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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 09:48

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Demande-lui ce qu'elle fait là !

 

 

 

"Anti-Ondaatje1", le roman2 part ici des os retrouvés, n'y va pas, et la jeune femme, fantôme,  objet de l'investigation, ne veut plus rien de ces os. D'emblée, d'ailleurs, nous dit-elle, ils n'avaient plus aucune cohérence: rien n'avait pu sédimenter encore, les articulations sont devenues contingentes, alors le trauma peut avancer. Aucune sépulture n'est jamais primaire. Un homme qui parle peut surgir, emprisonner la muette afin que leurs vérités, elles,  se joignent. Silence du père, envolée brisée du grand-père, qui n'aura jamais su sa chambre des officiers. Normatrice des lois folles, militaire des mots obligés: la catharsis est toujours à venir, car les pleurs sont déclarés l'incontinence des faibles. Occupants improvisés, croix gammée en attracteur étrange, femmes révoltées ou blessées qui interrogent le dire.   La force de ce livre, c'est qu'il nous fait basculer - nous les hésitants - dans la folie ordinaire ou ressentie de ceux qui s'insurgent ou s'étonnent encore contre l'évidence de l'ordre, la puissance, l'armée, la guerre, et y préfèrent les possibles de l'horizon - ou du feu: car déjà toutes les chambres sont vides, ne restent, dans un carton, que les os trop rangés d'un seul déviant.

 


 

Un équilibre qui dépassait, selon elle, les limites du monde étriqué dans lequel Il avait choisi de la faire évoluer pour la rendre apte à des tâches supérieures dont elle n'avait pas encore idée. L'aspiration létale faisait d'elle la proie de tous les lieux. Chacun, à sa façon, s'était vu en homme nouveau. Lui s'était vendu la guerre comme une aventure rebutante dont il ne pouvait pas être absent, il s'était depuis longtemps placé en spectateur amusé de l'existence, son esprit sceptique avait très jeune sapé sa confiance dans sa propre espèce, et pourtant seul maintenant il s'investissait de sa fonction de la dire: ce peuple avait défié les lois de la pesanteur humaine dans un allègement fanatique, il y avait dans cette guerre quelque chose de définitif à comprendre. Il se demanda s'il y avait jamais eu de victoire joyeuse, si chaque fois, l'humanité ne creusait pas un peu plus sa tombe, et s'il y aurait un jour des archéologues du non-dit. Il s'était mis en marche avec l'assurance trompeuse des grands anxieux qui, frappés dès l'enfance par la conscience douloureuse de leur fin, face aux événements chargés de la précipiter, s'efforcent de donner l'image d'une solide légéreté. Mais il n'avait pas l'intention de se remettre de cette guerre, ni de l'enfouir dignement comme l'avaient fait ses parents, éponges silencieuses d'un siècle sans espoir. Il voulait toucher au fond, sans jamais se mentir, se prétendre l'intime de l'insondable. Il ne voulait pas approcher de l'âge où toute grande aventure est proscrite, et elle ne voulait pas d'affection. Il sourit, rassuré à l'idée qu'elle ne penserait jamais comme tout le monde.



 

L'esprit, dès l'origine, est-il contenu dans la matière ? La nature se soucie-t-elle de notre  comptabilité entre "vivants" et "morts" ? Les arbres recouvrent vite beaucoup de fosses lentement actives.


 

 

Quand le mal atteint de tels sommets, le bien ne connaît plus de plaine.

 

Quoi qu'il advienne, les vivants seront toujours moins nombreux que les morts.

 

 

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1. M. Ondaatje, Le fantôme d'Anil

2. M. Dugain, L'insomnie des étoiles, Gallimard, Paris, 2010

 


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