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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 18:50

 

« Le Je est la porte battante de l'inspir / expir », nous dit le maître zen contemporain. « Dieu, créant le présent, ne fait jamais deux fois la même chose, et l'être est éternel car dans l'acte de l'instant », répond le mystique. Reste au poète à intervenir, car la poésie est cette activation simultanée de tous les champs1.


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René Daumal:
l'homme ne se sauve que tout entier

Le Mont Analogue7


 

 

 

Fasciné par la mort. Expérimente les toxiques. Tuberculose. Guerre.  Le poète navigue dans la souffrance du non-savoir, est en sa gravité brûlante, celle de la mort. Le corps est ce temple sacré qu'il faut habiter, dans la plus complète absence de sérieux, et pas dans les seules fusions originelles amoureuses. Expériences spirituelles des Vedas (traduits par Aurobindo): saveur, émotion subjective des textes révélés, expérience esthétique verticale. Un temps, il se mettra en quête d'un Guru, quête de quelqu'un ayant déjà vu, mais vite, car le corps de plus en plus brûlant, il reprendra sa propre traduction, blanche, la poésie sera son yoga; « Tend ton esprit! » prescrivait le Guru, « Sois et agit ! », s'enjoindra-t-il, gravissant les pentes courbes du Mont Analogue en équipe de Grand Jeu, plutôt que de céder à la consolation interne, celle du miroir.

 

 

 


Daumal se dessinait sans corps, comme un ballon et son fil. Risque du corps: le Grand Jeu n'était pas construction théorique mais expérience et révolution, faire d'abord un effort pour exister soi, alors les autres peuvent exister pour soi; car si on ne fait que penser les autres, ce sont leurs images qui éveillent des sentiments en nous, mais on ne partage pas le même espace. Que chacun s'apprête donc à grimper, entier, sur son propre Mont Analogue. Car l'âtre peut bien y être en fin de soir, il n'est aucun camp de base qui se survive, aucune équipe qui ne se décime. Un certain feu de bois seul permet l'ascension. A peine commencé, le voyage est déjà expérience, une vaste aurore, qui ne colle plus aux odeurs de la nuit, ni à celle de ta peau maintenant lisse, le Mont Analogue est hors-sexe2, bardo écologique, il est un au-delà à la corde de nos ancêtres, toutes leurs morts nous précèdent et nous touchent, toutes leurs vies nous poussent, les portes sont ouvertes par ceux qui en ont la garde et nous attendent pour le relai. Il y a bien un art de se diriger dans les basses régions, par le souvenir de ce qu'on a vu lorsqu'on était plus haut, nous dit Daumal; toute aventure laisse quelque trace de son passage; ne pas parler de la montagne, mais par la montagne.

 

 


Je suis absent du monde, je vogue seul de centres en centres, j'en ai le temps, même si je suis très en retard. Je suis dans la douleur du chaos, ou bien dans un terrible cloisonnement, sauf lors de mes fusions amoureuses. Mais ici décidément quelque chose fait centre, fait port; justement Isabelle me lance, de cet ici: « on va devoir se revoir, alors ?! ». Et elle en est, de cette ligne psychotique aurovillienne, de Daumal en Castaneda, lignes et noeuds, des origines qui explosent, des centres qui polymérisent, polyrésistent; ce fil à tirer à enfin se dissoudre, seuls quelques noeuds ici-bas ralentissent encore sa course, un drame se publie, vient d'être ré-édité: en route, en route, de Marseille, vers Shangri-La ! La mère d'Isabelle est laotienne, « il faut aller à Luang-Prabang », me dit-elle, « une atmosphère que l'on peut vivre». Je lui dis le médecin américain au Laos, cet oxymore directeur de mon moi, « Ils nous ont protégés en quelque sorte, même si je ne les porte pas dans mon coeur », me répond-elle. Je rencontre Patrick, le Guru d'Isabelle, lunettes à la Trotski, coiffe en fourrure de même, barbe grisonnante de quelques jours, une tronche rondouillette de bon vivant assagi mais toujours excentrique, dans l'écoute et l'interrogation, n'assène pas sa connaissance, mais sa recherche: même sourire myope que le chamane aux identités multiples de ce film un peu simplet de la steppe. Yvonne (la mère d'Isabelle) est, elle, la chamane de Dondog. Aussi Jean-Philippe de Tonnac, cheveux crinière argent sur visage émacié, sous les spots, en héros-spectre à la Grand Vampire de Joan Sfar, féminité de tête de mort, sagesse-jugement de la sur-vie. Mais voici un ex-nazi en chapeau tyrolien qui s'éclipse, Eliade n'est pas loin, virez-moi donc toutes ces structures, nous sommes en présent, et surtout pas en tradition, Daumal renvoyait sûrement les traditions à l'impossible syncrétisme; la tradition clôt, Daumal joue, TV-Baglis et son jeune aryen filment, Isabelle conte ses structures, éternel retour, mais l'origine est morte car elle est vie de l'instant. La mère de Salzman leur construisait les marionnettes. Patrick-Trotski-Gentil ne quittera pas son chapeau-lapin. Gurdjiefff approche: le spectre rappelle que nous sommes dans la partie vivante de la culture, et que les noms ont donc disparu: vers la secte, le témoin avoue, « oui, il y avait des derviches, des danses qui venaient de tous ces pays, j'sais plus, mais... oui. Daumal était dans une classe très... timide ». Des dogmatiques contredisent ou surenchérissent sur le témoin, c'est selon, c'est selon, « quoi d'autre ? » s'amuse le témoin.

