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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 21:17

D'où viennent les notes et les mots de ce chemin où l'on croit se reconnaître, enfant sublime ? Est-ce que la voie se nourrit d'elle-même, est-ce que les carrefours surviennent au hasard, est-ce qu'il y a un demi-tour possible, un ineffable petit Poucet ?  Et eux, que l'on croise, que l'on suit, que l'on oublie, sont-ils des avant-gardes révolutionnaires, ou des bardes mystiques ?

 

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Federico Garcia Lorca inspirateur de Leonard Cohen, ai-je appris. Il y a bien dans ces deux poésies-là quelques remarquables mêmes Passages: la gangue, les étoiles, la femme. Mais il y a des nuances: dans « Take this Waltz» de Cohen, « Diaz Muchachas » sont devenues « Ten Pretty Women »... De la clairvoyance de l’enfance à la complexité adulte du mystère, Cohen a pris en apparence le chemin le plus détourné.

 

 

 

Garcia Lorca  n’éclipse pas pour autant le thème de la femme-origine: « Te voir nue, c’est se rappeler la terre ». Mais chez lui, l’enfant-victime est un leitmotiv supplémentaire, une lumière attaquée, en péril. Cohen vient plus tard que lui dans le temps des hommes, quarante ans ans plus tard: la toile du profit que Garcia Lorca a découverte dans la frénésie envahissante de New-York s’est maillée à toute l’écorce de la planète, nous sommes nés embabylonés de toute part, l’enfant a étouffé: seule la Femme peut maintenant nous rendre la lumière. Et au lieu de « Petite valse viennoise » de Garcia Lorca (« Seul existe au grenier un petit berceau qui se rappelle de toutes les choses ») on entend « Il y a un grenier où jouent les enfants, où je suis vite allé m’allonger avec toi » chez Cohen. Le clair mystère de l’enfance est trop loin. La renaissance selon Cohen passe par une plongée dans le chaos du monde adulte, et par l’alchimie de l’amour. Féminine nature du tout possible. L’homme, lui, même jeune, même très jeune, est déjà trop calculateur. Escrime. Yin et Yang.



« Deux moitiés opposées (...) s'emmêlent en chantant.
Monde, voici un terme à ta désespérance »

 

 

Garcia Lorca pose le germe de ce qui sera développé dans la gnose cohénienne. Remontée par le « lumineux orient de la main qui caresse ». Union des contraires que l’on retrouvera partout chez Cohen, qui nous surprendra souvent quand nous chercherons une clef dans ses textes, lui qui dans Les perdants Magnifiques « aurait voulu garder le souvenir des pistes indiennes sur la 5è avenue». Mais chez Garcia Lorca la critique du monde en voie de mercantilisation est beaucoup plus nette, et plus première, que chez Cohen. Parce que cette société  a une victime principale, l’enfant, le diamant:



« Du sphinx au coffre-fort il y a un fil tendu qui traverse le coeur de tous les enfants pauvres »

 

 

De ce regard sur l’enfant victime émerge un regard de compassion, un regard intense du poète sur le malheur, l’angoisse, le combat de notre monde au quotidien :

« Ce sont les hommes froids (...) qui boivent à la banque des larmes d’enfant morte» (...) « L’aurore vient et nul ne la reçoit dans sa bouche parce qu’il n’y a là ni matin ni possible espérance. Parfois les pièces de monnaie en essaims furieux percent et dévorent des enfants abandonnés ». (...) « ... et il y a des bateaux qui veulent qu’on les regarde pour pouvoir sombrer tranquilles ».

 

 

Masque noir des Ancêtres, des hommes chassés de leurs terres, de l’Origine, Exploités, Cultures perdues. Angoisse devant l’imparfait assemblage, à recommencer, à re-tenter, à survivre. Le désespoir à son comble de Garcia Lorca contemplant la croissance de New-York:

 

 

« Les morts se décomposent sous l’horloge des villes,
la guerre passe en pleurant avec un million de rats gris,
les riches donnent à leur maîtresses
de petits moribonds illuminés,
et la vie n’est pas noble, ni bonne, ni sacrée.
L’homme peut, s’il le veut, conduire son désir
par la veine du corail ou par un nu céleste. »
« Je reste avec l’enfant nu que piétinent les ivrognes de Brooklyn (...) »

 

 

Cohen s’est arrêté à ce niveau de désespoir là. Juste après, juste après dans le recueil de poèmes de Garcia Lorca, c’est Petite Valse Viennoise, c’est l’échappée, la fuite hors de New-York. Et Cohen a chanté dans « Take this Waltz » ce retour à la civilisation, valse, exorcisme par la femme, exorcisme de la misère de l’enfant-homme écartelé.

 

 

« A Vienne il y a dix jeunes filles (... )
Il y a de fraîches guirlandes de pleurs.
Prends cette valse qui se meurt dans mes bras.»

 

 

Si les hommes aiment, Dieu seul engrosse et fait rejaillir le mystère, l’enfant. Et Cohen le kabbaliste le sait bien. Grâce à cette voix qui vient si calmement de si loin. La gangue et la lumière. La femme en seule passeuse; tandis que pour Garcia Lorca il n’y aura pas de solution ici-bas, il l’a toujours su:

 

« Seules celles qui meurent en couches savent à l’heure suprême que toute rumeur sera pierre et toute trace battement ». (...) « Je ne pourrai me plaindre si je n’ai pas trouvé ce que je cherchais ; mais j’irai vers le premier paysage d’humidités et de battements pour comprendre que ce que je cherche aura son but d’allégresse, quand je m’envolerai mêlé à l’amour et aux sables ».

 

 

Les sables qui retiennent notre corps grossier. Un grand classique des mystiques, des bardes, des passeurs. Pour libérer l'origine emprisonnée, une vision messianique du monde, une prémonition de la destruction de cette société mondiale mercantile, une folie-fureur de 11 septembre:



« Car les cobras siffleront aux plus hauts étages, et les orties feront frémir cours et terrasses, et la Bourse sera une pyramide de mousse, et viendront des lianes après les fusils, bientôt, oui, bientôt, bientôt. Ah ! Wall Street ! Le masque noir ! Voyez le masque noir ! Comme il crache un poison de forêt sur l’angoisse imparfaite de New-York ! »
                                        FGL



« Ils m'ont condamné à vingt ans d'ennui pour avoir tenté de changer le système de l'intérieur. Me voici, me voici pour les récompenser. D'abord, nous prenons Manhattan (...). Je suis guidé par un signe du ciel. »
                                                LC

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Published by panopteric
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