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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 19:46

notes et réflexions autour de


Soustraction et Contraction. A propos d'une remarque de Deleuze
 sur  Matière et Mémoire  de Bergson


de

Q. Meillassoux
Philosophie n° 96, hiver 2007, p. 67-93

...ou comment un philosophe salué par Badiou m'a initié en Deleuze...
(au hasard de la seule chaise libre de la bibliothèque)





1.Le vivant en filtre du réel: la perception humaine n'est pas contractante, mais sélective d'un des rythmes de la matière-image


Deleuze, philosophe de l'immanence, au double sacre de Spinoza et de Bergson.


L'immanence n'est qu'à soi-même, et c'est un plan parcouru par les mouvements de l'infini, rempli par les ordonnées intensives, selon Spinoza, le prince des philosophes pour Deleuze, chez qui il n'y a "aucun compromis avec la transcendance". Dans MM, Bergson décrit ce plan qui coupe le chaos, et qui comprend un mouvement infini de matière et l'image d'une pensée. Mais il n'aurait eu pleinement l'inspiration spinoziste qu'une seule fois, et au début de MM: la théorie de la perception pure relate de l'immanence, puis cette inspiration est perdue: toute perception est mélée de mémoire, Bergson "recule": la coïncidence de la perception avec l'objet n'existe qu'en droit et pas en fait, car la mémoire intervient.

On distingue deux types d'élaboration du signal par la mémoire: la mémoire-rappel (qui intervient par exemple à la lecture) associée au phénomène d'indistinction perception/souvenir (celle qui trouble F. Pessoa, ou tout au moins son lecteur), et la mémoire-contraction, où la perception est pluralité d'instants, générant une mémoire-synthèse de ces instants (stimuli itératifs d'un récepteur, information perdue par latence, télescopage de signaux, etc...). Comme l'irréductibilité des couleurs tient à l'étroite durée où se contractent les trillions de vibrations perçues; si nous pouvions étirer cette durée, c'est-à-dire la vivre dans un rythme plus lent, ne verrions-nous pas les couleurs pâlir et s'allonger en impressions successives, encore colorées sans doute, mais de plus en plus près de se confondre avec des ébranlements purs ? (...) Là où le rythme du mouvement est assez lent pour cadrer avec les habitudes de notre conscience, la qualité perçue se décompose d'elle-même en ébranlements répétés et successifs, reliés entre eux par une continuité intérieure.1 La matière devient ce qui reste de la perception une fois qu'on en a retiré ce que la mémoire y a introduit,"décontraction", "détente" du produit qualitatif de la mémoire. Et nous habitons une certaine échelle de la matière, mais aussi une certaine échelle de durée2. La mémoire produit de la qualité par contraction de la quantité. Comment penser une perception pure ? Et les stimuli sont-ils bien discrets ou continus (et alors inaccessibles à toute décomposition qui ne serait que perte, comme lors du gravage d'un CD à partir d'un vinyle) ?



Pour Bergon cependant, la matière existe en elle-même telle que nous la parcourons (à l'opposé du criticisme de Kant. Pour Bergson, la perception n'est pas une synthèse, mais une ascèse. La forme reste partie entière de la matière; il y a amoindrissement quantitatif et non qualitatif, métonymie et non métaphore. Pour Kant au contraire, la perception n'est pas soumise au sujet) et la perception est soustractive: il y a moins dans la perception que dans la matière10. Les autres parties de l'objet traversent les êtres vivants sans interférence. Il y a un processus de métonymie entre la perception consciente et la matière. C'est au sein de cette infime partie perçue que nous opérons des choix.

On est bien proche avec Bergson des conceptions védantiques: "les objets sont en vérité plus que les facultés, l'esprit plus que les objets, mais la conscience plus que l'esprit, etc...". En tant qu'organe de la pensée,  l'esprit, qui est plus que les objets, couvre très précisément le domaine du connaissable: il coordonne en automatisme les perceptions centralisées. Il prépare les représentations, qui peuvent parfois se produire indépendamment des données sensorielles. Le non manifesté (ou "inconscient cosmique") est quant à lui la somme des représentations virtuelles. Ainsi "l'observation du monde réel pose des problèmes de perception avec lesquels les vaidya (médecins ayurvédiques) étaient aux prises à plusieurs titres (inspection du malade, diagnostic, thérapeutique, etc.); ces problèmes relèvent à la fois de la représentation de l'univers et des mécanismes psychiques... Et l'objectif de perception pure semble  aussi hors de portée  dans les textes ayurvédiques car si "les éléments matériels sont définis par leurs propriétés, qui correspondent aux essences siégeant dans l'homme, les objets (artha) entrent dans une conception subjective de la perception et seraient donc de pures représentations dans les schémas carakiens, inspirés du Sarmkhya et du Vedânta.

(d'après l'étude par Arion Rosu du compendium de Caraka, dans Anthropologie ayurvédique, in link)




2. La mort ouverte et la mort fermée


La perception opère selon une double sélection: une sélection non libre (sélection des images, faite par le corps) et une sélection libre (un choix fait par l'esprit parmi ces images)4. C'est le corps qui permet le fini (sauf chez le paranoïaque et le mystique...): le vivant est un désintérêt massif pour le réel, infini3. "La contraction a toujours-déjà eu lieu et le chemin inverse n'est pas possible": notion de "noumène" de Maïnon, différentielle de conscience, qui doit nous demeurer inconnu, et qui s'oppose au "phénomène", intégration de la conscience par l'imagination.

