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19 mars 2009 4 19 /03 /mars /2009 14:35



Ce livre que je veux te donner, je m'aperçois seulement sur la fin que son héros – ses héros - ? s'appelle(nt) Julian... Mais ça n'est pas pour ça que je pense qu'il te donnera, c'est pour le pouvoir de ces mots cachés, dénichés par Daniel et dénichés par moi, et pour cette magie du (premier) Amour de Julian comme de Daniel. A ta Pénélope, à ta Béa, qu'elle soit Amour d'une seconde inaccessible ou de toute une vie, car il n'y a qu'un seul grand amour, et parfois un seul “coup” de vie, de foudre, lui aussi. Mais  que l'on retrouve dans chaque vague. L'Amour est processus magique, inaltérable, le coup de foudre n'est qu'hormonal, question de seuil, même si...


En attendant c'était le goudron noir total, tant que je n'avais pas retrouvé mon coin, mon ordinateur, et ces mots à dire, et je sens que j'ai des mots à dire, en attendant il y a mille mesquineries akaresques et financières, une voiture à l'autre bout du train, et le train que j'ai raté, et cette plage que j'aime au soleil neigeux de novembre, et l'air si frais du Mézenc où j'aimerais tant qu'un jour vous me rejoignez. En attendant il y a surtout un “Chère maman si tu pouvais mourir” qui me taraude une angoisse sur deux. En attendant, il y a la rognure de l'attente qui reste lourde et opprimante et anihilante, cette antifièvre paralytique récurrente qui me prend pour quatre jours, bien loin de l'accroche de nos vies, sous un arbre dans un bout du monde ou autour d'un cours d'histoire remétabolisé ensemble à mots demis et drôles.


Mais voilà L'ombre du vent1, le dedans et le pourquoi. D'abord c'est une critique qui m'a percutée dans le Monde littéraire. Ensuite c'est traduit de l'espagnol par François Maspero2, mais lui on en parlera ailleurs.


J'avais la certitude que ce livre m'avait attendu là bien des années, probablement bien avant ma naissance. Des hyper-récits en “poupées russes”. Je crois maintenant aussi que l'Amour a cette structure en poupées russes, telle que proposée déjà dans la suite du film  “L'auberge espagnole”, mais aussi que l'Amour ne resterait que structure théorique s'il ne rencontrait pas un jour, avant ou après que l'échafaudage ne soit installé, peu importe, son événement fondateur, le grand Amour. Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s'ouvre vraiment un chemin jusqu'à son coeur. Moi je me suis souvenu de ce livre en parcourant ces lignes. Je t'espère et je crois pour toi en la même chose, mais il est encore un peu trop tôt pour toi, peut-être, et rien n'est absolu, pour te souvenir. Quelle est, toi, ton extase littéraire originelle ? Je me souviens de ce livre choisi dans la collection jeunesse, dans la chambre de mes soeurs, et dans les rayonnages de la cheminée: on accédait, en passant par un long trajet souterrain, à une ville merveilleuse, verte et libre, car isolée et inconnue du reste du monde, on y accédait sans grand voyage, à pied, simplement, mais en petite bande d'amis, que là je trouvais. Un livre pris un peu en cachette, déjà, car seuls les Club des Cinq et Jules Vernes étaient validés. Et j'ai revécu récement dans “Horizons perdus”3 pas la bande d'amis, là les itinéraires sont singuliers, mais un rappel d'extase de ce là-bas étrange et possible. Nous reviendrons un jour, dit C.R. Zafon:


Je préférai croire que sa condition de non-voyante me garantissait une certaine marge de sécurité et que mon crime, ma totale dévotion pour une femme qui avait le double de mon âge, resterait dans l'ombre (...). Dans mes rêves de collégien, nous serions toujours deux fugitifs chevauchant à dos de livre, prêts à nous échapper dans un monde imaginaire de seconde main.


Paris est la seule ville du monde où mourir de faim est encore considéré comme un art.