 

 


Il n'est pas de territoires, mais des voies. Le lieu cherché peut exister en une région quelconque de la surface de la planète: toute tentation aurovillienne exclusive ne serait qu'aventure sinon sectaire, pour le moins tronquée. Si ce monde est souterrain, il est forcément inclus dans le ventre d'un mont, au delà du royaume des hommes-creux, qui mangent la forme des cadavres et s'enivrent des paroles vides, mais qui jusqu'à la surface des choses peuvent venir. Le Mont Analogue est métaphysique du Grand Jeu scout, rocambole tintinesque, exploit à la Jules Verne, monde chtonien de suffisance écologique et de paix du livre de la cheminée, restreint à une enfance post-néolithique, mais aussi vision d'échelle. Invisible à la pensée car inconscient comme le méta-matériau peut l'être à la lumière3, invisible à la pensée car toute pensée ne peut saisir que les divisions d'un tout, continent de mercure contourné de tous les tracés se croyant purement rectilignes, les portes en sont pourtant ouvertes à l'avance par ceux qui en montent la garde, précurseurs généalogiques plus que géologiques, la mystique n'est fable que pour ceux à venir, oui je t'attends à la porte, tout cela n'est qu'un relai mon fils, il ne suffit que de nourrir la caravane précédente et l'ancêtre tient, perpétuelle montée en camp de base. Il semblait bien que nous y étions attendus, il n'y a ici aucun indigène.

 

 

 

Ce qui définit l'échelle de la montagne symbolique par excellence, c'est son inaccessibilité par les moyens humains ordinaires; une base accessible, et un sommet inaccessible: un invariant de montagne, mais à une autre échelle; la porte de l'invisible est visible, son ascension demande une autre performance de vision. Comme cette place de ma lecture de fin de journée n'est lumière que de ses coins tronqués, Castellane. Comme ces vérités scientifiques du moment ne sont que regroupées dans un assemblage de convention, qui nous est externe, seule leur conjonction nous est propre, les conjonctions sont pour beaucoup dans la genèse de la poésie, il en est  qui font cordes de temps, cordes de pensée4, et bien d'autres encore, de vent, de soleil, etc... C'est la matière qui est folle de ses multiples, complexes, friables, destructibles. (L'être) Nous sommes de ce si simple que justement il flotte au moindre vent, au moindre soleil, au moindre temps, il flotte au moindre flux de constance, à la moindre équation directe; ne nous abandonnons pas tant à la matière, cette obligée qui nous dupe. Ces flux de constance, eux, sont les mots du réel, il n'est pas de souvenir, il n'est pas d'état antérieur, je ne me souviens pas mais je suis ce souvenir. Ce qui touche à nouveau, une fois le neutre de guerre de la radio rapidement subi, c'est l'onde qui, depuis la voix d'Anjani exprimant « Nightingale », remonte la fibre vert pâle légèrement ondulant au vent, et par ce mouvement emplissant l'espace de soleil, et m'envahissant de l'intérieur, mobilise le papillon par l'interne d'un dérisoire scaphandre qui parfois voulut m'empêcher de vivre. Elle est là, toute, elles m'emplissent, je l'aime, l'emplit en retour, où qu'elle soit. Je bande. Thanks for the dance, rossignolez, toutes, rossignolez, oui, toutes, unique !

