Roman avorté
Eovilline, Eoville
(avril 07)
J'avais la chance de ne pas partir, et je réinvestissais mon refuge, là-haut, je dépliais une table vierge, une table
de camping, pour affronter seul les toits. Depuis trois mois j'étais terré ici, un grand lit remplissant presque la chambre, mais maintenant l'été arrivait avec la foule. Ce matin au marché tous
les bobos du département faisaient la chenille entre les coquilles Saint-Jacques et les collègues retrouvés: "Tu as pris l'autoroute, ça s'est bien passé ?". Je m'étais terré encore un peu plus
que d'habitude, ce soir ils la reprenaient tous, l'autoroute, et j'avais la chance de ne pas partir. Et comme une vague brume tamisait la lumière vers l'extrémité des rues donnant sur la plage,
comme le soleil ne se donnait plus directement qu'en quelques places privilégiées sur deux ou trois terrasses, et que j'étais rentré, j'avais encore quelques jours devant moi. Je n'avais pas
soif.
Tout contre mon pied droit, mon sac de voyage informe, la trousse à pharmacie, antipaludéens et autres rustines. Sous
mon nez, la trousse de toilette bourrée qu'il me fallait trier, puis jeter, elle prendrait trop de place. Le problème, c'était surtout l'ordinateur et les livres. Je décidai de n'emporter qu'une
clef USB, et de m'en remettre à mes crayons. Pour les livres, L'imitation de Jésus-Christ, Les Philosophes Taoïstes II, Prigogine, ça c'était pour la lecture. Et les photocopies
de toutes mes notes de lecture sur Michel de Certeau. A Eosinoville, j'espérais avoir le temps de les reprendre, les étendre, les disséquer, les anaboliser en quelque chose qui tiendrait de la
grande lecture. Ecrire est utopie, savais-je depuis longtemps, mais j'aspirais toujours à devenir grand lecteur, et l'occasion se présentait enfin. Avant d'être investi par Eoville, je passerai
peut-être quelques jours à Varanasi, ça dépendrait du prix des vols intérieurs que je pourrai dénicher. Et tant pis si Tamil Flights est paraît-il dangereuse, personne ne serait en
manque.
Pierre avait déjà quitté Londres, je l'avais appris par son dernier mail, dommage je pensais aller le voir là-bas avec
les enfants avant de partir. Mais l'épidémie de méningite à repris très fort, cette année, et il est à pied-d'oeuvre à Bobo-Dioulasso depuis huit jours. Il me remercie encore, dans son message
(ça devient une habitude) pour la rigueur et la motivation que je lui aurait inculquées. Bon, ça fait quinze ans, la rigueur je veux bien, mais la motivation elle ne vient bien que de lui, bien
content quand-même qu'il me redise sa reconnaissance. Etrange aussi, alors qu'on pense soi-même avoir tout laissé filer, tout laissé passer, qu'on est tellement vide que l'on se sent étrange et
que l'on se croît traqué, étrange de savoir à cinq mille kilomètres de soi la survie de qualités dont on croyait alors être paré. Comme une étiquette que personne n'a osé, ou voulu, ou penser
décoller.
A la "Locomotive", niveau 2, rock des 70', Antoine s'est jeté sur une sorte de banquette en pseudo-cuir souple et
épais. Ca bouge pour tout le monde en 2004, c'est dingue ! Antoine, c'est le chaînon manquant, un peu, dix ans de moins que moi, dix ans de plus qu'elle. Cheveux longs, noirs, nets, brillants, et
le sourire confiant et l'écoute tranquille. Il lui dit qu'il l'a déjà vue quelque part, mais ne sait plus où. Je lui dit que ça n'a plus d'importance peut-être, qu'elle est partie, que j'en suis
déjà à la haine pour elle, que je commence à refaire des projets, que je l'aurai bientôt oubliée, qu'elle m'a oublié depuis longtemps. Je n'en sais rien mais je le sens bien comme ça. On se
promet de se rappeler vite, il me file l'herbe qu'il m'a apportée, je prends le dernier métro. En tout cas j'aimerais que ce soit le dernier. Chaque fois, il me refile toute la dose qu'il a
achetée pour être sûr de ne pas la fumer en deux soirées, moi je me suis plutôt mis aux cigare depuis qu'elle m'a quittée. Je n'essaie plus de jouer au jeune, de toute façon. Je fais ça pour lui.
Demain matin je récupère mon visa.
Et puis c'est tout, de toutes façons il n'y avait personne d'autre. Et c'est tout parce que mes seuls amis sont en moi.
Et que le seul Roman est celui de chacun, n'essayant plus d'atteindre un ailleurs toujours impossible, un présent toujours contrarié, un ego imprésentable.
Au commencement, Elle, qui m'offrait mon adolescence non dite, ma première bataille, la première fois que j'y ai cru. A
la fois l'Amour qui flambe le temps, et la distance qui oblige à se doper. Quelque chose comme la porte bloquée de chez soi que l'on se décide à enfoncer alors que jusque là on flottait
ailleurs.
J'ai planté beaucoup d'arbres en cachette. On finira par me rembourser tous les PV. Comme autant de gouttelettes de
brume nourrissant les feuilles pas encore trop sèches par le haut. Qu'est-ce-qui pèse et qu'est-ce-qui nous ment, une origine, une "culture", ou un Dieu (Eliade-extase, Freud-père ou Jung
?) ? Ma trilogie est dite; et d'ailleurs je ne résonne qu'au Saint Esprit. Théorème pasolinien de l'Amour, révélation furtive de l'existence à refaire, on les croit nouveaux, ils s'enfuient.
Reste l'Amour. Il n'y a pas de rupture heureuse. Heureusement il y a le rire. Le rire c'est comme une clef tordue posée sur le bloc de papier vierge, et ça fonctionne seul, facile, une sorte de
crise sans guérison, une sorte de vie.
Par panopteric
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