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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 16:29
C'est le Réel de ces nuits d'amour: un troisième était là, à la fois moi et un autre, observant la scène, observant sa scène primitive, comme dans une "near death experiment" on voit son corps d'en haut, mais ici cette présence dans le clair-obscur des ébats ne voit pas, elle est, immédiate.

Qui est le troisième de ces nuits d'amour ?


Le trois qui regarde, ce teneur de chandelle, ce voyeur de la scène primitive qui semble n'être ni soi ni un autre: mais ne serait-il pas, bien sûr, l'enfant, nous dit Badiou  ? Ce « Un » qui rassemble le « deux » des amoureux, mais également ce « trois » qui peut les prolonger ou les séparer ? L'enfant qui fait partie de l'espace de l'amour, en tant qu'il est un « point », un moment particulier sur lequel un événement se resserre, rejoue, revient sous une forme déplacée1. Oui, le troisième des nuits d'amour est le « jamais deux » de Lacan, l'impossible des poètes, en ce qu'il oblige à l'avant et à l'après, en ce qu'il est la scène primitive et la déclaration, et l'"enfant qui vient quand il veut » de F. Dolto. Cette nuit là il était bien présent. NDE ? Mais c'est bien l'enfant à venir qui est sa scène primitive, et c'est bien que passe la génération, et c'est bien là que se greffe l'inconscient collectif, bien avant la première parole qu'il recevra de sa mère; l'enfant-éternité naît de cet instant à trois où le deux revient inexorablement à l'un: l'amour à deux est bien cet impossible et aller-simple, car de la fusion émerge du Réel. Lui non-plus, l'enfant, le Trois, n'a pas de certitude ni d'obligation de durée dans le temps, il n'est que proposition d'éternité qui doit se réaliser ou se déployer comme elle peut dans le temps1.


A chaque fois que le névrosé réussit l'assomption2 de son propre rôle, (…) l'objet, le partenaire sexuel, se dédouble (un personnage se présente qui le dédouble, qui est l'objet d'une passion plus pu moins idéalisée, et qui pousse d'ailleurs à une identification d'ordre mortel) »

J. Lacan
Le mythe individuel du névrosé
Seuil, 2007




Il n'est pas d'amour qui ne soit éternel et il n'est pas d'amour qui n'engendre, qui  n'engendre l'enfant de soi-même vu de l'autre, l'enfant de l'autre vu de soi-même, par l'autre et avec l'autre, l'enfant est cette éternité du trois qui s'est connectée en cet instant là, qui a émergé du Réel pour tenter sa greffe au temps, qui s'y ré-ancrera de point en point, bien avant moi, bien après moi, mais pas sans moi. Selon A. Badiou, Dieu est peut-être bien permanence recréée chaque jour, il n'est pas structure, il est processus3, qui affleure du Réel dans le bonheur amoureux, l'enthousiasme révolutionnaire, le plaisir artistique, la joie presque surnaturelle qu'on éprouve quand on comprend, enfin, en profondeur, une théorie scientifique, celle-là même sans doute que Certeau, construisant sa science du spirituel, tentait douloureusement d'écrire, et encore ces " tilts", ces "flashes" de tous les thésards en extase, mais désespérés.


Ce "point qui connecte l'Etre et l'éternité" chez Badiou n'est-il pas le manas, l'esprit, le sixième sens, l'auteur des mondes ? Dans L'histoire d'Indra et d'Ahalyâ, récit initiatique du Yoga-Vasistha, condamnés à être séparés, à être tués, les deux amants éperdus se considèrent attachés l'un à l'autre par tous leurs sens, du fait de leur amour; elle iradie pour lui, lui est attaché à elle; leur corps demeure même intact sous les supplices car la cause du corps est le MANÂS, soudure doublée ici du lien sensoriel amoureux, fusion. Et les deux amants vont ainsi pouvoir se réincarner en couple tout au long de la chaîne samsarique animale...



1. A. Badiou, Nicolas Truong, Eloge de l'amour, Flammarion, 2009
2. En termes de philosophie, notion accordée d'avance. « Les Stoïciens appelaient ces principes (originairement contenus dans l'âme) notions communes, prolepses, c'est-à-dire des assomptions fondamentales ou ce qu'on prend pour accordé par avance» (dict. Littré).
3. A. Badiou, L'être et l'événement, Seuil, 1988






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