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31 janvier 2009 6 31 /01 /janvier /2009 19:13


Médecin, j'ai fauté. Je n'ai pas suivi la voie royale, celle de la médecine libérale, riche et consumériste. Je m'adonne à la médecine de prévention et suis salarié. Qui plus est à temps partiel et en CDD. Pour garder la liberté, de temps à autres, d'une mission de formation auprès de collègues étrangers, bénévole au sein d'une association. Pour garder du temps pour réfléchir, aussi. Déviant.... L'Ordre m'a repéré. L'Ordre des Médecins, institution créée par le régime de Vichy. Depuis 2 à 3 ans, face à des revenus modestes, et à des charges familiales importantes, je ne paye plus ma dîme à l'Ordre. Cotisation minime aux yeux d'un médecin libéral à temps plein. Une épine morale et financière pour moi.


C'est en pleine logique de ces années brunes: les déviants doivent disparaître. L'Etat Français affamait méthodiquement les dépressifs et autres incompatibles à l'Ordre, internés dans les hôpitaux psychiatriques dans ces années-là. Jusqu'à la mort, au nom de l'eugénisme2. Pour taire définitivement la voix de la différence, de la rébellion, des dépouillés. L'éthique de l'Ordre est née dans cette ambiance. Les méthodes restent archaïques, agressives, atteintes à la vie privée. Alors qu'aujourd'hui en République un impayé est saisi sur le compte bancaire (c'est au moins discret et peu douloureux pour l'intime), l'Ordre s'introduit chez vous par effraction et saisit vos meubles, pour un recouvrement de quelques centaines d'euros... L'Ordre envoie ses huissiers. J'ai tremblé en entendant du bruit sur mon palier au troisième sans ascenceur. J'ai enlevé mon nom de ma boîte aux lettres. Ils sont passés, repasseront. Kafkaïen. Matin brun. "Ouvrez !, etc...".


L'Ordre c'est la déontologie, ou l'éthique qui se veut plus grosse que la loi. Jeune médecin, n'avais-je pas dû, comme tous les étudiants récemment diplômés par la faculté, et afin de pour pouvoir exercer, rencontrer un conseiller ordinal censé juger de ma moralité et de mon équilibre ? La loi sur l'IVG venait d'être votée par nos députés, et le dit conseiller tentait de me faire déclarer que je ne l'appliquerais bien sûr que du bout des doigts dans ma pratique... Lors de ma dernière rencontre avec l'institution paléo-vichyste, hébergée dans le plus bel hôtel particulier de la ville, Ors aux grilles, je peinais cette fois à comprendre ce que tentait d'articuler le Conseiller-géronte calé sur mon dossier. Un Candidat-Président de la République (dont on ne connaissait pas encore les sympathies de début de guerre) avait en son temps, dans son programme, qui se voulait social, promis de dissoudre l'Ordre. L'Ordre l'a rattrapé. On s'indigne parfois de la résurgence de partis néo-fascistes, mais la République n'a pas totalement fait sa toilette...


L'Ordre fait au mieux double emploi. L'Université diplôme. La Sécurité Sociale régule l'exercice libéral. Le secteur public se gère. Les médecins doivent-ils se soumettre financièrement et "déontologiquement" à une institution d'un autre âge, qui veut chaperonner les institutions républicaines ? L'Ordre est inefficace, ou rechigne à faire respecter la loi: un médecin sur dix refuse de soigner un patient dépendant de la CMU (couverture maladie universelle), un sur quatre pour l'AME (aide médicale d'état). L'Ordre ne bouge pas.


Morale - Ethique - Déontologie - Loi. On appelle ça un gradient. Je me retrouve, comme beaucoup de mes confrères, dans les deux premières strates. Lors de ma thèse, j'ai choisi librement de me soumettre au serment d'Hipocrate. Et je vois la La Loi en débat démocratique. Mais l'Ordre amalgame et s'érige face à la Loi. Sa déontologie est cariée. Ses Maréchaux gâteux. Je résiste.




(Article publié partiellement dans la revue Prescrire, avril 2007, N° 282, 27, p. 313)



1. Ch. de Gaulle, Président du Gouvernement Provisoire de la République Française: "Vichy est nul et non avenu"
2. Voir par exemple Lambeaux, de Charles Juliet, pour savoir comment sont morts de faim des patients dépressifs internés en hôpital psychiatrique sous l'occupation. Mais, dans ces années brunes, naissaient également autour de "quelques résistants, quelques fous, quelques psychiatres et quelques poètes", à Saint-Alban-sur-Limagnole, les bases d'une nouvelle psychiatrie.

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Published by panopteric - dans révoltes de papier
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