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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 13:18
On les exhorta à rester les yeux fermés jour et nuit
dans l'espoir qu'une étincelle de miséricorde enflamme la paille des images absentes,
 ce feu de la couleur qui vient peupler les songes.

Les sages s'effrayèrent:
 eux-mêmes se rendirent compte qu'ils ne rêvaient pas non plus.


Salim Barakat



Le langage des grottes



S'il existe un langage universel, sans doute Salim Barakat, dans Les Grottes de Haydrahodahus1, le parle-t-il. Mais cette affirmation porte en elle-même ses contradictions immédiates: seul le langage des dieux est universel, purée verbale inaccessible au commun, sauf peut-être à certains élus, lecteurs d'un retour du verbe en direct  dans leur chair, douloureux psycho-mystiques; Salim Barakat, par ailleurs, travaille en arabe: au-delà de la traduction idéale que Bayan Salman et Christine Montalbetti nous ont peut être offerte, magie qui garderait mémoire du contact avec les mots de l'auteur, et celle où le signifiant dépasserait la culture, quel est encore le reçu de la tradition islamique à nos récepteurs judéo-chrétiens ? Il nous faut d'emblée supposer que la langue de Barakat est originaire. Qu'elle emprunte - j'avais écrit empreinte - aux racines des traditions et aux proto-langues, celles de l'extrême commencement - ici j'aimerais dire "at the very early day"- de ce jour où les dieux ont confiné les hommes sur terre, leur refusant le banquet commun où l'on discourait sans avoir appris aucune articulation, ce degré zéro de la parole du nouveau-né, qu'elle renvoie à cette toute première aube où Pandora nous fut envoyée des cieux et où il fallut à la fois inventer des langages et assurer leur reproduction d'une génération à l'autre, autant de césures, et de pertes d'âmes, au sens du charpentier quand celui-ci travaillait encore le bois.




Interdit de l'image, demi-rêves et deuil


Amoureux transi, autrefois je confrontai chaque matin mes rêves à ceux de ma tendre princesse faon, dans une tentative d'impossible psy-co-analyse où le transfert était amour et le contre-transfert doute. Cette aventure inachevée a trouvé un tome 2 avec Les grottes de Barakat, qui nous invitent à imaginer non seulement l'extérieur du monde où nous sommes reclus, remake classique mais d'une élégance majestueuse de l'allégorie de la caverne, mais aussi l'autre moitié de notre intime, de notre rêve: chacun d'eux ne possède que la moitié de ses rêves, l'autre moitié appartenant à son partenaire de vie. Manque mortel. Mais... un homme, quelque part en ce pays de centaures, dispose de la totalité de son rêve... le despote des grottes le traque... il finira égorgé... Ici peut-être faut-il revenir déjà à nos interrogations et se demander comment Barakat va gérer l'interdit musulman traditionnel de la représentation. Des Hodahus graveurs travaillent en suspension sur des colonnes dont les fresques resteront à venir, et on ne sait si leur travail s'efface ou n'est jamais fini, ils gravent incessamment, et la prétresse androgyne s'interroge à répétitions sur un dessin inachevé. Inachevé comme un demi-rêve, non pas que les résidus diurnes ne disent plus déjà toute l'histoire, mais dont on sait qu'on n'a rêvé qu'une demi-scène. La prétresse Anistomis, seule rescapée d'une espèce Hodahus qui naissait avec une corne sur le front. Cette espèce ne s'était multipliée que sur cinq générations. Après quoi, elle avait reçu la "fièvre des indices": il s'agissait de trouver pour toute chose une étymologie  (lien)(...). C'était une logique qui se fondait sur les ressemblances plutôt qu'une logique de "la chose et de sa signification". Première clef du langage des grottes. Mais Barakat nous met en garde immédiatement: Néanmoins, ce n'était pas aussi rigide. Celà allait plus loin, et les membres de l'espèce ne purent échapper à la fièvre achromique qui les desséchait par perte des équivalence symboliques, ils moururent, furent transportés debout au croisement des fleuves, et le vent achève (leur) dernier transfert vers le noble silence, ce silence qui se transmet dans l'espace intermédiaire de la mort-mémoire, laissant les Hodahus à leur mort-folie, celle qui rejoint l'océan. Le prince Hodahus torturé entre ces deux voies. Un seul survivant, et c'est notre guide, et il s'interroge, il cherche parmi ces cadavres qui chaînent celui qui fait, car les âmes des disparus avanceront. Il faut affronter l'image pour faire son deuil, mais les Hodahus n'ont que des demi-images, et conservent debout le corps de leurs morts, dans le sillon de Tayis où l'on peut encore progresser, un peu comme l'hôtel de la première nuit avec elle, où l'on retourne à contre-coeur mais où on ne peut s'empêcher de retourner quand-même, comme égaré à la recherche d'une mémoire que l'on ne voulait pas. Toute chose, en Tayis, fait comprendre l'autosatisfaction de la mort.




