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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 13:43

L'empathie est-elle  un phénomène spontané, plus ou moins développé selon les individus, et/ou bien est-elle une attitude qu'il est possible de développer, de moduler,  voire une technique, comme par exemple lors de la prise en charge de patients souffrant de syndrome post-traumatique ?



Quelques réflexions autour de cette voie d'accès à l'inconscient, ou en tout cas à ses couches "les plus facilement mobilisables", à la lumière de la clinique du traumatisme, mais aussi de la théorie des humeurs indienne.



1. Psychothérapie du traumatisme



1.1 L'"outil interdit" de Ferenczi


L'empathie, c'est, classiquement, "sentir avec l'autre en se mettant à sa place, sans pour autant se confondre avec lui" : ni identification, ni introjection. Il y aurait, selon J.P. Wilson, plusieurs modes d'accès au vécu traumatique du patient, à adapter selon la symptomatologie de celui-ci: résonance émotionnelle avec ses réexpérimentations du traumatisme; demande de précision du récit dans les symptômes de déni ou d'évitement; connexion à l'événement dans les situations d'hyperréactivité; interprétation des projections inconscientes de l'expérience traumatique. Par ce "tuning" à adapter, l'empathie permettrait au thérapeute d'adapter sa réceptivité à l'un ou l'autre de ces différents canaux d'information. Et le contre-transfert du thérapeute peut interférer avec la "synapse empathique" mise en place, et perturber le flux d'information. Cette approche (anglo-saxonne) peut sembler proche de la théorie de l'information, mais avec la différence notable que, contrairement à l'affirmation de Wittgenstein, dans le cabinet du clinicien, du non-exprimé se transmet également, l'échange ne porte pas uniquement sur des mots et des postures, mais aussi sur des affects et des traces mnésiques. On est en fin de compte transporté avec le patient dans cette période de son passé ("une façon de faire interdite contre laquelle Freud m'avait mis en garde", dira S. Ferenczi), avec, pour résultat, que nous-même comme le patient croyions en cette réalité, c'est-à-dire en une réalité existant dans le présent et non momentanément transposée dans le passé.



1.2. Une démarche plus phénoménologique que psychanalytique


Outre la substitution de l'empathie, que l'on pourrait qualifier de "contre-transfert positif à priori", à la classique "neutralité bienveillante" freudienne, il existe d'autres divergence entre l'abord thérapeutique du traumatisme et le cadre psychanalytique classique.


Il
s'agit, plutôt que de laisser libre cours à l'association chez un patient  à la psyché fragmentée, dont une partie nie le traumatisme, de rechercher des directions de sens en interpellant l'avant et l'ici, à amener  le patient à se faire lui-même, paradoxalement, la violence - dans une catharsis dirigé - de l'annonce. Donner des dimensions de sens,  Daseinsanalysis... être là... est bien le but, pour un sujet qui a "tout fait" lors du trauma pour ne plus être ici; il s'agit d'analyser le vécu du corps, ce support de la pensée. Dans la dissociation traumatique, comme dans l'ascencion de la psychose ou la chute de la mélancolie, les directions de sens  sont exagérées  ("j'ai confondu les sens dans la gare", "c'est comme si je passe par la fenêtre quand du noir entre dans ma tête", disent les patients survivants d'épreuves extrêmes). Matérialisation du vécu, spatialisation, temporalisation, faire redevenir le patient plus proche de lui  ("maintenant je sens quelque chose" dira un autre patient au bout de quelques scéances): autant de stratégies phénoménologiques.


La douleur n'a aucun objet et ne vise que sa disparition... mais elle est langage préverbal, et condensation de la vie psychique. Un travail de la douleur, comme dans le deuil, est nécessaire à la réintroduction du langage chez le patient traumatisé et/ou douloureux, au retour de ce dernier dans la cité (comme le Philoctète de Sophocle) et la vie sociale.


Enfin, toujours dans les divergences de cadre entre la psychanalyse et l'abord du traumatisme, ce "Ici vous pouvez garder un secret si vous le voulez", garantie donnée à la liberté retrouvée du patient, n'est-il pas de nature à nuire au transfert
de la cure psychanalytique, dont le véhicule est lui "ici c'est un endroit où l'on peut tout dire" ? Le thérapeute n'est il plus alors d'emblée "considérable" comme celui supposé savoir, mais plutôt complice de l'état de droit retrouvé ? Le contre-transfert aurait bien dès lors la primauté sur le transfert, comme le pensait d'ailleurs S.Ferenczi...





2. L'empathie, un "RASA"


L'empathie, qui est du registre du "transport avec le patient", de l"échange d'affects", serait donc bien de nature sensorielle, aurait une dimension consciente mais aussi inconsciente, et qui plus est pourrait être en rapport avec la synesthésie, ce "cout-circuit" des sens... L'empathie est peut-être aussi ce qui superpose un fragment de notre espace  intermédiaire  avec un fragment de l'espace intermédiaire de l'autre...


