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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 13:09


"Mieux vaut sans doute être étiqueté marginal en Sarkoland que border-line par le DSM-IV, même si c'est sans doute sensiblement la même chose"




Le marginal renvoie à une structure essentielle, ou à un "tableau" sur lequel s'inscrivent et se coordonnent des analogies ou des oppositions pour nous impensables. Comme la partie émergente d'un iceberg, l'exception rare, une institution, une théorie impliquent une cohérence non pas située au niveau des idées et des mots, mais "au-dessous". Elle nous invite à nous demander "sur quelle table", "selon quel espace d'identités, de similitudes, d'analogies" se distribuent, en dehors de nous, tant de choses différentes et pareilles. Ainsi en va-t-il de l'enfermement des fous (...).

M. de Certeau
Le noir soleil du langage: Michel Foucault
in Histoire et psychanalyse, entre science et fiction, Paris, Gallimard, 2002



Selon Elisabeth Roudinesco1 (Le Monde, 6 mars 2009), la "maladie de la médicalisation" remonte aux années trente, lorsque le nazisme contraint les psychanalystes (dont la grande majorité était juive) à se réfugier aux Etats-Unis, où, "devenus anglophones et pragmatiques, (ils) furent contraints, à la grande fureur de Freud, de transformer une doctrine centrée sur l'exploration de l'inconscient, de la subjectivité et de la pulsion de mort, en un outil thérapeutique au service d'un hygiénisme du bonheur". On est bien en plein totalitarisme biopolitique avec le DSM...


Les psychiatres français contestent le modèle cognitivo-comportemental dont le DSM-IV est l'aboutissement; aux USA également, ce modèle est remis en cause, mais cette fois par les historiens, et non par les psychiatres, soumis à la pression des firmes pharmaceutiques pour qui le DSM est une aubaine, transformant en maladie mentale nos émotions les plus banales (timidité, crainte de perdre son emploi, etc...), et rentabilisant ainsi des molécules... inutiles ! Des historiens étatsuniens considèrent donc le DSM comme inefficace, et quasiment fasciste; grâce au DSM, dit encore E. Roudinesco2, "nous sommes invités à nous considérer comme des malades mentaux, dangereux pour les autres et pour nous-mêmes. Telle est la volonté hygiéniste et sécuritaire de cette grande bible de la psychiatrie moderne."


Les premiers DSM restaient basés sur les catégories de la psychanalyse, mais dans les années 70 cette approche "dynamique" fut contestée; par ailleurs les vétérans de la guerre du Viet-Nam souhaitaient avant-tout un outil permettant de les indemniser, avant  de savoir si leurs troubles relevaient ou non d'une maladie mentale3: une version II du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) fut coordonnée en 1974 par R. Spitzer, un admirateur des théories "bio-énergétiques" de W. Reich5, convaincu d'être le prophète d'une révolution neuronale de l'âme: ...s'ensuivit un "retour vers le XIXè siècle et les théories neuro-psychiques unificatrices d'E. Kraepelin4.
Dans les années 80 et 90, avec les DSM-III, puis IV, tous les concepts classiques de la psychiatrie étaient balayés au profit de la notion de "trouble " (disorder) qui permit de faire figurer 350 maladies "nouvelles"... Le DSM-V devrait être "complété" par des "entités" telles que l'activité sexuelle libertine, l'amour de la gastronomie, l'utilisation excessive d'internet, etc... 






Notes

1. Brillance des textes d'E. Roudinesco, historienne de la psychanalyse, dont l'itinéraire doit en partie, à en croire F. Dosse, à sa rencontre avec M. de Certeau...
2. Analysant l'ouvrage de Ch. Lane, Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, Flammarion, 2009.
3. Le traumatisme est-il constitutif de la nature humaine ? Dans ce débat toujours d'actualité, entre une réponse normale à un événement exceptionnel versus le développement d'une pathologie psychique préexistante, aujourd'hui les critères DSM-IV du PTSD (syndrome post-traumatique) viendraient officiellement reposer  nos neurones tiraillés,  relégant les débats politiques, sociaux et médicaux, snobant le sujet. Du "suspect" de la névrose traumatique de 14-18 et du travailleur immigré "simulateur" de la sinistrose, on glissa avec les camps de la seconde guerre mondiale vers le "syndrome du survivant", l'indicible de l'horreur: la suspicion de la société devenait culpabilité de la victime, corollaire de l'incompréhensible de la survie à l'enfer. Avec la guerre du Viet-Nam enfin, il fallut bien s'écarter de tout jugement moral, le PTSD oubliera le sujet pour l'indemnisé. Une définition d'un syndrome qui a la particularité remarquable d'intégrer dans les signes retenus l'étiologie même de ce syndrome, l'événement traumatisant ! Le SIDA était lui passé du statut de syndrome à celui de maladie avec la découverte de son agent causal,  le syndrome n'était qu'une position d'attente devant l'aspect protéiforme de l'affection; ici, au contraire, la clinique est archétypale, mais c'est le DSM qui instaure la régression au sigle, refuse au traumatisme le nom de maladie; la psychopathologie cède la place à l'étiquette, et on "se contente" de dénommer les victimes.
4.
Les maladies neurologiques et psychiques sont une même entité, une même "famille névropathique" (Ferré); certaines sont curables car liées à l'environnement ("traitement social"), d'autres héréditaires et incurables (théorie de la "dégénérescence", encore en vigueur chez E. Zola). Charcot, également tenant de cette théorie uniciste entre maladies neurologiques et psychatriques, "abandonnera" cependant la névrose à Freud, considérant que son étiologie n'est pas héréditaire.
5. W. Reich, psychanalyste qui après des recherches "classiques", notamment auprès de S. Ferenczi, et sur l'orgasme, finit sa vie en prison 
après avoir proposé un traitement irradiant dans un  "accumulateur d'orgone," énergie cosmique dont il aurait percé le secret, à des patients cancéreux, qui bénéficiaient également de "végétothérapie caractério-analytique"...

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