Le sexe dans les grottes est système et non couple


(Les trois servantes) haussèrent leur miroir devant le visage du prince, pour qu'il voie dans ses yeux les couches de la nuit. Il ne regarda pas les miroirs mais leur poitrine cachée par des colliers de verroterie qui pendaient à leur cou. Dans les grottes, le sexe est une question hors du couple. Comme les mouvements des  lèvres d'une femme que l'on voit et désire, dans le tumulte d'une salle gonflée des voix de convives bruyants, se décalent de la vibration ambiante. Ce message qui se détache du bavardage, cet autre qui parle pour soi, fi du couple: certains partageaient leurs rêves avec leur femme, d'autres avec leur enfant, d'autres avec leur garde. D'autres, déjà, avec des images, ces images qui, inexorablement, malgré les efforts du prince, continuaient à fuir de la grotte. Seule la mémoire est un rêve sans fin. Casares2 envisageait la mort comme un état où nous rêverons notre vie actuelle, où nous capterons ces images échappées de notre grotte. Notre corps-grotte, et la mémoire inachevée qui nous fait serpenter, nourrie de nos demi-rêves, au travers de zones d'angoisse, vers notre Soi, cette auto-satisfaction de la mort noble, celle qui se transmet. Pour punir, le prince coupe les testicules et les queues aux mâles Hodahus qui refusent de faire en public et en couple le récit de leurs demi-rêves complétés. Celui qui a la queue coupée, humiliation incoercible, qu'il soit mâle ou femelle, se suicide de ses poignards. Par ce nouvel attribut phallique hors-sexe, S. Barakat  explore sans doute "ce manque que le sexe lui-même ne comble pas" de S. Freud.


Partenaires non physiques du rêve, épouses, et jeunes seins cachés. Fusion, vie sociale, vie sexuelle.  C'est la fusion qui vise la reproduction. Anistomis, sans partenaire de rêve, fièvre des indices oblige, est sans descendance. Et les Hodahus ont encore un registre sexuel supplémentaire, outre leur attribut phallique public, leur queue de centaure: le seul attribut mâle et privé des grottes est sa corne frontale. Elle retira sa corne du front de Didis satisfaite,... et ce n'est pas une moitié de rêve qui fut leur plaisir. Anistomis, sans bouche, ou sans vulve ? L'amour en fusion avec l'ancêtre qui partage le même espace intermédiaire; parfois l'ancêtre fusionnel est non-généalogique et alors il n'y a même pas d'indices effacés; forçage mystique enfin des sexes, fusion en même la grotte; recherche de l'organe génital idéal, enfin, celui qui ferait de chaque Hodahus un être complet, sans le manque de la recherche du partenaire-compromis. Dieu Couleur, et l'existence, cette enfant bâtarde. L'orgasme dans le coït des yeux entre Hodahus femelles: la regardant avec des yeux qui versent le désir dans le verre du désir. Qui ne s'est jamais noyé en yeux bleus, se demandant si ce n'était pas ça la jouissance ? Si l'on pouvait bouger sans craindre le cri ? Si l'autre, vraiment, la ressentait ? Faisait le demi-rêve ? "Tu es la femme de mes rêves, tu es l'homme de mes rêves", se relit, redit, reprend après la lecture des Grottes. Images et partenaires.



Anistomis décida de ne pas dormir.
Elle moulut un grain de moeurs dans l'auge de son corps,
pour que le grain ne pousse pas s'il tombait dans l'humidité des vérités.






Faudra-t-il conclure dans une sorte de facilité scientifique que le langage de Barakat est psychanalytique ? Que le symbole est amputé dans la grotte, et que seul l'assassinat du prince, libération du lignage, laissera éclore l'imaginaire ? Dans cette langue intuitive, étymologique,  oscillation métaphorique/métonymique, que nous croyons structurable par un Autre ? Que l'analyste est notre partenaire de rêve, qui fait évoluer nos demi-rêves figés vers la mémoire qui fait avancer ? Ou que Barakat maîtrise l'art du poète, ce qui laisserait un peu moins d'incertitude à notre non-réponse, car la poésie est sans doute moins associative et plus inchoative ? Langue de Babel refragmentée à la Pentecôte. Meurtre du vrai ou faux prince, quelle importance ? Le double, l'image, est un acquis aux poètes, à la quête. Relisons les poètes, intraductibles, jaillissements dont nous sommes l'unique préface possible3. S. Barakat cultive une poétique d'expression intense, au plus prêt de l'indicible, et ses phrases nous portent, par une structure d'étage en étage: Le corps de Totona ne devint inerte qu'après s'être écroulé dans la cour en demi-cercle, et il fit tomber sur lui les arcs en pierre de la demeure de la Mort où  le coma sculpte en quantités gigantesques les dures vérités aux détails étonnants.



Les bibliothèque ne brûlent pas, elles se construisent par la mort. Enluminures. Déversement dans le Dieu Couleur par toutes nos épaisseurs d'images.


1. Salim Barakat, Les grottes de Haydrahodahus, Actes Sud, 2008
2. A. B. Casarès, L'invention de Morel, 10/18, 1992
3. F. Pessoa (voir in Arles)


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