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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 20:39
Il y a quelques années, près de la frontière russo-mongole, un médecin travaillant auprès des éleveurs semi-nomades me dit, à l'issue d'un atelier de travail sur la médecine préventive: "dire au nomade les risques vitaux de tel ou tel comportement, c'est attirer la mort sous sa tente; il ne faut pas parler de la mort sous la tente".



Nous sommes tous nomades de nos corps; notre vie-équilibre est-elle nécessaire dette à la Terre, est-elle mode d'interaction imposé à  l'environnement ?



Vers un catastrophisme éclairé1


Il faut croire aux catastrophes, ces révolutions, ces retournements théâtraux (selon la signification initiale du terme). Le catastrophisme éclairé de J.-P. Dupuy, c'est  se préparer à vivre comme si la catastrophe avait eu lieu: c'est seulement en traitant la catastrophe comme inéluctable qu'on agira de façon à pouvoir l'éviter. Penser selon la catastrophe induit un mode de pensée inédit et original, plus-que-scientifique: relevant plus d'une prévoyance, d'une prophétie.



Considérer que la douleur est loi de l'existence n'est pas philosophie pessimiste, nous dit M. Eliade dans Patanjali et le Yoga, mais révélation qui est condition de l'affranchissement: la douleur est modalité ontologique de toute "forme" existant dans le temps, mais l'homme (indien) a cette certitude qu'il existe un moyen d'y mettre fin, annulation des forces karmiques, par la voie de la connaissance ou par celle du yoga. J.J. Rousseau également, disant qu'il faut "accepter d'être mort" pour débuter l'ativité créatrice, se range sans doute dans ce "catastrophisme éclairé".



L'insurrection qui vient...


Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent.




"Madame, Monsieur, vous êtes en catastrophe vasculaire"

Application de cette théorie des catastrophes à la maladie: on postule la catastrophe en évoquant le risque. On parle de la mort sous la tente, mais pour la détourner.


La "prévention conjonctive", c'est dire au patient hypercholestérolémique : "vous avez fait un accident vasculaire cérébral", dire au patient diabétique: "vous êtes aveugle et insuffisant rénal", et plus lui annoncer un "risque" qu'il traitera sur le plan de l'improbable ou du déni. "C'est la même maladie, vous en êtes seulement à un stade différent", "vous êtes en catastrophe vasculaire".


Le dépistage n'a de raison d'être que s'il est partie prenante d'un processus incluant le traitement, apprend-on à la faculté: dépistage et maladie sont connectés à un même processus, dirons-nous en médecine conjonctive. Faire un test de dépistage, appartenir à une population à risque de maladie, vivre la catastrophe de cette maladie, et la mort par cette affection, sont des événements noués, liés, un yoga physiopathologique et préventif.


Accepter la survenue de la catastrophe-maladie, c'est adopter d'emblée un niveau de fonctionnement différent, adaptatif, envisager la maladie non pas uniquement comme perte, mais comme adaptation de la vie dans un environnement différent, c'est développer des suppléances2: le catastrophisme est anticipation et évolution, refus de la voie déjà tracée du gradualisme, et de son corrolaire préventif classique dans lequel le normal se cache le risque, le risque dénie  la maladie, la maladie se cache la mort.


Il s'agit bien d'être dans l'anticipation, au sens anglo-saxon (celui de la "science-fiction"), plutôt que dans la paralysie et le déni. Ne pas dire la catastrophe, c' est s'abstenir de révolte. Le savoir abstrait du "risque" doit se transformer en croyance, elle-même engagée dans un effort d'adaptation, d'orientation. La catastrophe, celle de la maladie et de la mort, est un processus et non un événement ponctuel. Nous y sommes.



Nous sommes tous en processus de mort corporelle: il faut le gérer; la maladie n'est qu'alternative de fonctionnement, et "saut", dans ce processus du vieillissement; elle peut expérimenter et préfigurer, pour le soma comme pour la psyché, des possibilités nouvelles dans d'autres équilibres à venir. Nous ne vivons pas "dans" un environnement, mais avons un type de relation "avec" un environnement.



"Expérimentez", disait la Mère, qui refusait la mort.



Vois, je suis vivant. Qu'est-ce qui me fait vivre ?
L'enfance ni l'avenir
ne s'amenuisent... L'être qui jaillit dans mon coeur
m'est donné par surcroît

R. M. Rilke, Elégies de Duino



1. J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Paris, Seuil, 2002 (analysé par Y. Citton dans La passion des catastrophes, Revue Internationale des Livres et des Idées, décembre 2008, n°9).
2. G. Canguilhem, Le normal et la pathologique, 1943.

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Published by panopteric - dans médecine conjonctive
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