Moi qui n'étais jamais sûr de rien, même de l'heure, j'acquiescai avec la conviction de l'ignorant. Je la regardai s'éloigner dans cette galerie infinie, ... Je pensai à mon envie de me réfugier dans son regard insaisissable, dont je craignais qu'il ne fût transparent, vide4. Je pensai à la solitude qui allait m'assaillir quand je l'aurais quittée, quand je n'aurais plus de stratagèmes ni d'histoires pour me concilier sa compagnie5. Je pensai au peu que j'avais à lui offrir et à tout ce que je voulais recevoir d'elle. Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie: ses trois incarnations favorites6. Il faut aller à sa rencontre. On n'aime véritablement qu'une fois dans sa vie, Julian, même si on ne s'en rend pas compte à temps. Les hasards sont les cicatrices du destin. Le hasard n'existe pas. Nous sommes les marionnettes de notre inconscience.


La texture rugueuse du papier lui-même.
La discrétion de rigueur pour que les gens respectables puissent continuer de vivre avec leurs illusions.
Cette étrange paix qu'inspirent les muets et les infirmes, entre pitié et dégoût.



Les seuls fantômes qui rôdaient en ce lieu étaient ceux de l'absence et de la disparition. Les raisons de dire la vérité sont limitées, mais le nombre de celles qui poussent à mentir est infini. Les morts ne viennent jamais à leur enterrement. Nous croyons parfois que les gens sont des billets de loterie: qu'ils sont là pour transformer en réalité nos absurdes illusions. Presque tous, nous avons la chance ou le malheur de voir la vie s'effriter peu à peu, sans presque nous en rendre compte. Pour Julian, cette certitude s'imposa en quelques secondes7. L'essentiel avait été décidé avant même que commence l'histoire8.


Il plaisantait sur cette frénésie de production et la décrivait comme une forme mineure de la lâcheté: “pendant qu'on travaille, on ne regarde pas la vie dans les yeux”. La difficulté n'est pas de gagner de l'argent, se lamentait-il. La difficulté est de le gagner en faisant quelque chose qui en vaille la peine. Plus le temps est vide, plus il défile vite. Les vies privées de sens sont comme des trains qui ne s'arrêtent pas dans votre gare.


Il se souvenait vaguement de ses livres comme de l'oeuvre d'un autre.


L'auteur s'écrit à lui-même pour se dire des choses qu'il ne pourrait comprendre autrement9. Ce parfum magique des livres nouveaux, porteurs de toutes les promesses. Je voudrais ne plus utiliser pourtant ce concept-refuge du “péché originel”10, et perdre cette nostalgie de l'origine, et simplement explorer ce perdu qui recèle l'infini de la vérité, à l'aide d'une conscience toujours évolutive. Décision qui... découpe ! et irrémédiablement:



Gentiment, doucement, avec une sorte de distinction, page 498, tombe mon chapeau depuis le porte-bagages, mais je suis un peu loin. Nous sommes aussi à Roissy, et le train ralentit très progressivement comme pour accompagner l'avion élégant, qui, tout près, tangente sans fin la piste d'atterrissage que lui seul voit.




1. Carlos Ruiz Zafon, L'ombre du vent, Grasset, 2001.
2. Editeur “de gauche”, "coulé" dans les années 1980 par de sombres magouilles, écrivain, et je ne le savais d'ailleurs pas, traducteur. M'a dédicacé un jour ... (à Arras mais on lui pardonne).... Les passagers du Roissy-Express. Editeur par exemples très choisis, dans les années 70, à la petite bibliothèque Maspero, de La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre et La médecine en question.
3. Horizons perdus, J. Hilton, 1933, et film de F. Capra, 1937
4. Les yeux noirs où je plongeai en grâce lors du premier baiser, les yeux noirs où elle me dit un jour que parfois il n'y avait rien à voir, et tout dans mon désir. On sait quand on aime, on ne sait pas quand on est aimé, ou bien peut-être  veut-on plutôt toujours être aimé plus. Mais “aimer plus” est sans doute oxymore.
5. Belle description du stade anal, de l'immaturité de la rétention d'objet. Sans doute moi ,le jaloux, vaguè-je encore alentour de ce stade, où il est si  dur de ne pas être totalement investi par l'aimée !
6. Autant de stratégies de sortie d'enfance ? (lien vers: Goudron noir des petits matins)
7. Cette injustice, cette séparation irrémédiable à nos yeux de la mort de l'autre, cet autre maintenant inaccessible qui stoppe notre course vers ce manque.
8. C'est la définition d'une hagiographie, et pas d'une biographie.
9. Succès des blogs !
10. Un catholique traditionnaliste, c'est quelqu'un en qui se confond la scène primitive et le pêché originel.










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