Listen to the voices of trauma. Can you hear their cry ?
Their pain exsudes emotional blood from psychic pores. (...)
 Bodies hold memories, secrets and scars
 locked into sinew, glands and neurons.


J.P. Wilson



Le risque est peut-être de se rejoindre, patient et thérapeute, dans un inconscient collectif de la douleur, via ce "sang émotionnel", dans cette "communauté de ceux qui vivent avec le sceau de la souffrance" selon les mots d'A. Schweitzer, ou "immergé dans le centre de leur vie, témoins d'un processus séculaire, aux dimensions planétaires," dit encore P. Levi.

Ce contre-transfert massif survenant chez le clinicien confronté à l'extrême du traumatisme a été amplement documenté, il fait parallèle avec "l'aliénation momentanée de l'analyste", sentiment d'invasion par une étrange étrangeté, par l'autre, qui se produit à l'occasion de scéances auprès de patients psychotiques. Avec les traumatisés, plutôt que dans une situation d'invasion, on serait plutôt  dans une expérience de résonance psychique intersubjectale, qui pourrait faire écho aux visions orientales de non-existence du sujet psychique individuel, et à l'existence de différents niveaux de communication selon les états de conscience.


Les données neurobiologiques récentes s'inscrivent dans la logique de Wittgenstein et de Lévinas, et des travaux sur la fonction d'appel du visage, mimique de douleur qui déclenche chez l'observateur des stimulations cérébrales électives. Cette "empathie neurobiologique" serait activation de "neurones miroirs", véritable incarnation point par point, selon les techniques d'imagerie cérébrale,
de la douleur de l'autre  dans son propre corps. Cette "machinerie empathique" favorisant la survie de l'espèce pourrait ainsi avoir été acquise par sélection naturelle...

Cependant, selon Wittgenstein, "on ne peut connaître la douleur de l'autre même si on peut avoir mal dans le corps de l'autre"; on rejoint les limitations de la communication par la gestuelle et le langage. Il n'y a en fait dans un premier temps que contagion émotionnelle, qui entrainera des réponses variables de l'observateur: empathie, fuite ou déni.


(...)  tous les poètes lyriques et les philosophes incluent simplement toute la douleur d'autrui dans la leur. C'est encore plus simple; ils ne font pas de différence entre leur propre douleur et celle d'autrui.

M. Tsvétaïéva, Le ciel brûle


La douleur, tout simplement, utilise le canal empathique qui a été ouvert par l'entretien. Comme la radiation haine peut utiliser parfois cet autre canal ouvert par l'état amoureux. R. Marion-Veyron analyse en trois temps cette contagion, tout d'abord accès à la "possession" du patient, un lieu inaccessible au discours, perception du tréfonds du psychisme, quelque chose d'indifférencié et de fondamental, en lien avec le processus primaire, ou le Réel de Lacan; puis une phase de dépossession du thérapeute par ces réalités indicibles qui ouvrent à sa propre ambiguïté psychique, au ressenti confus de son origine la plus enfouie, au sentiment océanique, et qui sera immédiatement neutralisée par intellectualisation; enfin une phase thérapeutique proprement dite de réinscription contextuelle, du principe de réalité rappelé à la fois au patient et au thérapeute, un discours éthique (qui nous fait à nouveau sortir du champ de la psychanalyse), ou l'"intentionnalité" de Ferenczi.


L'empathie est contact identificatoire partiel et non fusion. Elle est nouage, pôle entre le flux émotionnel (impératif) du patient et l'"a-priori compassionnel" (et facultatif) du thérapeute. Elle procède du système conscient/préconscient mais aborde l'inconscient. Dans le contre-transfert, le thérapeute subit le fantasme d'être submergé, le fantasme de fusion, et recherche une revitalisation de ses propres affects: il navigue alors entre "folie à deux" et "geste médical".


Or, qu'est-ce que le transfert ? C'est la mise en jeu d'un déplacement d'affect, une force des émotions qui non seulement sont revécues au cours de l'analyse, mais qui passent du patient au thérapeute et inversement. Le transfert c'est, dit Freud, "ce lien ambigu où s'unissent la signification et l'énergie" et il n'y a pas d'interprétation du sens sans prise en compte de la force qui l'affecte, de l'énergie avec lequel il circule et se déplace.(...) (Le psychanalyste) est lui-même exposé (...). Bref, qu'est-ce-que le transfert ? C'est un effet de contagion.

E. Grossman lien
Antonin Artaud: "Freud a eu peur de la psychanalyse"

Freud semble avoir eu peur, en effet, restreignant le transfert au lien à un signifiant, à un sens, alors qu'une réalité plus globale, plus directe, plus corporelle semble être en jeu; dans cette optique, peut-être Lacan, au-delà de sa théorie structurale, avait-il osé plus frontalement le Réel, le non symbolisable, l'au-delà du sens... tout en acceptant que la psychanalyse soit incapable de l'appréhender...: "Le réel, c'est l'impossible"...


