'espace possible de "la chose" (das Ding) freudienne, la contagiosité de l'"étrange étrangeté", cet étranger en nous auquel parfois nous atteignons, dans l'angoisse mais aussi dans l'immortalité de ce qui nous pousse par derrière. Bien sûr le léger début du whisky parfume ce texte, hombre, mais ce n'est que le parfum, depuis ce matin tout était écrit, bien à jeun, bien trop à jeun, hombre. Mais Truong se reprend, il veut bien dire effondrement par l'intérieur, mais dû au système et non à ses sujets, comme les Etats-Unis qui se collapsent le 11 septembre, comme la bulle spéculative qui fait pschitt, comme la social-démocratie morte au temple du profit.

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Sur la même page trone Alain Badiou, qui, dans cet espace strié de programmes des Etats-fric et flics, n'observe plus aucun principe d'orientation de l'existence, car, dit-il, "la désorientation consiste à rendre illisible la séquence antérieure qui elle était bel et bien orientée" (et belle, donc). Belle comme une épitaphe, celle qu'Odip Mandelstam se grave sur le papier, marchant vers le goulag et la mort, pour avoir osé pasticher le camarade-dictateur Géorgien:
Ce qui fut démarche va devenir inaccessible.
Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact.
Et ce qui sera n'est qu'une promesse1.


Epitaphe magnifique dans laquelle je me lis, et fait mon lit, et ma question: l'immortalité qui pousse ne nous est déjà plus accessible que comme le reste pauvre d'un rêve ?  Craignait-il dans la mort d'oublier sa lutte, sujet perdu, tout en gardant la certitude de son existence pour tous ? Mais retournons au philosophe: "Cette opération de désorientation est caractéristique de toutes les périodes réactives, contre-révolutionnaitres, comme celle que nous vivons depuis la fin des années 1970". Ah, les années 1970... celles des prêtres ouvriers déjà reniés par Vatican II, celle des utopies actives où l'on plantait des arbres pour réfléchir à leur ombre, un jour, celle des retours à la terre des OS de Renault, qui, cherchant des dolmens dans le Larzac sur la route de retour de Katmandou, se construisaient des bibliothèques2, celles des villes sans propriétés, villes de l'aube, seule Auroville vit toujours, 40 ans plus tard...
Mais Badiou de résumer les trois axiomes de l'hypothèse communiste, celle-là même dont les partis de la "nouvelle gauche" n'osent plus se réclamer: 1. l'idée égalitaire, qui s'oppose à l'idée dominante actuelle que la nature humaine est inégalitaire, et qui doit faire distinguer, "dans toute action collective, ce qui contredit l'hypothèse communiste, et donc nous ramène à une vision animale de l'humanité"; 2. la conviction que l'existence d'un Etat coercitif séparé n'est pas nécessaire, thèse commune aux anarchistes et aux communistes. D'ailleurs les "machines de guerre" de Deleuze et Guattari, forcément extérieures à tout état3, fonctionnent encore de temps à autre: l'action militante engagée avec les ouvriers sans-papiers appartient à ce "courage du présent" qui démarre peut-être la troisième séquence de l'hypothèse communiste, après l'insurrection fondatrice  (1848-1871) suivie de l'apogée impérialiste, puis la période de la discipline du parti (1905-1976) suivie de la stabilisation réactive ultra-libérale. Il faudra que je demande aux camarades du "NPA", demain soir, pourquoi ils n'osent plus se dire communistes; 3. l'organisation du travail n'implique pas sa division, "et en particulier la différence oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C'est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales". Il faut vite, vraiment, que j'aille planter mes arbres. Car la troisième phase débute, dit le vieux maoïste, grace aux courage de ceux qui voient que "le témoin-clé de ce que nos sociétés sont évidemment in-humaines est aujourd'hui le prolétaire étranger sans papiers: il est la marque qu'il n'y a qu'un seul monde", et la morale de quelques uns dit un merde cosmopolite à tous les "ministères de l'identité nationale"!!!


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D'ailleurs si le communisme est une hypothèse, ça me va bien, ça me va très bien, car j'avais peur que ce ne soit un matérialisme.



1. O. Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 1982
2. Des gîtes, des chèvres, un rickshaw et une bibliothèque: http://www.accueil-paysan.com/hote.asp?fiche=3401
3. Les "machines de guerre" sont antérieures aux frontières. Elles sont pulsions de guerre, désirs d'exil, pulsion créatrices, délires, amour, et machines à penser. Elles sourdent à nouveau dans la "contre-pensée qui témoigne d'une solitude absolue, mais qui noue déjà son fil à un peuple à venir: toute pensée est déjà une tribu, le contraire d'un Etat". "Un peuple ambulant de relayeurs, au lieu d'une cité modèle". Nietzsche disait déjà la pensée en machine de guerre, la machine de guerre. Pensée nomade. Existence nomade: le point d'eau n'est que pour être quitté, c'est le trajet qui a toute la consistance. Un mode de distribution des hommes, et pas de distribution de l'espace comme l'Etat qui succédera aux nomadismes, et pas un chemin unique imposé par le biopolitique actuel, mais une potentialité de trajets: le nomade s'accroche au désert, à l'espace ouvert, à la steppe, à la mer. Le sédentaire s'impose l'espace, le subit; le migrant part.  Judéité, Christianisme, Islam: les religions du monothéisme ne forment certainement pas bloc. Et les voyages spirituels, sur place, font bien partie du nomadisme, voyage absolu mais sans mouvement relatif.  Tourbillon qui emplit l'espace. Et le voyage psychodysleptique, lui, est sans distance même, terre et ciel se touchent dans le minimal de la distance relative.  Le nomade est bien dans un absolu local, comme sur de la glace qui crisse., comme sur le rocher originel, mais sans aucun centre. Le nomadisme est une successsion infinie d'opérations locales, les religions ne s'adressent pas aux composantes nomades, mais le prophète peut tracer le mouvement par lequel la religion devient machine de guerre. Nomadisme potentiel, "les lieux saints à atteindre ne sont qu'un prétexte des croisades".  Des tourbillons dans la forteresse: guérillas, émeutes, indisciplines, révolutions. Dénotes de lecture de G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Editions de Minuit, 1980, Traité de nomadologie.

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