 

 

 

Littérature de sanatorium: cette fièvre interne est bien plus sensuelle, présente, mienne, que la toux de cette nuit, qui tentait à une douleur de l'externe. Daumal. Opium. Fièvre. Sont-ce déjà les cloches ou encore ma voûte qui tinte de toute cette toux ? Cette vibration à l'entre-deux, espace recherché et douillet du réel, aujourd'hui douloureux de sécrétions, et le sonné espérant que la caverne enfin lâche5. Absentés de cette sphère par les mots nus des médias, spectacle seul du monde, sont-ce des joies ou des bombes ? Mais tout cela n'est pas atteint. Se retrouver dans le flux, riche et béat. Autre échelle, saut brusque dans la géométrie, il suffirait d'être deux pour trianguler, mais la mystique n'est pas qu'euclidienne. Tout effort hors de ce deux serait-il vain ? L'homme serait-il fractal, et la femme euclidienne ? L'être en son berceau, mais pensée des inter-règnes, des nations-cicatrices, et des orgasmes partiels ? Asexualité de ce monde nouveau, parthénogénétique ? Plusieurs d'entre-nous virent s'ouvrir au ciel le bleu lavé des yeux de leurs grand-mères...

 

 


Dimension sociale totale de la cérémonie et de la rencontre d'échange, potlach, quatre dimensions de la monnaie primordiale; vint alors le cristal "parfait" du diamant ou de la pépite sublime des empires construits sur le Nouveau-Monde; puis perte encore d'une dimension dans le papier-monnaie des colons-rois; télétransmission filiforme des consignes de vente et d'achat du XXè siècle, et, déjà, absence totale de dimension de cette monnaie virtuelle de nos bulles spéculatives. De péradam en péradam, un même contrat faustien.

 

 

 

La vie était devenue bien stagnante, ces derniers temps, sauf un matin de printemps, un matin de ces incongrus que le poète travaille d'une attente douloureuse, ayant atteint à la tranquillité de la panthère en cage qui attend son heure, se résignant à ce que cette heure ne vienne sans doute jamais, mais refusant l'agitation aux airs dramatiques et piteux de la cage à singes. Un inguérissable besoin de comprendre, dans le commun du monde, puis – mais y-avait-il là saut radical ? - dans ses propres souvenirs profonds où les mots ne s'étaient pas encore mis, double archéologie de la création, il creusait, des tonnes de déblais neutres, l'essentiel est la neutralité du déblai évacué, c'est le déblai qui détoure le réel, aucun besoin d'intermédiaire, de Guru dans cette action. Aucun besoin ? Un certain regard ? Pierres d'attente, pierre d'achoppement, pierres sèches, pierre de touche6, pierre de feu... Je me retrouvai dans la rue, avec une sensation d'étrangeté, de non-adhérence, bousculant des passants en sueur. Mon voyage devenait adulte, non plus qualifiable de régression, mais bien « au-delà du bocal »: l'organisme humain se modifie et s'adapte dans une mesure que nous ne pouvions encore soupçonner, le Mont Analogue est à la fois tout-à-fait extraordinaire et tout-à-fait évident, fulgurante impression de déjà vu, cet autre côté de la vie oublié dès le retour mais qui continue pourtant à gouverner notre bateau de passage. Quand on ne peut plus voir, on peut au moins encore savoir.

 

 



Même sans le vouloir, on laisse toujours des traces. Pourquoi l'autre caravane a-t-elle échoué par avance ? Un glacier a-t-il moins de pensée qu'un virus ? Concentration et expansion furent mystérieusement unies. Alors, quand partez-vous ?

 

 

 

 

 

 

 

1.  Colloque René Daumal, Halle Saint Pierre, Paris, 16 mars 2008

2. cf. Shangri La; cf. Un homme sans âge

3. L'inconscient est méta-pensée, et l'analyse science de l'approche et du détourage topologique de ces « briseurs de résonance » qui rendent le noyau non perçu aux explorations rectilignes.

4. Ces fils de conjonctions mystiques, de Lacan et Green, du Yoga, des stoïciens

5. H. Michaud

6. Pierre de touche, espèce de pierre basaltique, noire, très dure, sur laquelle on frotte les petits bijoux en or ou en argent, pour en reconnaître le titre ; on traite la trace laissée sur sa surface au moyen de l'acide azotique ; la couleur qu'elle prend indique approximativement le titre de l'alliage. Fig. tout ce qui sert d'épreuve; c'est elle qui découvre l'âme, et qui en révèle tout le secret (dict. Littré).

7. R. Daumal, Le Mont Analogue, Paris, Gallimard, 1981

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commentaires

yveline ciazynski 01/04/2011 07:36


des voies labyrinthiques, qui poussent à revenir se perdre, refaire les trajets, mille et un chemins, espace de je intermédiaire
de l'enfant en nous
drôlatiquement analogique

j'ai perdu le nom du père de la géométrie non-Euclidienne,.. un trou de mémoire dans le labyrinthe


panopteric 01/04/2011 10:09



Sogol !!!