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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 18:37
Corps trop vaste. Aucun organe n'est chemin.
On croit aller. Et on se perd. Seulement passage.
Plus loin - autre affaire. Collés et étrangers.
Buvant même sang. Tournant autrement.
Jean-Louis Giovannoni 
S'emparer
éditions 1:1 (poésie), paris, 2007
 
 
à la lecture de

Alan Pauls, La vie pieds nus,
 Christian Bourgois, 2007



J'ai très tôt appris qu'on ne va pas à la plage pour respirer de l'air pur, se baigner dans la mer, marcher, jouer, faire du sport ou s'allonger, mais plutôt pour bronzer; c'est-à-dire passer du régime cru (la culture) au régime cuit (la nature).

Mais les mères ne veulent jamais renoncer à la blondeur de leurs fils.

Les mots n'ont plus le même son quand on est à demi-nus, et nous ne sommes plus au théâtre, mais à la plage.
L'écran est blanc, comme un cinéma vierge, comme un livre lu pour vous, c'est-à-dire comme vous.
Image en envers de décor: qui nécessite l'histoire, paysage que l'on porte déjà, pour la négativer, s'appuyer à l'avers, s'y gonfler à ce que l'on veut porter, portera demain. Pas de formalisme du corps: abolition du souvenir social. Coutumes négatives des citadins transilés, incapables, interdits d'exil.
Si j'osais... sentiment océanique de la plage, mythe de la seconde peau d'Alan Pauls, enfance éternelle des sables à écrire.

Images. Ici tout peut se dire, s'écrire, venir.
Le sable en caractère actuel, oui: puissance, pas d'emprise, mais devenir
(actual: real, true, genuine, authentic, verified, attested, confirmed, definite, hard, plain, veri, table, existing, existent, manifest, substantial, factual).

S'évaporer et s'égarer, voilà les deux seules façons de contrarier le régime d'évidence de la plage.

Plus fort que la pierre, la pierre que ne peut encore l'enfant, ne veut encore, nous sommes à la plage, il ne veut pas partir, il en pleure de partir

La plage, quelque part entre l'île et le désert. Regardez, regardez-bien, il y fait été en juillet et c'est là le dépaysement, une île-désert est toujours vierge, la plage est dans ce toujours là, espace du conquérant, de celui qui vient donc du déjà conquis et va vers lui-même.

Personne ne pourra nier, une fois de retour,
que ce qui a donné un véritable sens à ce voyage
était précisément de l'ordre de la perte.

M. de Certeau, L'écriture de l'histoire

 


La plage aurait aussi pu être écrite par un débarqué en Argentine pour un non-retour de père nazillon. C'est toujours, écrire pour ça. Fuite dans l'ordre des générations, bien sûr, car aucune fuite géographique ne fait deuil. Dans l'ordre des fantasmes, bien sûr, car ça ne vient que de la couverture en dessin de propagande  juvénile pour la Hitler-Jüngend...



La plage, espace eschatologique par excellence, recèle sous son air de table rase les valeurs d'une ère primitive qui précède l'histoire et tous les traits d'un décor posthume.

Promesses et nostalgie. Nudité.


Il aime la plage, le soleil, la cuisson.

Immobilité de la plage, donc, car pour un voyageur, la recherche sourd de l'humus. Posthumus. Je tamisais la plage. J'étais pré-sable et post-hume: j'errai. Je n'aime pas la plage, la plage en été, grégariser, tremper, montrer. Vaguer, peut-être: mais dans l'écume ce n'est plus l'été. J'aime la côte, la laisse, la traine de mer, la grêve, mais pas le sable du loin de l'eau, saccagé, plagistes, flux faible et traînant. J'aime pas la plage ! Ses planches qui obligent au pantin, ce sol sans sol ! Ses caïds et leurs matériels à vent ! A fric ! Je n'aime pas les îles, d'ailleurs, mais les seuls déserts !  Donc la mer ! D'ailleurs je n'aime pas le papier épais de ce livre, contact de sable trop sec trop chaud trop filant de mon ennui sur ma peau, plage-annexe de ma prison-enfance ! Pique-niques ! Mes doigts aux pulpes abrasées de campagne, de campagne, d'humide, de contact, de terre, oui ! Perte d'identité ! Le sable ne laisse pas de trace sous l'humus s'il est pur.


Mais le plaisir ! Mais le désir ? Silence/rumeur de la foule, de la mer ! Caresse de soie du soleil ! Sensuel ! Beauté ! Sieste permanente, préliminaire qui ne finira pas ! La plage est un infini de préliminaires sexuels ! Là où tout le monde excelle, comme-si, évidemment-que ! Puis ce sera le retour en adolescence et le défi. Préliminaire, partouze, mais pas d'amour à la plage !  Mais on est encore sous le léger vent, les quelques oiseaux, les yeux fermés:

La vie du monstre est une affaire de groupe (...) S'il existe une dimension érotique de la plage, c'est sans doute celle qui se forme et circule dans cette sphère communautaire, et la libido qui l'anime est moins dirigée vers des objets précis que vers des formes de vie utopiques, et la poésie en l'apanage de l'inadapté.


La plage et l'été à la plage sont sans nul doute à mes yeux les deux premiers objets inventés par la presse.

Oui, je filtrais le sable pour y découvrir l'univers, bigorneaux millimétriques, chasse au plus petit ! Oui, j'y découvrais l'eau, sous le sec, certitude que la matière envahissait-résistait ! Oui, la marée viendrait mais tout résisterait ! J'étais l'autochtone ! L'amitié, le foot-ball: gêneurs ! La chaleur aussi ! La seule menace était l'instant du départ. Vacances, vacation, vague.

Les mots n'ont plus le même son quand on est à demi-nus, et nous ne sommes plus à la plage, mais nous nous embrassons. Au plus fort du juste avant, quand c'est encore la plage.

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