Corrolaire, chez Bergson, le souvenir n'est pas une perception affaiblie. D'ailleurs si "tel était le cas, un souvenir intense ne se distinguerait pas d'une perception faible". La maladie psychique est de l'ordre de la modification qualitative5: perception de la matière selon un rythme différent, la matière a en effet des images radicalement distinctes selon ses échelles temporelles et spatiales, le psychotique ne fait que se tromper de rythme, le mystique lui voit tous les rythmes. Les interceptions changent6. Un degré zéro de la perception qui plairait sans doute à Canguilhem. Pour Deleuze, le pluralisme est un monisme: quelque chose  ne passe pas, mais il n'y a pas de dualisme sujet/matière, le flux baigne le sujet et la matière, c'est le degré d'interception du flux qui varie. "Un vivant est un lieu où les flux ne passent plus de façon totale et sans discrimination".


Pour Q. Meillassoux, il y a également un passé non organique des corps, il existe des raréfactions virtuelles. On ne caractérise plus le vivant que par les sélections non-libres, on est dans la récusation Nietzschéenne du libre arbitre, Nietzsche que tout sépare a priori de Bergson... On évoque un devenir actif, augmentation du passage des flux de matière dans le corps7, et un devenir réactif, abétissant, qui augmente la puissance de désintérêt par diminution des interceptions. L'affect est rencontre. "Toutes les forces sont-elles vouées à devenir réactives ?" Toujours pour D. et G., il y a ainsi deux types de mort (et donc de vie): la mort réactive (une sorte d'apoptose ? de narcose ?), repli du corps sur lui-même, "celle du prêtre"; et la mort créative  (nécrose ? inflammatoire !) par dissipation, ouverture toujours plus large aux flux, jusqu'à s'y dissoudre, et qui mène à la folie, et même la folie infinie: il y a effacement de la sélection des images, mais pas des images7. La mort en règne achevé de la communication: devenir un pur centre de communication, alors que de notre vivant toutes les perceptions, "atroce et criard tumulte de toutes choses", nous traversent continûment et instantanément: le vivant en amoindrissement de la douleur, de la folie, dans un devenir chaotique9.



Rien n'est plus douloureux, plus angoissant qu'une pensée qui s'échappe à elle-même,
des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées,
 déjà rongées par l'oubli ou précipitées dans d'autres que nous ne maîtrisons pas d'avantage.

              G. Deleuze et F. Guattari
(Qu'est-ce-que la philosophie ?)




Terreur du philosophe devant les "philosophies de la communication", terreur devant sa propre mort-folie. La naissance en désintérêt pour le flux, le prêtre qui promet une mort douce et une nouvelle naissance-isolement, une sorte... d'immortalité. Tendre vers le chaos par la connaissance, mais sans s'y abîmer... Penser, pour Deleuze, c'est demeurer un vivant structuré, quoi qu'ayant éprouvé la déstructuration naissante de nouveaux flux. Se maintenir Ouvert-Fermé. Ou avoir le courage de repartir vers la pire des deux morts ?






1. Nos émotions en contractions d'affects, chacun de nous fonctionnant optimalement à une fréquence d'affects donnée / à un rythme donné. Fréquence modifiable: psychotropes et/ou extase.
2. Variable d'un individu à l'autre au sein de la gamme de l'espèce, espèce en "degré zéro des rythmes de perception", avec aux marges de la courbe de Gauss d'un côté les "mystiques", de l'autre les "actifs primaires".
3. Ce qui n'exclut pas le corps en outil de mémoire: Joë Bousquet mobilisait son corps absent pour se remémorer (E. de la Héronnière, Promenades parmi les tons voisins).
4. Cette sélection est à rapprocher du mécanisme de l'hallucination négative d' A. Green (Le travail du négatif); le corps en récepteur, au sens biologique, l'interaction avec la matière générant un signal; il y a traitement du signal en amont, avec des régulations positives et négatives.
5. G. Canguilhem fut bien un  maître de Deleuze !
6. Comme pour Castaneda: le chamane active des systèmes d'interception différents selon son "état de conscience".
7.Cette fois on est en plein dans l'Agenda de Mère, compagne de Sri Aurobindo... Réalisation, corps et matière en réceptacles de la supraconscience.  "Ne devient pas fou qui veut?" ne serait qu'une pauvre devise de non-yogi ???
8. Modèle développé, autour de la clinique du traumatisme, dans Exil: la douleur et le spectre de la dispersion, E. Ledru, 2008.
9. "La vie en processus anti-entropique local", cette maxime prigoginienne qui hanta mes années adulescentes, n'était donc pas que réductionnisme thermodynamique, comme je me le reprochais alors...
10. Voilà donc le débat: nos organes des sens établissent-ils réellement, comme l'envisage l'Ayurveda par exemple, un "yoga," une connection avec la matière (et donc nous-mêmes) ? Ou y-a-t-il forcément soustraction en nous-même comme l'envisagent Bergson et Deleuze ? Le réel est-il forcément accessible au vivant ? Seule la mort, libération du Manâs, permettrait l'achévement de la communication ? Et y-a-t-il illusion du monde des vivants (selon le bouddhisme), ou strate bien réelle (avec l'hindouisme) ?





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