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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 19:26
ceci n'est pas un organe



Il y a autant de lignes de partage que de vivants. Poser des lignes rouges, des limites entre les règnes, est essence du racisme et chaque arbre cladogénétique construit son propre système à partir des critères qu'il a imposés a priori. En sciences "dures" comme en sciences humaines. Tout-au-moins si l'on raisonne dans la trajectoire de notre système linéaire, argumentatif, déterminatif, basé sur la causalité. Mais l'échelle des êtres peut aussi être pensée en réseau de limites, en facettes, en repliements topologiques interstrates, et chaque démarcation n'est plus alors séparation mais point de contact, non exclusif d'un autre. Il y a autant de lignes de partage que de vivants...


Pour un être, ceci est matériel qui est moins spirituel que lui 


P. Teilhard de Chardin

 

Lettres à Léontine Zanta
(éditées par M. de Certeau)
30 octobre 1923, Sur le Fleuve jaune




Entre le vivant et l'inanimé, entre l'organique et le minéral, où placer la "bonne ligne" ??



- ligne rouge métabolique, non plus celle du carbone, mais celle  du cycle du calcium dans lequel l'os apparaît en matériau biocomposite naturel, et "est issu "du fond des océans (cf. coup de calcaire);


- ligne rouge métaphysique, telle que proposée par Aristote par exemple, attribue une âme, immortelle mais différente, aux êtres vivants selon leur position dans son échelle de la nature:

âme nutritive / sensitive / appétive / locomotrice / rationnelle enfin pour l'homme;


- ligne rouge physique: pour les stoïciens, c'est la nature du mouvement qui va déterminer la catégorie des êtres: au premier degré de l'échelle des êtres est la pierre, capable de cohésion, disposition (HEXIS), mouvement immobile interne qui permet son transport. Le Pneuma des stoïciens, qui assure cette cohésion, permettant le mouvement, est ainsi partagé de la pierre aux Dieux, certains êtres étant animés de mouvement, de l'extérieur mais grâce à leur nature cohésive (pierre, morceau de bois, etc...), d'autres étant automoteurs, à partir d'eux-mêmes (croissance des végétaux; du feu; des sources) ou par eux-même (mobilité des animaux). Pour les stoïciens toujours, le destin agit sur l'être par l'intermédiaire de sa nature, et les mouvements ne sont donc pas imposés mais en accord avec la nature interne de l'être (sans cohésion, la pierre ne tomberait pas sous l'effet de la gravité). Le Pneuma de la disposition, caractéristique de la base de l'échelle des êtres dotés d'une âme, est décrit comme "un souffle se retournant vers lui-même", en "double trajet depuis le centre jusqu'aux limites" (pour Deleuze et Guattari, une telle relation constitutive entre son centre et sa limite externe est d'ailleurs une caractéristique du vivant (par opposition  au cristal qui, lui, peut continuer à croître même s'il s'évide en son centre));

Une divergence dans les échelles du vivant entre Aristote et les stoïciens est dans la présence d'une âme chez les végétaux pour le premier mais pas les seconds, et inversement dans la présence d'une automotricité des végétaux pour les stoïciens mais pas pour Aristote.



- Les stoïciens nous amènent par cette notion de cohésion à une autre ligne rouge, celle des êtres organiques versus les êtres homogènes. Les êtres doués d'une cohésion tissulaire, au bas de l'échelle des vivants, sont des êtres homéomères et tissulaires (dont les parties fragmentées sont semblables au tout), tandis que ceux du haut de l'échelle sont anhoméomères car constitués d'organes: clivés, ils meurent. Cette distinction fondamentale qui fonde la physiologie moderne, (et avant laquelle la physiologie circulatoire par exemple n'était pas concevable) remonte à Aristote mais ne sera opératoire en occident qu'aux XVIIè et XVIIIè siècles (sans doute à l'issue d'une  transmission par Avicenne, Averroes, etc...). Quoi qu'il en soit, nous pensons aujourd'hui le vivant en ensemble organique, nous voyons sa réalité dans son intégrité;
Les deux grands principes stoïciens sont la matière passive et une raison active donnant une cohérence à la matière, le tonos, qui se différencie, selon J. Brunschwig, selon les régions de la réalité physique: hexis (maintien, tenue) dans les solides inanimés, phusis (croissance) dans les végétaux, psuchè (âme) dans les animaux, mais a toujours la fonction d'assurer le dynamisme qui unifie tous les corps dans le monde, et pour commencer, ce grand corps vivant qu'est le monde lui-même.


- La médecine ayurvédique est elle basée sur les sept tissus vivants ou DHÂTU (chyle, sang, chair, graisse, os, moelle, sperme); les cinq éléments grossiers (terre, feu, etc...) ainsi que les trois humeurs (vent, bile et flegme) sont également des dhâtu et assimilables dans la pensée indienne à des tissus, composés homéomères. Elle considère donc le vivant comme constitués de tissus entre lesquels circulent des humeurs, et la ligne rouge êtres organiques / êtres tissulaires n'existe pas: en Inde comme chez les stoïciens, la terre est le premier degré de l'échelle des êtres, de même nature tissulaire.
Et "ligne rouge de l'humain": nous, vivants logiques, et pourtant paniqués à la cloche du sublime, les humains en seuls vivants capables de devenir illogiques ! Aucun autre être vivant, aucune matière inerte ne le peut !


- Th. Bénatouïl,
Echelle de la nature et division des mouvements chez Aristote et les stoïciens
,
 Revue de métaphysique et morale, PUF 2005, 4:537-56
- F. Zimmermann, Philosophindia (link)
- F. Zimmermann, Généalogie des médecines douces




Retour à l'os dans cette combinatoire d'interfaces...



L'os en tissu de cohésion, assurant la disposition d'un vivant disposant d'un squelette interne, nécessaire à ce type de mouvement automoteur particulier des animaux supérieurs ! L'os, plus que le muscle, car point d'appui interne assurant la locomotion. L'os, toujours, ce tissu bio-calcaire, ce tissu osseux, ostéoïde solidifiée de cristaux plans d'hydroxyapatite (lien). Tissu qui est levier de la mise en mouvement, degré supérieur au mouvement lui-même dans l'échelle d'Aristote... un appareil locomoteur, et point d'organes1... Une nouvelle ligne rouge, anatomique, squelette interne secondaire au flip-flop (cf. l'os fut notre "limite externe"), passage de la carapace, cette pierre transportée, extérieure, à l'os, cette pierre tissulaire automotrice et interne...
Combinatoire d'interfaces, donc, strates multiples, plutôt que lignes de partages arbitraires: l'os en plan de consistance recevant de chacunes de ces strates du vivant, de chacune de ces lignes rouges illusoires organique / minéral, l'os en degré zéro de cette limite vivant / inanimé, biocalcium en flux dans la biocénose.



Quand quelqu'un vous dit "je sais":
posez-lui une pierre sur la langue, tranchez-lui la gorge
 et interprétez la pierre rouge.


Breyten Breytenbach
Métamorphases
Paris, Grasset, 1987




1. un système sans organes, tout comme l'inconscient !

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Published by panopteric - dans poussières d'os
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