Dans la théorie des humeurs - ou RASA - de l'hindouisme, l'empathie est un des RASA, et la compassion est empathie pour le sujet qui souffre. Ce RASA est lien humoral avec autrui, et est au-delà d'une technique (même s'il peut être optimisé dans les arts totaux comme le théâtre pour communiquer avec le public, ou en thérapeutique comme dans la prise en charge du traumatisme, cf. ci-dessus). La KARUNA (compassion) enveloppe la douleur, est mise en forme de l'état psychologique dans lequel on éprouve de la douleur, est expérience d'un état physiologique (Natyasastra, "manuel"  Sanscrit  consacré à la théatralité).


Ces influences intersubjectives aux humeurs - telles qu'elles sont également définies dans la médecine hippocratique - nous rapportent à des perceptions sensitives "primordiales" (celles du nouveau-né), ou "archaïques" (celles des premiers êtres membranés), alors que notre corps-tégument n'est pas encore spécialisé en  organes des sens distinguant des perceptions plus partielles; cette perception sensitive primordiale que l'on peut  assimiler à la synesthésie, "court-circuit" entre organes des sens, ou peut-être au toucher, "sens le plus englobant" dans l'indouisme, et le seul présent chez les végétaux.


Qu'est-ce-qui passe d'une personne à l'autre, et à quoi accède-t-on ?
Qu'est-ce-qui circule et qui fait qu'on accède au non-distinct ?
Quel est ce canal non codé d'information, qui circule corps-à-corps, sans traduction nécessaire, qui est dans le corps vécu du patient ou de l'artiste, et non dans le corps observé ou écouté, interprété, de la biomédecine ou de la psychanalyse ?
Cette jouissance qui n'a rien à voir avec un "forçage" ?



Parmi les RASA, la compassion, joignant nos "noyaux primordiaux sensibles à la douleur", pourrait-être parmi les liens les plus intenses entre les vivants, alors que l'agressivité, elle, reste inter-individuelle, au cas-par-cas, et exclut les agresseurs du monde. On s'éloignerait donc - et de façon optimiste - du postulat freudien qui voit pulsions d'amour et de mort constamment entrelacées, sinon équilibrées, puisqu'il faudrait discerner au sein de la "pulsion de mort" un composant empathique, universel, et un autre agressif, non contagieux.


Cette "grégarité de la douleur" pourrait-être, par le fluide de l'empathie-compassion, principale  force d'union du monde des vivants




- J.P. Wilson, Empathy, trauma transmission, and countertransference in posttraumatic psychotherapy,
   in J.P. Wilson & B. Drozdek Eds, Broken spirits

- S. Ferenczi, Journal clinique

- S. Caliandro, Empathie et esthésie: un retour aux origines, Revue française de psychanalyse, n°3, 68:791-800, 2004

- R. Marion-Veyron, Processus primaire ou possession moderne ? Psychothérapies, 26: 161-6, 2003

- F. Zimmermann, Autrui dans le monde des vivants, lien

- N. Danziger, La douleur, entre reconnaissance et déni (séminaire Paris VI, 2008)

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commentaires

yveline ciazynski 02/01/2011 13:39


merci, de ce contact humain pour commencer l'année, à mon tour je vous souhaite, de trouver des "lieux-dits" où la parole à l'autre est encore possible.
meilleurs voeux
Yveline


yveline ciazynski 11/11/2010 17:40


je voudrais avec simplicité, dire mon émoi devant un texte dense qui constitue un outil de réflexion pour toute recherche sur le corps ressenti comme concept s'ouvrant sur la philosophie bouddhiste
et l'approche analytique : le lien analytique tel que l'élève subversif de Freud: Ferenczi l'a décrit dans son journal clinique.
la notion d'empathie enfin sortie de l'approche de Lipps (seule référence Freudienne) . la référence aux neurones miroirs est peut-être le seul point où je vous ne suivrai pas, car si elle donne
une résonance scientifique à un processus qui fait appel à l'ineffable, à une communication archaïque cenesthésique, devient souvent réductrice en le cantonnant dans la sphère de la cognition, de
l'éducation empathique.
C'est en travaillant sur le lien analytique que je suis venue à rechercher un sens que ne me fournissait pas l'édifice conceptuel de ma discipline, d'autre part un travail en cours sur
l'Intégration Fonctionnelle de Feldenkrais, où se joue ce type de lien , ce chiasme de Merleau-Ponti touchant/touché, m'a poussée dans une transversalité disciplinaire jusqu'à votre texte.
inutile de vous dire combien, j'y ai trouvé un écho à mon propre ressenti.


panopteric 02/01/2011 13:28



meileurs voeux à vous, et puisse la subversion ferenczienne et l'indignation de tout poil donner de l'étoffe au corps à venir


éric