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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 20:03
18 marées
7 bateaux
"2 mondes"


...elle avait appris juste assez de la langue pour signaler son incapacité à la comprendre.



Mais comment-est-il donc possible d'être étranger en ce monde ? En son propre monde ? Et pourquoi le langage interviendrait-il dans cette altérité ? Intervient-il, d'ailleurs ? N'est-il pas, comme la nation, un concept-leurre ? Une représentation de la limite ? Alors le social est-il cette frontière première ?  Mais y-a t-il, hors le sexe, quelque frontière entre les vivants du monde ? L'homme n'est-il pas seulement épargné de la compétition interspécifique grâce à l'amour, et son obligé: l'altérité première, celle de la femme ? Les questions d'Amitav Ghosh:



Le pays des marées
(The Hungry Tide)

2004 / Gallimard 2006
Traduit par Christiane Besse


(Odeur de sérénité. Lutte de vitesse entre l'évaporation de l'encre entre les pages, jamais ouvertes encore, et la mémoire qui accourt en sens inverse aussi vite, pour annuler la singularité de la première association perception-affect; le bloc, le cube, est doublement contingent...)



La descente des cieux de la déesse Ganga aurait séparé la terre en deux si le seigneur Shiva n'avait pas dompté ses flots en les nouant dans ses boucles. Entendre ce récit, c'est voir le fleuve d'une certaine manière (...). A un certain point la tresse se défait, à partir de là le fleuve se débarasse de ses liens et se sépare en des centaines, voire des milliers de mèches emmélées.(...) Les îles sont la lisière du tissu de l'Inde. (...) Selon la hauteur de la marée, le spectacle était soit exaltant, soit terrifiant. Et c'était à marée haute seulement qu'il devenait évident que l'intérieur de l'île se situait très en dessous du niveau de l'eau.

L'Inde est tissu, le monde cohérent, le corps chair, et le seul clivage est celui de la sexualité, post-androgyne. Mais marée et fleuves court-circuitent, recousent, circulent les rasa, dont l'amour.


Elle avait songé à ces concepts - espèce maîtresse, biomasse - comme à des idées qui s'appliquaient à des choses autres qu'elle-même. (...) (Observant les cétacés) la pensée de faire l'expérience de l'environnement ne manquait jamais de la fasciner: l'idée que "voir" était aussi "parler", que simplement exister revenait à communiquer. Et par contraste il y avait l'incommensurable distance qui la séparait de Fokir. Elle ne saurait jamais à quoi il pensait, non pas parce qu'ils n'avaient aucun langage en commun mais parce qu'il en était ainsi avec les êtres humains qui vienaient au monde équipés, en tant qu'espèce, des moyens de s'isoler les uns des autres.


... un petit carnet relié en carton, un
khata comme ceux qu'utilisent en général les écoliers, un unique carnet, couvert d'un texte en bengali. L'écriture était serrée, comme pour économiser l'espace. Par endroits, ratures et repentirs abondaient, et les mots débordaient souvent dans la marge étroite.

Comment perd-on un mot (de sa langue maternelle) ? (...) Le silence ressemblait plus à un brouillard ou à une brume s'insinuant lentement, de loin, s'enroulant autour de certains bruits tout en en révélant d'autres (...).

Le silence en a-bruit, opposé du chaos; non pas absence de son, mais discrimination parfaite par enveloppement/révélation


Peut importe le nombre de langue que vous parlez. Vous n'êtes pas une femme et vous ne le connaissez pas. Vous ne pouvez pas comprendre.

Les bancs de vase du pays des marées sont modelés non seulement par les fleuves de limon mais aussi par les fleuves des langages: bengali, anglais, arabe, hindi, arakanais, et qui sait quels autres ? (...) un carrefour que les gens peuvent utiliser pour aller dans de multiples directions...

Seul un étranger peut traduire ces choses en mots, parce que les mots ne sont que de l'air. Quand le vent souffle sur l'eau, vous voyez des ondulations et des vagues, mais la vraie rivière coule en dessous, sans qu'on la voie ni qu'on l'entende. On ne peut pas depuis le fond souffler sur la surface, seul quelqu'un qui est à l'extérieur peut le faire.
(voir "la traduction" chez W. Benjamin...)

L'environnement fut soudain effacé de sa conscience. A ce moment précis, rien d'autre n'exista pour lui que le langage, la pure structure tonale de la question posée.


Kanai et Kusum soutinrent mutuellement leur regard, et, durant cet instant, ce fut comme s'ils se contemplaient à travers la division la plus primaire de la création, chacun mesurant les dangers qui se trouvaient de l'autre côté. (...) II aurait voulu la prendre dans ses bras pour la consoler, il aurait voulu faire de son corps un bouclier entre elle et le monde. C'était là la plus intense sensation physique qu'il ait jamais connue, ce besoin de protéger, de défendre, d'exprimer matériellement sa compassion.


... et c'est là que le roman démarre. Et puis, cette narrativité qui retombe en sentences intérieures...


L'amour, c'est exprimer matériellement sa compassion à son autre primordial
L'amour, c'est exprimer matériellement sa compassion à son autre primordial
L'amour, c'est exprimer matériellement sa compassion à son autre primordial
L'amour, c'est exprimer matériellement sa compassion à son autre primordial



(une compassion qui n'est pas imaginaire, mais parfois basée sur une souffrance imaginée)

L'AMOUR EST COMPASSION A LA SOUFFRANCE ORIGINAIRE




C'est une chose de chanter la bien-aimée.
 Une autre de chanter, hélas, ce grand dieu coupable et secret, le fleuve-sang.


R.M. Rilke, Elégies de Duino



Comme l'alcool, le fleuve-sang est vasodilatateur de l'affect d'amour, ecstasy, pure intrasubjectivité... ?
 


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