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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 20:02
Le territoire est douleur, le chemin beauté


Le "Golovanov" a le même parfum d'encre asiatique que Le totem du loup de Jiang Rong, et la même couleur que Chamanisme: Les techniques archaïques de l'extase, de Mircéa Eliade. On pourrait, je le sens, mettre l'Île de Vassili Golovanov sur la même carte que le Cape Cod d'Annie Dillard, dans L'Amour des Maytree, que j'espère vous vivrez, et la pointer aussi sur l'atlas Du pays des Amazones aux îles Indigo, de François Place, qu'il faut lire à vos enfants: quel sera ton voyage insensé ?

D'abord, tous on pense l'avoir fait, son voyage, dix jours sur un caillou ivrogne et pelé. Ou bien: on pense tous que l'on aurait pu le faire. Sans doute. Oui, quand on est de 1960 comme lui, sûr, on l'a trouvée, l'île, merde ? En tout cas, lui l'a fait. Mais toi aussi tu as vécu dans les derniers tchoums de l'Arkhangaï, et pourtant hier Golovanov te dévorait en ses lignes par tes fuites que tu pensais inefficaces. Tu n'es donc pas mort, et qu'importe qu'un autre plutôt que toi relate si bien ce que tu as vécu au pays d'importance, cherchant à recevoir des survivants du monde; qu'importe si parfois, déguisé en docteur ou en touriste, ta "visite" était d'abord quête, attention contre attention; on nous attendait tous sous la yourte-ger-tchoum, temple, palais, vaisseau de la famille du monde.

Et puis, ce gars qui d'un trek sur un caillou boueux et abandonné de ses âmes fait le noeud de ses traversées rêvées, ce gars te semble pour le moins suspect, poutiniste, archétypiste, voire fixiste, dans le style et dans la référence. Et pourtant tu agrées:

Chercher les dieux à l'endroit précis où leur mémoire s'est perdue
vaut mieux que de participer à la folie du monde.




Comment s'identifier au parcours unique de l'autre ?

Surtout si l'on sent des dissensions de fond ?
Malgré la communauté de temps ?
Mais qui parle d'identification, d'abord ? Une rencontre n'est qu'étape. Lisez.


"La mer ne rend rien": cette phrase de fin de BD, en paradigme de la rupture amoureuse, qui alors (disons, il y a vingt ans bien tassés) m'anéantissait l'absolu de l'Amour, des années avant ma première rupture, cette phrase, mais oui, peut-être fallait-il la comprendre: "la mer ne perd rien, mais garde tout", tout comme la toundra chez Golovanov... Mais oui, oui, chaque amour alors est la poupée russe de l'océan... "Aucune goutte d'eau ne doit retourner à la mer", se battait le forestier rencontré dans le sud de l'Inde; "aucun bout de bois ne doit brûler en vain", dit le nomade de la toundra. D'une  cuisson l'autre, l'océan en cristal de quelque chose... Dans ce livre qui m'inscrit, rage ou joie ou réviviscences d'arrivées et de départs, il y a naissance! Ce type réussit-rate son voyage en solitaire, mais ne meurt pas.  Je lis pour retrouver-écrire là-bas. Livre fouilleur, extirpeur de mémoire, par analogies mongoles, et alcool, et froid, et distances. Je ramassai une branche de bouleau à l'écorce bien blanche, une corne de vache, une carte à jouer, et installai mon ovoo sur un rebord d'armoire de ma chambre d'hôtel. Bateaux rouillés, usine désaffectée, le fleuve se traverse toujours. Une mendiante difforme en Inde ou un revenant de l'alcool quotidien: le fugitif rencontre son guide, inintelligible ou muet, vers son grand nord, luciférien.


L'effort permet - et nécessite, dans la détresse - le "lâcher-prise": Golovanov "ferma les yeux et se concentra": alors il passa. D'ailleurs tout ce récit entrecoupé, dévié et parfois par trop rallongé, n'était que fatigue  préalable à l'extase: elle survient à la page 487, par le magnifique, magnifique poème de Guèla Griniova (L'Aimée, la Muse): notre errance était bien, féminine, vers la beauté, dans les marges des livres qui ne sont pas encore révélés, vers la beauté, ce but que le mâle maquilla en douleur tout au long de ces quatre-cent-quatre-vingt-six pages, beauté qui ne se découvre que par le (premier) amour fou, que par l'épuisement du corps, le choc de l'accident ou encore la lumière blanche de la folie. Le territoire est douleur, et le chemin beauté, et, nous dit encore la Muse, la frontière est un élément à part, à la fois distinct et semblable aux deux milieux qu'il marque, doté de fonctions non pas protectrices mais conductrices. Et l'homme des temps anciens fut beaucoup plus mobile, et sans esprit de retour: le passage n'était alors pas confiné à l'enfance. 

Délivrer les vents apaisés de la servitude des espaces
Où ils languissent, condamnés à être courants d'air,
Réconcilier le temps fantasque avec le cercle rompu du destin
En le parcourant sur le vaste espace des marges
Des livres qui ne sont pas encore écrits, non - pas encore révélés

Guèla Griniova


Poétesse,
Chevalière de la Communauté de l'Interstice, apparaît-nous vite...

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