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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 23:51
hier, Klaus Mann, sa double clairvoyance
(aujourd'hui, contre tous les sarkozysmes)



On est dans une identité quand on s'oppose, et parfois il n'est d'autre voie que cette opposition, cette position d'exil de combat, cette intransigeance avec la barbarie qui dissout les autres... Thomas Wieder, dans Le Monde des Livres du 27 mars 2009, nous présente le parcours de Klaus Mann, jeune dandy et écrivain qui avait 24 ans en 1930, alors que 107 députés nazis viennent de faire une entrée massive au Reichstag:




Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas la voie de l'avenir.
 La plupart des gens de mon âge (...) ont fait,
 avec l'enthousiasme qui devrait être réservé au progrès,
 le choix de la régression.
C'est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. (...)
 La psychologie permet de tout comprendre, même les coups de matraque.
Mais cette psychologie-là, je ne veux pas la pratiquer.
Je ne veux pas comprendre ces gens-là, je les rejette.

(...) Je répudie devant vous ma propre génération, que vous excusez.



Aujourd'hui, nous,
militants et penseurs de l'anti productivisme ou de la décroissance,
nous affirmons de même, solennellement, que nous n'avons rien à voir
avec
les émules du Front national, des catholiques intégristes,
des « identitaires », etc...




Klaus Mann réagissait ainsi, avec une lucidité remarquable, à un commentaire de Stefan Weig, qui avait alors une aura intellectuelle très forte, et qui parlait "d'une révolte de la jeunesse pas très habile mais à encourager contre la "haute" politique" devant cette montée en puissance du nazisme... K. Mann décrit en terme forts le nécessaire rejet, l'indispensable désobéissance1, en seule réponse au "néonationalisme hystérique du baratineur à petite moustache"2. Il lui faut impérativement "être contre", un absolu de la non-compromission, de la non-acceptation, la plus fragmentaire soit-elle, car chaque grain de haine d'un système totalitaire est métonymique de son emprise sur l'individu. A l'autre pôle, le système totalitaire, et la régression en a-pensée de tous ceux qui sont rentrés dans l'oeuf qui va éclore du pire, qui refusent tout conflit avec ce qui reste d'eux-même, anihilant ainsi leur propre limite. Klaus, lui, fait une sortie explosive, douloureuse, dangereuse, mortelle: il se suicidera en 1949, après ce qu'il nommera un exode de combat. Il raporte dans un de ses livres (Le Tournant) la solitude de l'émigré, considéré comme un lâche par les opposants de l'intérieur. Un exil qui cependant le révélera à lui-même en le libérant de la gigantesque ombre de son père, Thomas Mann. Mais aucune compromission ne lui était possible, aucune "zône grise", sociale ou intellectuelle, entre les deux modes d'existence: l'énergie et la clairvoyance du refus, intellectualisation d'un affect viscéral de répulsion, ne pouvait trouver aucune zône de contact avec l'absence de pensée et la perte de toute empathie qui caractérisent la banalité du mal en régime totalitaire. Profonde solitude d'un être "toujours errant, toujours inquiet", finalement vaincu, comme le déclare M. Crépu dans sa préface, par l'aptitude à la nuit de l'homme lucide, cette aptitude qui cependant, aussi, nous sauve de la barbarie.


Par ailleurs, l'antinazi qu'était Mann plaida pour une alliance avec les communistes, mais là encore avec une précocité d'appréciation étonnante sur la dictature de la bureaucratie qui se mettait en place: il ne cessa de dénoncer les crimes commis en URSS. Ce qui fait, conclut T. Wieder, de "ce socialiste humaniste l'un des premiers représentants d'une pensée antitotalitaire que la gauche européenne, par "anti-anticommunisme", mit des décennies à faire sienne"...


1. On voudrait ajouter
l'impératif de l'anarchie, de la marginalité extrême, mais K. Mann se définissait comme un "individualiste qui a horreur de l'anarchie presque autant que de la mise au pas".
2.
Dont il sera frappé par l'égocentrisme pathologique, le croisant dans une pâtisserie de Munich, "clown ambitieux au regard fixe, s'empiffrant de tartes aux fraises".



Une clairvoyance qui nous questionne sur ce qu'est une réponse politique "acceptable" face au système biopolitique toujours pregnant, qui nous questionne sur la validité de toutes les tentatives d'amortisssement social de ce système, sur toutes les approches purement intellectualisantes qui peuvent le "comprendre", mais par la-même oeuvrent à son maintien... "Etre contre", et donc se maintenir à l'extérieur, sans connexion aucune, est certes bien douloureux, mais... attention aux matins bruns...


Contre la barbarie (1925-1948)
de Klaus Mann

Phébus, 2008










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Published by panopteric - dans révoltes de papier
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